Cet essai, dont la première édition « En Westphalie, chez Florent Q, rue Pet-en-Gueule, au Soufflet » date de 1751, est l’oeuvre d’un professeur de Latin à l’Académie militaire. Pierre-Thomas-Nicolas Hurtaut, était également membre de la Société du bout du banc, un des plus célèbres salons littéraires du XVIIIe siècle qui se tenait chez Mlle Quineault et où s’illustraient le duc d’Orléans, Voltaire, Marivaux, Rousseau, Diderot ainsi que de nombreux autres philosophes et poètes. Et c’est la très sérieuse maison Payot qui a assuré la réédition de cet essai.
La portée didactique est donnée d’entrée par l’avis au lecteur : « Il est honteux que depuis le temps que vous pétez, vous ne sachiez pas encore comment vous le faites, et comment vous devez le faire. On s’imagine communément que les pets ne diffèrent que du petit au grand, et qu’au fond ils sont tous de la même espèce : erreur grossière. Cette matière que je vais vous offre aujourd’hui, analysée avec toute l’exactitude possible, avait été extrêmement négligée jusqu’à présent ; non pas qu’on la jugeât indigne d’être maniée, mais parce que ne l’estimait pas susceptible d’une certaine méthode et de nouvelles découvertes. On se trompait. Péter est un art et, par conséquent, une chose utile à la vie. Il est en effet plus essentiel qu’on ne pense ordinairement de savoir péter à propos ».
Et sa haute portée scientifique apparaît dans la définition du pet «Le pet, que les Grecs nomment πορδή, les Latins, crepitus ventris, l’ancien Saxon, purten ou furten, le haut Allemand, Fartzen, et l’Anglais, fart, est un composé de vents qui sortent tantôt avec bruit, et tantôt sourdement et sans en faire. […] Le pet est en général un vent renfermé dans le bas-ventre, causé, comme les médecins le prétendent, par le débordement d’une pituite attiédie, qu’une chaleur faible a atténuée et détachée sans la dissoudre ; ou produite par l’usage de quelques ingrédients venteux ou aliments de même nature. On peut encore le définir comme un air comprimé, qui cherchant à s’échapper, parcourt les parties internes du corps, et sort enfin avec précipitation quant il trouve une issue que la bienséance empêche de nommer… Comme le dit le proverbe, pour vivre sain et longuement, il faut donner à son cul vent. »
"Un Pet qui, pour sortir, a fait un vain effort,
Dans les flancs déchirés reportant sa furie,
Souvent cause la mort.
D'un mortel constipé qui touche au sombre bord,
Un Pet à temps lâché, pourrait sauver la vie."
Travail scientifique qui se poursuit par une savante distinction du pet et du rot, avant de disserter savamment sur les sonorités voire la musicalité du son du corps qu’est le pet. « Les grimauds de grammaire divisent les lettres en voyelles et en consonnes; ces Messieurs effleurent ordinairement la matière: mais nous qui faisons profession de la faire sentir et goûter telle qu'elle est, nous divisons les pets en vocaux, et en muets, ou vesses proprement dites.
Les pets vocaux sont naturellement appelés pétards, du mot péter, relativement aux espèces différentes des sons qu'ils produisent, comme si le bas-ventre était rempli de pétards. (…) Or, le pétard est un éclat bruyant, engendré par des vapeurs sèches. Il est grand ou petit, selon la variété de ses causes ou de ses circonstances. Le grand pétard est plénivocal, ou vocal, par excellence; et le petit s'appelle semivocal. »
Un aperçu de quelques pets plaisants nous apprend que les pets de province « ne sont pas si falsifiés que ceux de Paris, où l’on raffine sur tout. On ne les sert pas avec tant d’étalage ; mais ils sont naturels et ont un petit goût salin, semblable à celui des huîtres vertes. Ils réveillent agréablement l’appétit. »
Et « le pet de bourgeoise est d’un assez bon fumet, lorsqu’il est bien dodu et proprement accommodé et que, faute d’autres, on peut très bien s’en contenter. »
Quant aux pets de cocus, « il y en a de deux sortes. Les uns sont doux, affables, mous. Ce sont les pets des cocus volontaires : ils ne sont pas malfaisants. Les autres sont brusques, sans raison et furieux ; il faut s’en donner de garde. Ils ressemblent au limaçon, qui ne sort de sa coquille que les cornes les premières. »
La conclusion s’impose : « Le pet étant agréable, son utilité, tant particulière que générale, étant bien démontrée, sa prétendue indécence combattue et détruite, qui pourra lui refuser son suffrage ? ».
L'art de péter de Pierre-Thomas-Nicolas Hurtaut, éditions Payot, 2006
Quand l’actualité tourne, une fois de plus, au cauchemar, la question est encore plus cruciale !
Comment ai-je hérité de ce petit livre de 186 pages ? Peut-être un 1er de l’an où, entre amis fidèles, nous avons l’habitude d’échanger, selon un protocole précis, des cadeaux.
Le bobo du bas-Poitou que je dois être, abonné donc à Télérama, n’a, je l’avoue, jamais trop flashé sur Mon œil, chronique qu’Alain Rémond a pourtant tenu jusqu’en 2002. Et bien que le chroniqueur ait participé au premier Arrêt sur images, celui de France 5, celui qui nous a fait ensuite soutenir d’emblée le site, avant que la malhonnêteté intellectuelle de Schneidermann ne nous en éloigne – le bobo du bas-Poitou a la couenne droitdelhommiste sensible – il ne m’avait pas laissé un souvenir impérissable.
Le parti-pris d’auto-tutoiement – Rémond s’adresse à Alain ou l’inverse – est un peu irritant, mais, dans cet itinéraire d’un enfant du baby-boom (né en 1946) comment ne pas s’y reconnaître peu ou prou.
Et justement, il parle bien de la chance d’être un baby-boomer, la chance d’avoir eu vingt ans, trente ans dans les années soixante, les années soixante-dix, les années où tout était possible. Il n’y avait ni crise, ni chômage (…) aujourd’hui il est de bon ton de cracher sur les baby-boomers (qui, en plus, ont eu le mauvais goût d’être devenus des bobos), de les traiter de profiteurs, d’arrivistes, d’égoïstes, tout juste occupés à sauver leur peau et à faire de l’argent sur le dos des générations futures… Mais il rappelle ce que beaucoup d’entre nous ont connu une enfance dans des conditions matérielles qu’on imagine même plus aujourd’hui, sans rien de ce qui apparaît aujourd’hui normal, comme allant de soi, condition commune à, sans doute, une majorité dans les années 50.
Le séminariste Rémond – brillant semble-t-il puisqu’il est envoyé au Canada, puis à Rome au Collegio di Santa Cruce, même s’il raconte qu’enfant il avait quelques soucis avec les cantiques confondant chants et champs (Allez vers le seigneur parmi les chants d’allégresse que nous travestissions en un peu correct Allez vers l’équateur parmi les chants des négresses) – n’évoque aucun écho à l’ex-enfant de chœur passé au Lycée public et à l’athéisme.
En revanche, le coopérant qui vit Mai 68 en Kabylie est en résonance, si j’ose dire, avec le VSNA que j’étais dans le Moyen-Atlas. Puis le cinéphile découvrant Bergmann, Fellini, Antonioni, Kurosawa, Mizoguchi, Welles, Renoir et bien d’autres m’évoque L’année dernière à Marienbad quand j’animais la séance de ciné-club, au Lycée Tarik-ibn-Zyad, à Azrou vers 1970.
Puis son itinéraire politique recoupe, peu ou prou, celui d’une génération qui, comme lui, bien que plus rocardienne que mitterrandiste, a connu l’euphorie du 10 mai 1981 ! Quand apparaît, enfin, le visage de François Mitterrand sur l’écran de télévision, tu exploses de joie, tu pleures comme un gamin… Génération qui, depuis qu’elle était en âge de voter, n’avait connu que le pompidolisme et les années Giscard (précédées des années gaulliennes où elle s’était éveillée à la lutte anticoloniale).
Bien sûr, au-delà d’un itinéraire professionnel, c’est dans le rocardien convaincu – faire des promesses que l’on sait impossible à tenir, juste pour gagner les élections, c’est criminel. Là aussi, tu es d’accord avec Michel Rocard… - que je me retrouve.
Et, des années 60 à nos jours, à travers le parcours journalistique de Rémond, notre génération revisite son histoire, ses engagements, ses luttes, ses quelques succès, ses échecs aussi et surtout. Mais, ce que transmet surtout l’auteur c’est son fol amour de la vie.
Cette confession d’un enfant du demi-siècle, cet itinéraire d’un baby-boomer allergique à l’idéologie du malheur et dont la vie militante – même si par déontologie professionnelle il a quitté toute appartenance à un parti en devenant journaliste – lui permet d’affirmer qu’il n’a rien trahi, ni son enfance, ni ses origines, peut aussi captiver la génération suivante en donnant chair à l’histoire récente, 68 et 81, Rocard-Mitterrand, Martin Luther King et Bob Dylan, Vatican II…
We shall overcome… Années 60… Nous vaincrons le racisme… Espoir déçu, la xénophobie renaît. Mais tel Sisyphe, il faut poursuivre le combat et toujours croire, au plus profond de son cœur, que nous l’emporterons un jour. We shall overcome, some day.
D'où viennent les "réac-publicains" et comment dépasser le conflit pro et anti-pédagogues ? (G Chambat)
Grégory Chambat* ne fait pas mystère de son engagement politique. Pour cet enseignant d'un collège de Mantes-la-Ville, ville passée récemment au FN, "une pédagogie démocratique (...) ne se contente pas d'observer le monde (...), elle forge des outils pour le transformer". Reste à savoir pourquoi s'expriment un certain nombre de résistances à un tel programme, d'où viennent ceux qu'il appelle les "réac-publicains", et qui se réclament de la République pour, analyse-t-il, maintenir un ordre scolaire élitiste, ou y revenir. Certains, tel Alain Avello sont membres du collectif Racine, d'autres, comme François Bayrou, sont centristes, tandis que Farida Belghoul veut défendre "la famille traditionnelle". Dans ses notices biographiques, l'auteur cite encore Jean-Paul Brighelli, Alain Finkielkraut, Jacques Julliard*, Jacqueline de Romilly, ainsi que des mouvements comme "Espérance banlieues" ou "La Fondation pour l'école"... Mais il se garde bien de les confondre. Il est évidemment inquiet de la progression du vote "Front national" au sein du corps enseignant, qui pourrait dépasser les 10 % en 2017, et il connaît le pouvoir de séduction de formules comme "redresser l'Ecole, redresser les corps pour redresser la nation".
Mais le courant "anti-pédagogique" vient aussi de la gauche. Il vient aussi de loin. Déjà le concile de Trente, en 1563, donnait pour finalité à l'Ecole la normalisation du comportement social. Pour Victor Cousin, l'instruction est "une sorte de conscription intellectuelle et morale", François Guizot veut "développer l'esprit d'ordre", les écoles normales adoptent le principe des "Frères des écoles chrétiennes" avec "la méthode simultanée" aux dépens de "la méthode mutuelle" qui privilégie les relations entre pairs.
Beaucoup sont passés par l'entourage de J-P Chevènement
Pour Grégory Chambat, l'école de Jules Ferry "distille ses valeurs conservatrices (...) en célébrant l'ordre établi" tandis que Paul Robin tente de créer un "enseignement intégral" inspiré du projet éducatif de l'Association internationale des travailleurs, mais se heurte à Drumont et à l'extrême droite. Très documenté, cet historique met en évidence la continuité d'une pensée sur laquelle se brisent les tentatives pour fonder une alternative émancipatrice. Les forces attachées au modèle traditionnel viennent du Grece d'A. de Benoist comme des "trotskistes lambertistes" et beaucoup de ses hérauts sont d'anciens maoïstes passés par le chevènementisme, avant de réjoindre, pour certains le FN, et pour d'autres le libéralisme.
Car c'est là que le paysage se brouille. Certains courants du libéralisme revendiquent le soutien d'une école autoritaire, tandis que d'autres s'accommodent au contraire d'une pédagogie qui individualise et qu'une partie de la gauche s'est "convertie au libéralisme". Le piège serait donc pour lui de s'enfermer dans l'opposition entre pédagogues et républicains "au détriment de l'héritage des luttes et des pratiques pour une autre école". L'ouvrage est d'ailleurs publié dans la collection "N'Autre école".
*Assez plaisamment l’anarchiste G. Chambat – membre de CNT-éducation - et le très rétropenseur qu’est devenu, hélas, Jacques Julliard partagent un intérêt pour Fernand Pelloutier :
- Fernand Pelloutier et les origines du syndicalisme d'action directe, Seuil, «L'univers historique» 1971 (version allégée «Points»), fut la thèse de Jacques Julliard
- Instruire pour révolter, Fernand Pelloutier et la pédagogie d’action directe, Éditions CNT-RP, 2001, est le premier ouvrage de G. Chambat.
La Route étroite vers le nord lointain (The narrow road to the deep north) est un de ces rares livres qui sont essentiels. Ce romain de Flanagan est en quelque sorte l'inverse, ou le prolongement du Pont de la rivière Kwai. Le fond de l'histoire est le même. Un officier, dans le cas présent un Australien, se trouve à la tête d'un millier de prisonniers de guerre contraints par les Japonais, au mépris de toutes les conventions internationales, de construire, dans des conditions invraisemblables, une voie de chemin de fer. Le personnage central sera plus tard considéré comme un héros. Il sera aussi un très grand chirurgien. Et c'est un très grand séducteur. Mais lui, dans son coeur, au plus profond de lui-même, n'est qu'un raté, un visiteur de sa propre vie. L'un de ses hommes est une des victimes de la barbarie, il souffre mille morts au sens réel de ces mots, et il considère qu'il a de la chance. L'un de leurs tortionnaires est une des pires ordures qui soient, et il se voit comme un homme bon.
L'amour, l'érotisme, la souffrance, tout est extrême, porté à l'incandescence même lorsque nous ne sommes pas avec les POW (prisoners of war), et tout est ambigu, complexe, en un mot, humain.
Je recommande la lecture de ce livre en anglais, la langue est splendide, mais attention, le vocabulaire est très riche, qu'il s'agisse du corps des femmes, des maladies des hommes, des arbres de la forêt... J'ai dû acheter un dictionnaire, le consulter souvent, ce qui gâche un peu le plaisir, et tous les mots n'y étaient pas. Il semble que la traduction française soit bonne...
La préface nous apprend qu’après la Grande Guerre, il aurait rencontré Jean-Baptiste Botul, le grand philosophe kantien, cher à BHL. Ainsi, le 2 octobre 1925, Botul n’ayant pu assister à la Revue Nègre avec Joséphine Baker, à cause d’ennuis intestinaux, Derrière le rassure : « Ne t’en fais pas, Jean-Ba, la diarrhée est une chose de la vie courante. ». Il est attesté que Derrière a fait la connaissance de Lacan qui lui empruntera cette forte pensée : « Quand les sentiments disparaissent, c’est de l’usure-passion »
Et, au lendemain de la COP 21, il serait bon de se souvenir qu’"Un paiement en nature est un geste pour l’environnement".
Décembre 2012 : prière sur la Place J'maa-elFna, Marrakech
La laïcité falsifiée, c’est la laïcité UMPenisée, de Marine Le Pen à Jean-François Copé, annoncée par un rapport Baroin sur la nouvelle laïcité. Laïcité UMPenisée appuyée par de pseudos républicains qui, bien que proscrivant tout adjectif, prônent une laïcité répressive antithèse de la laïcité libérale voulue par Aristide Briand, Ferdinand Buisson et Jean Jaurès avec la loi de 1905.
« La laïcité apparaît trop souvent, depuis une vingtaine d’années, comme un principe d’interdits et de restriction aux libertés, ce qu’elle n’est pas » J.L. Bianco, Pdt de l’Observatoire de la laïcité.
En décembre 2010, Marine Le Pen, en campagne pour l’accession à la tête du FN, compare les quelques prières de rue des Musulmans à l’occupation de la France par les nazis. Immédiatement, protestations de tout bord contre l’indigne comparaison. Elle opère alors un habile repli statégique : sa déclaration devait être entendue au nom de la défense de la laïcité et contre le communautarisme. Miracle ! Sarkozy embraye, condamnant même d’imaginaires appels à la prière, inexistants en France, jusqu’à Benoît Hamon qui trouve « inacceptable cette situation ». « En hypertrophiant un problème, on façonne la lepenisation de la société » : l’OPA de Marine Le Pen sur la laïcité a réussi !
Copé, à la tête de l’UMP ne voudra pas rester en reste. Il lance un débat sur l’Islam et la République, appuyé par un Guéant qui prétend que les Français ont « le sentiment de ne plus être chez eux » et, au sujet de l’Islam « Cet accroissement du nombre des fidèles et d’un certain nombre de comportements pose problème ». Ce qui lui vaudra d’être déclaré « membre d’honneur du FN » par Marine Le Pen. L’initiative de Copé, rebaptisée « débat sur la Laïcité » sera un fiasco. Mais laissera des séquelles.
La laïcité UMPénisée n’est pas tombée du ciel. Dans un rapport de 2003 intitulé : « Pour une nouvelle laïcité », François Baroin y explique que le conflit des deux France est achevé, que le dissensus entre France laïque et catholique n’est plus d’actualité, et que de nos jours la laïcité va vers le culturel et l’identitaire. Elle peut devenir une valeur de droite. Cette appropriation de la laïcité par la droite est possible, selon François Baroin, parce que la gauche est culpabilisée par l’héritage colonial, et si la laïcité devient « culturelle et identitaire » c’est face à l’Islam et face aux immigrés. Ainsi, la gauche fait la promotion des droits de l’homme, et « àun certain point, la laïcité et les droits de l’homme sont contradictoires ».
Image Ligue de l'enseignement
Cette laïcité identitaire va s’épanouir dans le culte des racines, racines chrétiennes, à la limite un peu gréco-romaine et, ancien testament oblige, juive. Dans la surenchère franchouillarde, Sarkozy et son calamiteux discours de Latran va être concurrencé par le Haut conseil à l’intégration (HCI) qui outre l’affirmation historiquement très fragile que « l’idée de laïcité existait sous l’Ancien Régime » va affirmer que la laïcité « exception française » a été imitée par le Mexique. Comme le note ironiquement Jean Baubérot, en 1859 les Mexicains ont imité la loi de séparation des églises et de l’état de 1905 ! Cette vision franchouillarde est d’autant plus incongrue, que Briand lui-même évoque l’exemple mexicain dans son rapport à la commission parlementaire, préparatoire à la Loi de 1905.
Le stéréotype anticlérical de la « femme soumise » est recyclé par cette nouvelle laïcité. Au 19e siècle, quand il était question de la « femme soumise », il était fait explicitement référence à la femme catholique qui allait au confessionnal. Aujourd’hui, il suffit de remplacer la femme catholique par la femme musulmane qui porte un foulard. Cette laïcité UMPenisée est une sorte de feuille de vigne, une manière polie d’être islamophobe. Quitte à être antisémite, puisque le halal honni, censé envahir nos étals de boucher, ressemble fort au casher et que les apéros sauciflard-pinard feraient fuir aussi bien un juif qu’un musulman.
« Si [Marine Le Pen] invoque aussi facilement la loi de 1905, c’est que celle-ci est mésinterprétée (…) on la sacralise et on la méprise, on lui fait dire souvent le contraire de ce qu’elle a dit. »
Selon Ferdinand Buisson l’État laïque c’est l’État neutre entre tous les cultes, et la France a toujours eu une conception assez forte de la neutralité dans sa laïcité ainsi les fonctionnaires dans l’exercice de leurs fonctions, ne doivent porter aucun signes religieux distinctifs, ni d’ailleurs politiques. La laïcité s’applique aux institutions non aux individus, dans la loi de séparation des églises et de l’état.
La droite et l’extrême droite veulent étendre la neutralité à certains secteurs de l’espace public alors qu’elle ne s’applique qu’à la puissance publique et aux services publics, ils veulent instaurer une logique répressive contre la logique libérale de la loi de 1905. « Dans l’espace public (…) la liberté est le principe, la restriction sans parler de l’interdiction est l’exception » (Rémy Schwartz). Cette nouvelle laïcité est une hypertrophie de la neutralité – et d’une certaine interprétation de la neutralité – atrophiant la liberté de conscience, l’égalité des droits, mais aussi la séparation. Cette exigence s’élargit démesurément, et une partie de la gauche y souscrit. En jouant sur l’ambiguïté privé/public, avec des formulations sur la religion qui relève de la sphère intime. Or si l’adhésion à une religion ou pas relève bien de chaque individu – c’est la liberté de conscience qui englobe la liberté religieuse – la manifestation de sa religion (ou de son athéisme) peut se faire dans l’espace civil. La loi de 1905 ne laisse place à aucune erreur d’interprétation sur ce point.
Mais ce serait donner une idée trop partielle du livre de Baubérot qu’en résumant – trop sommairement – l’aspect en quelque sorte défensif de son livre.
Il propose une politique refondatrice de la laïcité.
Car, au-delà de la séparation des églises et de l’état, la laïcité c’est aussi la séparation de la loi civile avec des dogmes religieux et des normes morales particulières. La séparation du mariage civil et du mariage religieux en 1792 est une première étape, puis la loi sur le divorce (1884), la contraception (1967), l’IVG (1975), le mariage pour tous (2014). De nouvelles libertés laïques sont à conquérir, dans le domaine de la bioéthique (recherche sur les cellules souches notamment) ou dans celui du droit de mourir dans la dignité, donc le recours à l’euthanasie…
Contre ces avancées, des religions invoquent des ruptures anthropologiques, ce fut le cas pour le mariage civil, le divorce, l’IVG, ce l’est encore avec le mariage pour tous, comme si les repères anthropologiques étaient anhistoriques.
La laïcité n’empêche personne de vivre selon ses propres croyances anthropologiques. Elle veille seulement à ce que de telles croyances ne soient pas imposées à l’ensemble de la société. C’est précisément sur le terrain de la liberté que la laïcité s’impose aux religions non sur celui d’une répression ciblée ou générale.
Classiquement considérée comme un des principaux marqueurs de la gauche, la laïcité aurait-elle viré à droite, voire à l'extrême droite ? La question se pose depuis le « débat sur la laïcité » de l'UMP, les effets de manche de la droite populaire et les références répétées de Marine Le Pen à la séparation de la religion et de l'État. De nombreuses personnalités dénoncent cette dérive sans véritablement réussir à la réfuter. Protester contre la « stigmatisation » des musulmans - souvent le vrai motif de cette nouvelle posture « laïque » - est bien sûr nécessaire. Mais en rester là se révèle totalement insuffisant, car cette nouvelle laïcité de droite se pare de valeurs partagées comme la démocratie, l'égalité des sexes et la liberté d'expression. Il est donc urgent d'analyser, point par point, comment la laïcité peut être ainsi falsifiée et pourquoi on fait dire aussi facilement à la loi de séparation de 1905 le contraire de ce qu'elle a réellement dit.
C'est ce que fait Jean Baubérot dans cet essai, où il démonte les mécanismes de la nouvelle laïcité et montre que, pour la promouvoir, il faut oser mettre en cause les structures dominantes de la société ellemême. Dans deux chapitres conclusifs passionnants, il propose un « programme républicain pour refonder la laïcité » et une libération des cléricalismes d'aujourd'hui, grâce à la recherche d'un art de vivre : la « laïcité intérieure ».
Editions La Découverte 9,50 €
Pour compléter : La laïcité pour faire société, excellent dossier de la Ligue de l'enseignement (téléchargeable format pdf)
"Je ne crois pas que la rage des priapées, la soif de la chair, les incendies utérins des femmes aient jamais été dépeints par nulle plume plus puissante et plus experte... L'obscénité disparait presque, la boue et le sang se sèchent au feu du style..." écrivait J.-K. Huysmans à propos du Gamiani d'Alfred de Musset.
Quant à Pierre Louÿs dans le Manuel de civilité pour les petites filles à l'usage des maisons d'éducation, il recommandait : "Ne suivez pas l'office sur un exemplaire de Gamiani, surtout s'il est illustré".
Gamiani ou deux nuits d’excès, roman libertin, paru en 1833, illustré par Achille Deveria, a connu au moins 40 rééditions au cours du XIXe siècle.
La légende veut qu’il soit le fruit d’un pari. A l’issue d’un repas bien arrosé, une dizaine de jeunes gens en furent à discuter du genre érotique. L’un d’eux ayant dit qu’il était impossible d’écrire un ouvrage de ce genre sans appeler les choses par leur nom. "Un jeune homme, qui jusqu’alors s’était contenté d’écouter la conversation d’un air rêveur, sembla s’éveiller à ces derniers mots, et prenant la parole : — Messieurs, dit-il, si vous consentez à nous réunir de nouveau ici, dans trois jours, j’espère vous convaincre qu’il est facile de produire un ouvrage de haut goût, sans employer les grossièretés qu’on a coutume d’appeler des naïvetés chez nos bons aïeux, tels que Rabelais, Brantôme, Béroalde de Verville, Bonaventure Desperriers, et tant d’autres, chez lesquels l’esprit gaulois brillerait d’un éclat tout aussi vif s’il était débarrassé des mots orduriers qui salissent notre vieux langage."
Trois jours plus tard, ledit jeune homme, apportait son manuscrit dont chacun voulut avoir copie. Et la légende encore veut que l’un d’eux envoya l’œuvre à un éditeur étranger qui l’imprima donc, orné de gravures coloriées, en 1833.
Le jeune homme, 23 ans à l’époque, n’était autre qu’Alfred de Musset.
Le futur oblat, Huysman, résume l’oeuvre avec enthousiasme :
Alcide, qui a réussi à se cacher, surprend la Comtesse tribadant Fanny. Surexcité par ce spectacle, il se rue sur Elle, la laboure à grands coups, et passant de l’une à l’autre, initie la jeune fille aux caresses du mâle.
Bien menée, je devrais dire: bien décrite, la scène dure longtemps, Hercule lui-même, tomberait en défaillance — On sent là, que l’Auteur entraîné par son sujet, n’a pas su, ou voulu éviter de tomber dans le travers si commun à la plupart des ouvrages de ce genre — quant à notre Alcide il tient bon, et sa Gamiani brûle de plus belle ! Affolée, pantelante, elle se roule sur de larges tapis en peaux de chats, et suivant la belle expression de l’auteur: « Prométhée femelle déchirée par cent vautours à la fois » dans son angoisse elle appelle le Chien !
Alors, dans le boudoir au pillage, retentissent de folles clameurs; à défaut d’homme, la malheureuse Comtesse réclame un âne!
Messire Baudet viendra, mais plus tard ; Alfred de Musset fait tout d’abord intervenir Médor; un chien bien dressé qui se jette sur la servante, tandis que celle-ci encheville sa maîtresse avec un énorme priape rempli de lait. En aval, en amont, en arrière, à hue et à dia, le trio s’agite en délire et joue des reins à qui mieux mieux !
Tel est l’exposé de la première partie de ce livre.
La toile tombe et se relève sur les amours de Fanny et d’Alcide. Ici le poète a des accents charmants ! Vraiment amoureux, le jeune homme espère lui faire oublier les tristes jouissances des moeurs de Lesbos ; peine perdue ! Ni ses efforts ni ses fatigues ne sauraient effacer le souvenir de ces joies damnées. L’accouplement recommence entre les deux tribades avec plus de fureur que jamais.
Des scènes de couvent vont se dérouler et là encore, la plume de Musset atteindra à des hauteurs vertigineuses ! Les postures et les inventions de l’Arétin sont dépassées. On dirait avec ses tentures et ses glaces, d’un temple voué à la Cythérée lesbienne.
La supérieure qui, toute jeune, a débuté par la galopée d’un singe, initie la Comtesse aux bacchanales monastiques.
Des groupes de nonnes se suspendent les unes après les autres; ces femmes tourbillonnent, cabriolent et se renversent saoules et furieuses, écumantes de luxure. Les potions cantharidées ruissellent dans les bouches qui se tordent, et toutes halètent inachevées, criant, pleurant, se trémoussant sous l’attaque des ânes en rut!
Cependant, un homme, le misérable, a pénétré dans l’antre; il est aussitôt assailli par toutes ces ménades qui le veulent tuer.
Ce nouvel Orphée est bel et bien pendu, haut et court; mais la supérieure affriolée par la suprême tension érectile du quasi cadavre, saute dessus, tombe avec la corde qui se rompt sous ce double poids et se débat, les os à demi brisés, entre les bras du pendu qui l’étreint dans ses derniers spasmes ! Ce livre finit par la mort des deux amantes.
Gamiani renouvelant les sanglantes folies du Marquis de Sade, s’empoisonne elle et sa victime, et cherche si, dans les affres de l’agonie, elle n’arrivera pas à vaincre ses sens en déroute !
La terrible femelle clame, tordue et râlant déjà ! « Elle est atroce ! entends-tu ! Je meurs dans la rage du plaisir, dans la rage de la douleur!... »
Tel est le résumé de ce livre étrange qui s’inspire visiblement, tantôt de Pétrone, tantôt d’Apulée, de La Religieuse de Diderot, de Justine et de Juliette et tantôt des plus belles hymnes saphiques et des priapées antiques.
Musset, s’il s’inscrit aussi dans la continuité de la littérature libertine du XVIIIe siècle, dont témoignent Le Rideau levé et Hic-et-Hec, Dom Bougre ou Thérèse Philosophe, évite toutefois les considérations philosophiques des héros de Mirabeau, de la Touche ou de Boyer d’Argens. Même si, comme chez eux, les nonnes sont lubriques ; les moines cruels, eux, étant plus proches de ceux qui torturaient la Justine de Sade. Et, comme eux, il enchâsse les récits des aventures passées des héroïnes et du héros, voire un récit à tiroirs, quand Gamiani évoque des épisodes de la vie de la supérieure du couvent. Au voyeurisme, commun à toutes ces œuvres, au lesbianisme, il ajoute la zoophilie, absente des quatre autres romans. Tout cela est mené tambour battant, avec même une touche comique : la scène où la supérieure s’étant jetée sur un pendu, faisant rompre la corde et se brisant les os, le pendu ressuscitant, serait du grand guignol, si tout n’était raconté avec élégance !
George Sand a-t-elle servi de modèle à son amant ? C’est ce qu’insinue un pamphlet en 1868 : « II y avait, en 1848, une certaine dame, … …, fort connue dans le monde galant, qui avait la manie de se vêtir en homme. Elle avait l’habitude d’aller chaque soir chez Madame Henry, rue Richelieu, qui tenait une pépinière de jolies femmes. Elle s’y rendait avec autant d’ardeur que jadis Messaline au quartier des Esquilles.
[…]
« Tous les romantiques du temps se rappellent qu’elle fut surnommée le colonel des tribades, et que depuis ce titre lui est resté.
« Aujourd’hui cette vieille dame écrit des romans où elle prêche la morale, car, grâce à ses amis, elle est devenue une des étoiles de la littérature ; en un mot, elle est une célébrité.
« ELLE est d’ailleurs une des actrices du Gamiani, ce livre aux scènes tribadiques dont l’auteur est LUI. » (LE CHASSEPOT. Londres, Jeffs, 1869, cité par Eros-Thanatos)
Mais laissons ces calomnies à l’encontre de la baronne Dudevant, soupçonnée d’ailleurs d’avoir mis la main à la deuxième partie.
La Comtesse Gamiani n’en reste pas moins une héroïne singulière en cette première moitié du XIXe qui s’est en quelque sorte individualisée dans le monde, au noir destin certes, mais qu’elle saura mener, seule, à son terme.
Les extraits qui suivent donneront quelques échantillons de ces illustrations...
Je me décidai à l'observer pendant la nuit, à me cacher dans sa chambre à coucher. La porte vitrée d'un cabinet de toilette faisait face au lit.
Peu-à-peu, les voix du salon s'affaiblirent, la comtesse resta seule avec une de ses amies, mademoiselle Fanny B***. Toutes deux se trouvèrent bientôt dans la chambre et devant mes yeux.
GAMIANI Vous n'y pensez pas, enfant!… otez donc tout, comme moi. Quel embarras! on vous dirait devant un homme. Là! voyez dans la glace…. comme Pâris vous jetterait la pomme. Friponne! elle sourit de se voir si belle. — Vous méritez bien un baiser sur votre front, sur vos joues, sur vos lèvres. Elle est belle partout partout…..
La bouche de la comtesse se promenait, lascive, ardente sur le corps de Fanny. Interdite, tremblante, Fanny laissait tout faire et ne comprenait pas.
C'était bien un couple délicieux de volupté, de grâces, d'abandon lascif, de pudeur craintive. On eut dit une Vierge, une Ange, aux bras d'une Bacchante en fureur.
J'étais étourdi, comme fou. Je m'élançai sur la belle Fanny, nu, tout en feu, pourpré, terrible. Elle eut à peine le temps de comprendre cette nouvelle attaque que, déjà triomphant, je sentais son corps souple et frêle trembler, s'agiter sous le mien répondre à chacun de mes coups. Nos langues se croisaient brûlantes, acérées, nos âmes se fondaient dans une seule.
Quel excès!…. Anéanti, perdu dans les bras de Fanny, je n'avais rien senti des attaques terribles de la Comtesse.
Ce double contact de deux corps suant le plaisir, tout brulants de luxure, me ravivait encore, redoublait mes désirs.
Le feu me touchait partout. Je demeurai ferme, victorieux au pouvoir de Fanny; puis, sans rien perdre de ma position, dans ce désordre étrange de trois corps se mêlant, se croisant, s'enchevêtrant l'un dans l'autre, je parvins à saisir fortement les cuisses de la Comtesse, à les tenir écartées au dessus de ma tête.
"Gamiani! à moi! portez-vous en avant, ferme sur vos bras!"
Gamiani me comprit, et je pus à loisir poser ma langue active, dévorante sur sa partie en feu.
Fanny insensée, éperdue, caressait amoureusement la gorge palpitante qui se mouvait au dessus d'elle.
"Oh! mes belles amies, que nulle crainte ne vienne nous troubler. Livrons-nous sans réserve….. comme si cette nuit était la dernière A la joie, à la volupté".
Et Gamiani de s'écrier: "Le sort en est jeté, au plaisir. Viens Fanny….. baise donc, folle!.. tiens!… que je te morde…. que je te suce; que Je t'aspire jusqu'à la moëlle. Alcide, en devoir… Oh! le superbe animal! quelle richesse!…"
"Agenouillez-vous, ma Nièce: préparez-vous par la prière, et supportez avec courage tout le mal que Dieu veut vous infliger"
J'avais à peine obéi, qu'une porte secrète s'ouvrit, un Moine, vêtu comme nous, s'approcha de moi, marmota quelques paroles: puis, écartant ma robe et faisant tomber les pans de chaque côté, il mit à découvert toute la partie postérieure de mon corps.
Un léger frémissement échappa au Moine, extasié sans doute à la vue de ma chair; sa main se promena partout, s'arrêta sur mes fesses et finit par se poser plus bas.
"C'est par là que la femme pêche, c'est par là qu'elle doit souffrir, dit une voix sépulchrale…"
Ces paroles étaient à peine prononcées, que je me sentis battue de verges, de noeuds de corde garnis de pointes en fer. Je me cramponnai au prie-Dieu, je m'efforçai d'étouffer mes cris, mais en vain, la douleur était trop forte. (...)
Lassé sans doute, mon bourreau avait fini. (...) Je m'agitais lubriquement comme pour satisfaire un désir insatiable. Tout-à-coup deux bras nerveux m'enlacent; je ne savais quoi de chaud, de tendu, vint battre mes cuisses, se glisser plus bas et me pénétrer subitement. A ce moment, je crus être fendue en deux. Je poussai un cri affreux que couvrirent aussitôt des éclats de rire. Deux ou trois secousses terribles achevèrent d'introduire en entier le rude fléau qui m'abîmait. Mes cuisses saignantes se collaient aux cuisses de mon adversaire; il me semblait que nos chairs s'entremêlaient pour se fondre en un seul corps Toutes mes veines étaient gonflées, mes nerfs tendus. Le frottement vigoureux que je subissais, et qui s'opérait avec une incroyable agilité, m'échauffa tellement, que je crus avoir reçu un fer rouge.
Je tombai bientôt dans l'extase, je me vis au Ciel. Une liqueur visqueuse et brûlante vint m'inonder rapidement, pénétra jusqu'à mes os, chatouilla jusqu'à la moëlle…. oh! c'était trop…. je fondais comme une lave ardente…. Je sentais courir en moi un fluide actif dévorant, j'en provoquais l'éjaculation par secousses furieuses et je tombai épuisée dans un abîme sans fin de volupté inouïe.
Ma volupté se changea en douleur atroce. Je fus horriblement brutalisée. Plus de vingt Moines se ruèrent à leur tour en cannibales effrénés...
Récit d’Alcide
L'humeur échauffée de plus en plus, et trop abondante, se portait dans ma tête et les parties de feu dont elle était remplie, frappant vivement contre la vitre de mes yeux, y causait une sorte de mirage éblouissant.
(…) Il me semblait que je nageais dans une lumière limpide et douce, suave comme un pâle reflet de la Lune dans une belle nuit d'été. Et, voilà que du point le plus éloigné, accourent à moi, vaporeuses, aëriennes comme un essaim de papillons dorés, des myriades infinies de jeunes filles nues, éblouissantes de fraîcheur, transparentes comme des statues d'albâtre.
Je m'élançais devant mes Sylphides, mais elles s'échappaient rieuses et folâtres. Leurs groupes délicieux se fondaient un instant dans l'azur et puis reparaissaient plus vifs, plus joyeux. Bouquets charmants de figures ravissantes qui toutes me donnaient un fin sourire, un regard malicieux.
Peu-à-peu, les jeunes filles s'éclipsèrent. Alors, vinrent à moi des femmes dans l'âge de l'amour et des tendres passions.
Les unes vives, animées, au regard de feu, aux gorges palpitantes: les autres pâles et penchées, comme des vierges d'Ossian. Leurs corps frêles, voluptueux, se dérobaient sous la gaze. Elles semblaient mourir de langueur et d'attente: elles m'ouvraient leurs bras et me fuyaient toujours.
Je m'agitais lubriquement sur ma couche; je m'élevais sur mes jambes et mes mains, secouant frénétiquement mon glorieux Priape. Je parlais d'amour, de plaisir. Dans les termes les plus indécents — mes souvenirs classiques se mêlant un instant à mes rêves, je vis Jupiter en feu, Junon maniant sa foudre; je vis tout l'Olympe en rut dans un désordre, un pèle-mèle étranges; après, j'assistai à une orgie, une bacchanale d'enfer: Dans une caverne sombre et profonde, éclairée par des torches puantes, aux lueurs rougeâtres; des teintes bleues et vertes se refluaient hideusement sur les corps de cent Diables aux figures de bouc, aux formes grotesquement lubriques.
Les uns lancés sur une escarpolette, superbement armés, allaient fondre sur une femme, la pénétraient subitement de tout leur dard et lui causaient l'horrible convulsion d'une jouissance rapide, inattendue. D'autres, plus lutins, renversaient une prude, la tête en bas, et tous, avec un rire fou, à l'aide d'un mouton, lui enfonçaient un riche priape de feu, lui martelant à plaisir l'excès des voluptés. On en voyait encore quelques-uns, la mèche en main, allumant un canon d'où sortait un membre foudroyant que recevait inébranlable, les cuisses écartées, une Diablesse frénétique.
(…) Dans un espace plus élevé, les diables du premier rang se divertissaient jovialement à parodier les mystères de notre sainte religion
Une Nonne toute nue, prosternée, l'oeil béatifiquement tourné vers la voûte, recevait avec une dévotieuse ardeur la blanche communion que lui donnait, au bout d'un fort honnête goupillon, un grand diable crossé, mîtré tout à l'envers. Plus loin, une Diablotine recevait à flots sur son front le baptême de vie; tandis qu'une autre, feignant la moribonde, était expédiée avec une effroyable profusion de Saint Viatique.
Un maître diable, porté sur quatre épaules, balançait fièrement la plus énergique démonstration de sa jouissance érotico-satanique et, dans ses moments d'humeur répandait a flots la liqueur bénite. Chacun se prosternait à son passage. C'était la procession du Saint Sacrement…
Lorsque je fus revenu de ces accès terribles, je me sentis moins lourd, mais plus abattu. Trois femmes jeunes encore et vêtues d'un simple peignoir blanc, étaient assises près de mon lit.
"O mes belles amies! m'écriai-je, je veux être heureux, heureux à l'excès, je veux mourir dans vos bras. Prêtez-vous à mes transports, à ma folie"
Et voilà que chacun se meut, s'agite, s'excite au plaisir.
Je dévore des yeux cette scène animée, ces mouvements lascifs, ces poses insensées. Les cris, les soupirs se croisent, se confondent: bientôt le feu circule dans mes veines. Je frissonne tout-entier. Mes deux mains battent une gorge brûlante, ou se portent frénétiques, crispées, sur des charmes plus secrets encore. Ma bouche les remplace. Je suce avidement, je ronge, je mords. On me crie d'arrêter, que je tue, et je redouble encore.
Je sentais le délire approcher une troisième fois Je poussai avec fureur. Mes trois belles perdirent à la fois l'équilibre et leurs sens. Je les reçus dans mes bras, pamées, expirantes et je me sentis abîmé, inondé.
Joies du Ciel ou de l'Enfer! c'étaient des torrents de feu qui ne finissaient pas.
— Médor! Médor! prends moi! Prends!
A ce cri un chien énorme sort d'une cache, s'élance sur la Comtesse et se met en train de lécher ardemment un clitoris dont la pointe sortait rouge et enflammée.
La Comtesse criait à haute voix: hai! hai! hai! forçant toujours le ton à proportion de la vivacité du plaisir. On aurait pu calculer les gradations du chatouillement que ressentait cette effrénée Calymanthe.
— Du lait! du lait! Oh! du lait!
Je ne pouvais comprendre cette exclamation, véritable cri de détresse et d'agonie, lorsque Julie parut armée d'un énorme godmiché rempli d'un lait chaud, qu'un ressort faisait à volonté jaillir à six pas. (…) Je ne pouvais croire, qu'il y aurait introduction, lorsqu'à ma grande surprise, cinq ou six attaques forcenées, au milieu de cris aigus et déchirants, suffirent pour engloutir et dérober cette énorme machine. La Comtesse souffrait comme une damnée: raide, sans mouvement, pareille à un marbre, on eut dit la Cassandre de Casani .
Le va-et-vient s'opérait avec une habileté consommée, lorsque Médor dépossédé, et toujours docile à sa leçon, se jette incontinent sur la mâle Julie, dont les cuisses entr'ouvertes et en mouvement, laissaient à découvert le plus délicieux régal. Médor fit tant-et-si bien, que Julie s'arrêta subitement, se pâma abîmée de plaisir.
Irritée d'un retard qui prolongeait sa douleur et différait son plaisir, la malheureuse Comtesse jurait, maugréait comme une perdue.
Revenue à elle, Julie recommence bientôt et avec plus de force. A une secousse fougueuse de la Comtesse, à ses yeux clos, à sa bouche béante, elle comprend que l'instant approche, son doigt lache le ressort.
- Ah! ah!… arrête… je fonds…. hai! hai! je jouis!…. oh!...
Mes tribades se tenaient enfourchées l'une dans l'autre, cherchant à mêler leurs duvets touffus, à frotter leurs parties ensemble. Elles s'attaquaient, se refoulaient avec un acharnement et une vigueur que l'approche du plaisir peut seul donner à des femmes. On aurait dit qu'elles voulaient se fendre, se croiser tant leurs efforts étaient violents, tant leur respiration haletait bruyante. Ai! ai! s'écriait Fanny, je n'en puis plus, cela me tue. Va seule. Va!…. encore, répondait Gamiani Je touche au bonheur. Pousse! Tiens donc! tiens…. Je m'écorche, je crois. Ah! je sens, je coule…. Ah! ah! ah!… La tête de Fanny retombait sans force. Gamiani roulait la sienne, mordait les draps, mâchait ses cheveux flottant sur elle. Je suivais leurs élans, leurs soupirs; j'arrivai comme elles au comble de la volupté.
La Supérieure [Sainte] me rassura par quelques plaisanteries et me divertit surtout en me racontant la perte de son pucelage.
À force de se tourmenter l’esprit, ma nymphomane se remémora que le singe est, de tous les animaux, celui qui ressemble le plus à l’homme. Son père avait précisément un superbe orang-outang. Elle courut le voir, l’étudier, et comme elle restait longtemps à l’examiner, l’animal échauffé sans doute par la présence d’une jeune fille, se développa tout à coup de la façon la plus brillante. Sainte se mit à bondir de joie. Elle trouvait enfin ce qu’elle cherchait tous les jours, ce qu’elle rêvait chaque nuit. Son idéal lui apparaissait réel et palpable. Pour comble d’enchantement, l’indicible joyau s’élançait plus ferme, plus ardent, plus menaçant qu’elle ne l’eût jamais ambitionné. Ses yeux le dévoraient. Le singe s’approcha, se pendit aux barreaux et s’agita si bien que la pauvre Sainte en perdit la tête. Poussée par sa folie, elle force un des barreaux de la cage et pratique un espace facile que la lubrique bête met de suite à profit. Huit pouces francs, bien prononcés, saillaient à ravir. Tant de richesse épouvanta d’abord notre pucelle. Toutefois, le diable la pressant, elle osa voir de plus près ; sa main toucha, caressa. Le singe tressaillit à tout rompre ; sa grimace était horrible. Sainte, effrayée, crut voir Satan devant elle. La peur la retint. Elle allait se retirer lorsqu’un dernier regard jeté sur la flamboyante amorce réveille tous ses désirs. Elle s’enhardit aussitôt, relève ses jupes d’un air décidé et marche bravement à reculons, le dos penché vers la pointe redoutable. La lutte s’engage, les coups se portent, la bête devient l’égale de l’homme. Sainte est embestialisée, dévirginée, ensingée ! Sa joie, ses transports éclatent en une gamme de oh ! et de ah ! mais sur un ton si élevé que la mère entend, accourt, et vous surprend sa fille bien nettement enchevillée, se tortillant, se débattant et déjectant son âme !
Je consentis joyeusement à être initiée aux mystères des Saturnales monastiques. Mon admission ayant été adoptée au chapitre, je fus présentée deux jours après. J'arrivai nue selon la règle. Je fis un serment exigé et, pour achever la cérémonie, je me prostituai courageusement à un énorme Priape de bois disposé à cet effet. J'achevais à peine une douloureuse libation que la bande des soeurs se rua sur moi plus pressée qu'une troupe de cannibales. Je me prétai à tous les caprices, je pris les poses les plus lubriquement énergiques, enfin je terminai par une danse obscène et je fus proclamée victorieuse. J'étais exténuée. Une petite nonne, bien vive, bien éveillée, plus raffinée que la supérieure, m'entraina dans son lit: C'était bien la plus damnée Tribade que l'enfer put créer. Je conçus pour elle une vraie passion de chair et nous fumes presque toujours ensemble pendant les grandes orgies nocturnes.
La première fois que je fus mise à l'épreuve, j'étais dans le délire du vin. Je me précipitai violemment sur la sellette, défiant toutes les nonnes. L'âne fut à l'instant dressé devant moi, à l'aide d'une courroie. Son braquemard terrible, échauffé par les mains des sœurs, battait lourdement sur mon flanc. Je le pris à deux mains, je le plaçai à l'orifice: et, après un chatouillement de quelques secondes, je cherchai à l'introduire. Mes mouvements aidant, ainsi que mes doigts et une pommade dilatante, je fus bientôt maîtresse de cinq pouces au moins. Je voulus pousser encore, mais je manquai de forces, je retombai. Il me semblait que ma peau se déchirait, que j'étais fendue, écartelée. C'était une douleur sourde, étouffante, à laquelle se mêlait pourtant une irritation chaleureuse, titillante et sensuelle. La bête remuant toujours produisait un frottement si vigoureux que toute ma charpente vertébrale était ébranlée. Mes canaux spermatiques s'ouvrirent et débondèrent. Ma cyprine brûlante tressaillit un instant dans mes reins Oh! quelle jouissance! Je la sentais courir en jets de flamme et tomber goutte à goutte au fond de ma matrice. Tout en moi ruisselait d'amour. Je poussai un long cri d'énervement et je fus soulagée…. Dans mes élans lubriques j'avais gagné deux pouces; toutes les mesures étaient passées, mes compagnes étaient vaincues. Je touchais aux bourrelets, sans lesquels on se serait éventrée.
Epuisée, endolorie dans tous les membres, je croyais mes voluptés finies lorsque l'intraitable fléau se roidit de plus belle, me sonde, me travaille et me tient presque levée. Mes nerfs se gonflent, mes dents se serrent et grincent. Mes bras se tendent sur mes deux poings crispés. Tout-à-coup un jet violent s'échappe et m'inonde d'une pluie chaude et glueuse, si forte, si abondante, qu'elle semble regorger dans toutes mes veines et toucher jusqu'au cœur. Mes chairs lachées, détendues par ce baume exubérant, ne me laissent plus sentir que des félicités poignantes qui me piquent les os, la moelle, la cervelle et les nerfs, dissolvent mes jointures et me mettent en fusion brûlante…. torture délicieuse! intolérable volupté qui défait les liens de la vie et vous fait mourir avec ivresse.
Après une grande orgie, nous eûmes l'idée de nous transformer en hommes, à l'aide d'un godemiché attaché, de nous embrocher de la sorte à la suite les unes des autres; et de courir ensuite comme des folles. Je formais le dernier anneau de la chaîne, j'étais la seule par conséquent qui chevaucha sans être chevauchée. Quelle fut ma surprise lorsque je me sentis vigoureusement assaillie par un homme nu qui s'était, je ne sais comment, introduit parmi nous. Au cri d'effroi qui m'échappa, toutes les nonnes se débandèrent et vinrent s'abattre incontinent sur le malheureux intrus.
Dès que les nonnes comprirent que ce malheureux n'était plus bon à rien, elles décidèrent sans hésiter qu'il fallait le tuer et l'ensevelir dans une cave, de peur que ses indiscrétions ne vinssent à compromettre le couvent. (….) Mais voilà, à la grande surprise de ces furies, que la pendaison produit son effet ordinaire. Emerveillée de la démonstration nerveuse, la Supérieure monte sur un marchepied et, aux applaudissements frénétiques de ses dignes complices, elle s'accouple dans l'air avec la mort et s'encheville à un cadavre.
Trop mince ou trop usée pour soutenir ce double poids, la corde cède et se rompt. Mort et vivant tombent à terre et si rudement que la nonne en a les os rompus et que le pendu dont la strangulation s'était mal opérée revient à la vie et menace dans sa tension nerveuse d'étouffer la supérieure.
La foudre tombant sur une foule produirait moins d'effet que cette scène, sur les nonnes. Toutes s'enfuirent épouvantées croyant que le diable était avec elles; la supérieure resta seule à se débatte avec l'intempestif ressuscité.
Il m'arriva dans une matinée, de fournir jusqu'à trente deux courses et de désirer encore. Six athlètes furent vaincus et abîmés.
Un soir je fis mieux. J'étais avec trois de mes plus vaillans champions. Mes gestes et mes discours les mirent en si belle humeur, qu'il me vint une idée diabolique, pour la mettre à profit je priai le plus fort de se coucher à la renverse et tandis que je festoyais à loisir sur sa rude machine, je fus lestement gomorhisée par un second: ma bouche s'empara du troisième et lui causa un chatouillement si vif qu'il se demena en vrai démon et poussa les exclamations les plus passionnées Tous trois à la fois nous éclatames de plaisir en roidissant nos quatre membres. Quelle ardeur dans mon palais! quelle jouissance délicieuse au fond de mes entrailles!….
A genoux entre les jambes de Fanny, elle s'attachait son redoutable instrument et le brandissait d'un air menaçant.
A cette vue les transports de Fanny redoublent plus violents, il semble qu'un feu intérieur la tourmente et la pousse à la rage. Ses cuisses écartées se prêtent avec effort aux attaques du simulacre monstrueux. L'insensée! elle eut à peine commencé cet horrible supplice qu'une étrange convulsion la fit bondir en tous sens.
- Hai! hai! la liqueur brûle, hai! mes entrailles. Mais cela pique, cela perce! Ah! je vais mourir!…. Vile et damnée sorcière, tu me tiens…. Tu me tiens…. ah!…
Fille d’immigrés britanniques, Samantha grandit à Tanga près de l’océan, entre un père ancien agent des forces spéciales, qui loue désormais ses services aux despotes locaux, et une mère qui s’abîme dans l’ennui et l’alcool. Arrivée à trois ans en Tanzanie, Samantha ne connaît pas son pays natal. Blanche et habituée à fréquenter les lieux privilégiés des occidentaux et des riches africains, elle parle le swahili et côtoie les Tanzaniens. Adolescente, son corps et ses désirs sont ceux d'une femme, mais ses parents et ses professeurs la voient encore comme une enfant. Samantha ne trouve sa place nulle part. Livrée à elle-même, elle risque sa peau dans les premiers apprentissages du sexe, de l’alcool et de la drogue. Où peut-elle aller, elle qui n’appartient à aucune terre – sinon vers l’inéluctable ?
Premier livre de la « Trilogie africaine », Exil du danois Jacob Ejersbo dresse le portrait cinglant d’une jeunesse occidentale en roue libre dans l’Afrique postcoloniale des années 1980. Fiction ample et ambitieuse, qui n’est pas sans rappeler Conrad ou Blixen, Exil fait la part belle aux personnages déracinés, dans une écriture visionnaire et virtuose.
Je me suis fait piéger par l’originalité de la couv’ et la présentation élogieuse de la 4ème (là, j’aurais pu me méfier...).
Bon, il s’agit du journal non daté et rédigé en courts épisodes (c’est déjà ça !) d’une ado de milieu privilégié, en quête de son identité (classique !). Le hic, c’est que j’ai eu l’impression d’être tombée dans un chaudron de séquences de téléréalité (du moins par ce que je peux en juger dans les extraits du Zapping...) tant pour les situations que pour l’expression de la demoiselle.
Bref, les tribulations de la jeune Samantha ne m’ont pas emballée -j’ai même failli lâcher prise- et je n’ai pas vu le rapport (évoqué par un critique en bas de 4éme) entre son mal-être et celui d’un continent dont les tourments sont à peine effleurés.
CANADA
De Richard Ford
(Editions de l’Olivier)
LE MOT DE L’EDITEUR
«D'abord, je vais vous raconter le hold-up que nos parents ont commis. Ensuite les meurtres, qui se sont produits plus tard.»
Great Falls, Montana, 1960. Dell Parsons a 15 ans lorsque ses parents braquent une banque, avec le fol espoir de rembourser un créancier menaçant. Mais le hold-up échoue, les parents sont arrêtés. Dell doit choisir entre la fuite et l'orphelinat. Il traverse la frontière et trouve refuge dans un village du Saskatchewan, au Canada. Arthur Remlinger, le propriétaire d'un petit hôtel, le prend alors à son service. Charismatique, mystérieux, Remlinger est aussi recherché aux États-Unis... C'est la fin de l'innocence pour Dell. Dans l'ombre de Remlinger, au sein d'une nature sauvage et d'hommes pour qui seule compte la force brutale, il cherche son propre chemin. Canada est le récit de ces années qui l'ont marqué à jamais.
Ce roman, d'une puissance et d'une beauté exceptionnelles, signe le retour sur la scène littéraire d'un des plus grands écrivains américains contemporains
Ce roman a été lauréat du Femina étranger 2013. Il est d’une lecture aisée ; l’intrigue donne une image très crédible de l’ouest profond étatsunien et canadien des années 60 ; les paysages sont superbement décrits et le personnage de Dell, gamin issu d’un cocon familial surprotégé par la mère, est très attachant. Après le cataclysme causé par un père inconséquent, la longue lutte solitaire qu’il entreprend pour se re-construire dans un contexte rude, voire brutal, et glauque constitue un parcours atypique. Elle est décrite par Ford avec doigté : l’auteur n’utilise jamais la grosse artillerie pour déclencher les rebondissements. Une réserve cependant : l’itinéraire très dissemblable de la sœur de Dell m’a paru moins convaincant et relever d’un schéma convenu, presque caricatural dans la noirceur, sans doute d’ailleurs en raison de la rareté des échanges entre les jumeaux et de la brièveté de leur évocation. Bon roman toutefois mais je ne partage pas l’avis d’un critique, cité sur la quatrième, qui le qualifie de chef d’œuvre.
CONFITEOR
de Jaume Cabré
(Actes sud)
Le Mot de l’Editeur
Barcelone années cinquante, le jeune Adrià grandit dans un vaste appartement ombreux, entre un père qui veut faire de lui un humaniste polyglotte et une mère qui le destine à une carrière de violoniste virtuose. Brillant, solitaire et docile, le garçon essaie de satisfaire au mieux les ambitions démesurées dont il est dépositaire, jusqu’au jour où il entrevoit la provenance douteuse de la fortune familiale, issue d’un magasin d’antiquités extorquées sans vergogne. Un demi-siècle plus tard, juste avant que sa mémoire ne l’abandonne, Adrià tente de mettre en forme l’histoire familiale dont un violon d’exception, une médaille et un linge de table souillé constituent les tragiques emblèmes. De fait, la révélation progressive ressaisit la funeste histoire européenne et plonge ses racines aux sources du mal. De l’Inquisition à la dictature espagnole et à l’Allemagne nazie, d’Anvers à la Cité du Vatican, vies et destins se répondent pour converger vers Auschwitz-Birkenau, épicentre de l’abjection totale.
Confiteor défie les lois de la narration pour ordonner un chaos magistral et emplir de musique une cathédrale profane. Sara, la femme tant aimée, est la destinataire de cet immense récit relayé par Bernat, l’ami envié et envieux dont la présence éclaire jusqu’à l’instant où s’anéantit toute conscience. Alors le lecteur peut embrasser l’itinéraire d’un enfant sans amour, puis l’affliction d’un adulte sans dieu, aux prises avec le Mal souverain qui, à travers les siècles, dépose en chacun la possibilité de l’inhumain – à quoi répond ici la soif de beauté, de connaissance et de pardon, seuls viatiques, peut-être, pour récuser si peu que ce soit l’enfer sur la terre.
Confiteor a été sélectionné pour de nombreux prix littéraires ; il n’a finalement obtenu « que » le prix Courrier International qui a eu le courage de distinguer ce roman exigeant, impressionnant, hors du commun.
Adrià, le narrateur, dédie les Mémoires de sa vie (et celles de sa famille) à la femme qu’il a aimée et perdue. Il le fait dans l’urgence : «Alzheimer le Grand » a déjà entamé sa conquête. On le constate très vite car la composition du récit n’est pas linéaire mais composée de fragments où époques, personnages, intrigues, objets se superposent, s’enchevêtrent, se bousculent, se télescopent sur une même page. La personnalité du narrateur est elle-même éclatée : on la découvre à travers le prisme du « je », du « il », d’ « Adrià » parfois présents dans un même paragraphe. Evidemment, au départ, c’est déconcertant mais si on admet le postulat de la lente détérioration mentale, c’est vertigineux et fascinant et l’adhésion du lecteur crée une véritable connivence avec le narrateur, mais aussi avec l’auteur qui sollicite l’intelligence du lecteur et requiert son attention constante.
Le thème du roman, c’est la dualité bien/mal symbolisée par un violon d’exception : «objetde valeur convoité par son père, c’est pour Adrià un moyen d’accéder à la beauté » précise Jaume Cabré dans un entretien (avec Philippe Lefait ) dont la lecture éclaire aussi d’autres points, notamment la valeur du je, du il et du prénom Adrià en justifiant leur utilisation, en rien aléatoire. D’autres objets-repères jalonnent les itinéraires du Mal tandis que deux petites figurines sont la voix cocasse de la conscience de l’enfant solitaire dont les parents font montre d’exigences extravagantes en matière de formation intellectuelle et artistique et d’une négligence absolue dans le domaine de la tendresse. Cependant, avant qu’on découvre les dégâts causés par le carcan familial, et les malversations paternelles, Adrià déclare dès la première page : « mes succès et mes erreurs sont de ma responsabilité, de ma seule responsabilité. » Dans sa quête de vérité et de justice comme dans les refuges qu’il s’est créés (le savoir, la beauté, l’amour, l’amitié) il a en effet connu bien des ratés qui mettent en évidence la terrible permanence du mal.
Tout cela n’est pas résolument optimiste, mais la longue confession de cet homme « sans croyances, sans prêtres » prouve qu’il veut cesser de subir. M’est alors revenu à l’esprit le titre ambigu de Semprun "L’écriture ou la vie". Adrià annonce d’entrée : «Je suis seul devant le papier, ma dernière chance ». Il sait la saisir et du coup, ici, pas d’hésitation : l’écriture, c’est la vie (même si elle est proche de son terme).
Si vous êtes en période de disponibilité intellectuelle, lancez-vous dans ces presque 800 pages (rédigées en près de 8 ans). La construction, si déroutante qu’elle apparaisse au début, devient une évidence grâce à la maestria avec laquelle elle est conduite. Ajoutons que la traduction d’Edmond Raillard relève de l’exploit : on imagine la somme de travail qu’elle représente et la flexibilité mentale qu’elle suppose. A l’occasion de la sortie en français de Confiteor, la SGDL lui a attribué le Prix de la Traduction 2013 pour l’ensemble de son œuvre de traducteur (dont Mille crétins de Quim Monzo que j’ai évoqué dans cette rubrique) et c’est amplement mérité.
Après avoir terminé ce roman exceptionnel, on en perçoit longuement et puissamment l’écho. Alors, j’ose : pour moi, c’est CHEF- D’ŒUVRE !
EN PRIME :
ET QUELQUEFOIS J’AI COMME UNE GRANDE IDEE
de Ken Kesey
(éditions Mpnsieur Toussaint Louverture)
LE MOT DE L’EDITEUR
Alors que la grève installée à Wakonda étrangle cette petite ville forestière de l’Oregon, un clan de bûcherons, les Stampers, bravent l’autorité du syndicat, la vindicte populaire et la violence d’une nature à la beauté sans limite. Mené par Henry, le patriarche incontrôlable, et son fils, l’indestructible Hank, les Stampers serrent les rangs… Mais c’est sans compter sur le retour, après des années d’absence, de Lee, le cadet introverti et rêveur, dont le seul dessein est d’assouvir une vengeance. Au-delà des rivalités et des amitiés, de la haine et de l’amour, Ken Kesey, auteur légendaire de Vol au dessus d’un nid de coucou, réussit à bâtir un roman époustouflant qui nous entraîne aux fondements des relations humaines. C’est Faulkner. C’est Dos Passos. C’est Truman Capote et Tom Wolfe. C’est un chef-d’œuvre.
Par contraste avec les trois romans du dessus, je ne résiste pas à l’envie de présenter ce roman polyphonique qui présente cependant des analogies avec Confiteor : c’est, sur près de 800 pages, la saga du clan familial des Stampers (irréductibles exploitants forestiers de l’Oregon des sixties) où les multiples points de vue des protagonistes surgissent sans crier gare au sein d’une même page.
C’est aussi un roman rude, tumultueux, tourbillonnant, brutal, imprévisible comme le cadre et les circonstances dans lesquels il se déroule mais la psychologie des personnages, y compris les seconds rôles, ceux qui gravitent autour du clan et au-delà, n’est pas réductrice et cela confère ampleur et profondeur au récit en donnant vie à une petite ville tout entière.
Notons que quand on vient de lire Confiteor, on n’a pas trop de peine à prendre ses repères dans l’intrication des interventions des protagonistes d’autant que la typographie vient au secours du lecteur. L’architecture du roman est épatante ; après l’avoir terminé, je suis allée reconsulter le début pour vérification : tout s’articule parfaitement. Le rythme est haletant, le savoir-faire de l’auteur, éblouissant et la traduction d’Antoine Cazé parfaitement adaptée.
Le Portier des Chartreux fait figure de référence chez Michel Foucault dans La Volonté de savoir, introduction à son Histoire de la sexualité. Roman libertin qui fut sévèrement jugé en son temps : « Enfin toutes les règles du roman sont violées dans celui-ci : religion, moeurs, honnêteté, vérité, vraisemblance, rien n'est ménagé. »
Mais néanmoins connut une popularité dont témoigne Pascal Pia par cet épisode : en 1746 une dame d'honneur des filles de Louis XV se fit blâmer pour son manque de vigilance: on avait surpris la princesse Adélaïde, alors âgée de quatorze ans, en possession d'un exemplaire de cet horrible livre.
Livre que cite, notamment, Thérèse Philosophe, puisque c’est sa lecture qui amène Mme C, malgré la crainte de la grossesse, à céder aux instances de l’abbé T.
Saturnin, futur Dom Bougre, est le fruit “de l’incontinence des révérends pères célestins de la ville de R…” et d’une moniale. Car “tout homme est homme, et les moines surtout. Ils ont donc la faculté de travailler à la propagation de l’espèce.Eh ! pourquoi la leur interdirait-on ? Ils s’en acquittent si bien!”
Devenu Dom Bougre, Portier des Chartreux, sur la fin de sa vie – en tout cas luxurieuse – il trouve la force d’écrire ses égarements pour l’édification de ses frères. Malgré ses fins édifiantes, le récit conte avec alacrité les aventures rocambolesques de Saturnin, sa sœur Suzon et Monique son amie, et la vie au monastère de notre héros.
“J’avais les dispositions toutes monacales. Guidé par le seul instinct, je ne voyais pas une fille que je ne l’embrassasse, que je ne lui portasse la main partout où elle voulait bien la laisser aller ; et quoique je ne susse pas bien positivement ce que j’aurais fait, mon cœur me disait que j’en aurais fait plus, si l’on ne m’eût arrêté dans mes transports.” Comme on le voit, bien qu’il se crût le fils du jardinier et de sa Toinette d’épouse, ses inclinations décelaient sa naissance.
Tout naturellement, Saturnin entrera dans les ordres: "J'entre dans une nouvelle carrière. Destiné par ma naissance à augmenter le nombre de ces pourceaux sacrés que la piété des fidèles nourrit dans l'abondance, j'avais reçu de la Nature les plus heureuses dispositions pour cet état, et l'expérience avait déjà commencé à perfectionner ses présents." Ces dispositions naturelles sont celles qui déterminent l'essence même du moine : "Quelles foules de caractères odieux n'aurais-je pas à tracer si je voulais vous peindre ceux de tous les moines! Change-t-on d'inclination pour changer d'habit? Non, le buveur est toujours ivrogne, le voleur est toujours voleur, l'impudent toujours impudent et le fouteur est toujours fouteur."
En bon moine, il fait aussi l’éloge de la bisexualité : « Est-il rien de plus charmant qu’un joli giton, blancheur de peau, épaules bien faites, belle chute de reins, fesses dures, rondes, un cul d’un ovale parfait, étroit, serré, propre, sans poil ? Ce n’est pas là de ces conasses, de ces gouffres où on entre tout botté. Je te vois, censeur atrabilaire, tu me reproches mon inconstance, en ce que je loue tantôt le con, tantôt le cul. Apprends, nigaud, que j’ai pour moi l’expérience, que j’enfile une femme, quand elle se présente, et que je prends mes ébats avec un beau garçon. Allez à l’école des sages de la Grèce, allez à celle des honnêtes gens de notre temps, vous apprendrez à vivre. »
Avant le prélat de Mirabeau, dans Hic et Hec - « Qu'importe à la société que je satisfasse mes besoins physiques ou que je m'en prive, pourvu que je ne nuise pas au bonheur d'autrui, que je ne lui enlève pas sa propriété, que je n'altère pas ses jouissances et que je ne lui cause ni chagrin ni douleur ? » - Le Portier des Chartreux pourrait porter en devise « Pour vivre débauché, vivons caché »
Jouir des droits naturels
Au couvent de Saturnin, une double politique est en vigueur; vérité en deçà des murs, fausseté au-delà: «donner, dit Ie prieur, tout à la [nature] dans l'intérieur de nos cloîtres, et Ie plus que nous pouvons à l'austérité, à l'extérieur». Cependant un comportement fidèle à la nature ne doit pas faire oublier la solidarité entre collègues, et toute réaction individuelle susceptible de nuire à la communauté est sévèrement punie. Prudents, les moines s'entourent, par surcroit, d'une double protection. La «piscine», sorte de harem permanent à l'intérieur du couvent des Chartreux, est bien camouflée et «impossible à découvrir», et, précise Ie prieur, «pour plus de sureté, nous n'admettons [...] que ceux à qui leur propre intérêt impose la discrétion, ceux qui ont reçu la qualité de prêtre». Le plaisir de l'interdit a aussi son prix.
Aussi longtemps que les secrets d'alcôve demeurent étanches, ils ne font de tort à personne. Ils ne sont plus dès lors ni un péché ni un crime. Ainsi, toute relation sexuelle illicite ne l'est qu'aux yeux de ceux qui l'ont décrétée telle. La maintenir cachée, c'est jouir des droits «naturels» en faisant fi des lois des hommes, aussi bien civiles que religieuses. (Jacqueline Chammas)
Cette philosophie libertine-libertaire n’est pas si éloignée de la réalité.
Ainsi Dom Bougre, ou Saturnin, désignerait l'abbé Desfontaines et ses aventures lubriques. « L’abbé Duval des Fontaines, attire chez lui des jeunes gens pour les corrompre, et il en fait souvent coucher avec lui. Si on veut s’informer exactement de sa conduite, on trouvera qu’il n’a point ou peu de religion, qu’il fait gras sans nécessité les jours maigres, et qu’il est en commerce avec de petits et jeunes libertins, avec lesquels il fait des parties de débauche(…) on peut le regarder comme une peste publique…» François Ravaissaon, Archives de la Bastille, t. 12, Paris, A. Durand et Pedone-Lauriel, 1881, p. 102-3.
Après avoir échappé à l’exécution puis au bannissement (grâce à Voltaire à qui, selon l’effet Perrichon, il vouera une haine tenace). « L’abbé Desfontaines n’avait pas changé de mœurs, mais seulement de quartier. […] Il ne se risquait plus à avoir à demeure des jeunes gens qui, sous couleur de travailler avec lui, étaient en réalité ses bardaches. […] Mais il se contentait désormais de ces jeunes Savoyards qui venaient ramoner les cheminées et montrer les marmottes. Beaucoup de ces enfants se prêtaient au « péché philosophique ». On les débarbouillait quand ils descendaient des toits, et les pédérastes se les passaient les uns aux autres. Avec sa cheminée, Desfontaines se croyait désormais à l’abri des investigations de la police. » (Roger Peyrefitte)
Dom Bougre le décrit, en fait, sous les traits d’un autre moine : « Le père Casimir était d’une taille médiocre, brun de visage, d’un ventre de prélat. Il avait des yeux qui vous enculaient de cent pas, et qui ne s’attendrissaient qu’à la vue d’un joli garçon. Alors le bougre, en rut, hennissait. Sa passion pour l’antiphysique était si bien établie, que les Savoyards le redoutaient. Aisément l’on tombait dans ses filets ; il était auteur et bel esprit à la mode ; censeur caustique, écrivain sec, plaisant sans légèreté, ironique sans délicatesse. Il s’était fait un nom par des écrits qui n’avaient d’autre mérite que celui de la méchanceté. »
Mais cet abbé, par ailleurs critique littéraire, n’est, si l’on peut dire, qu’un échantillon, ayant par trop manqué au devoir de discrétion, de la débauche assez générale du clergé de l’époque.
Chez la fameuse Gourdan, raconte Tailhade*, une des «procureuses» les plus célèbres du XVIIIe siècle, «on trouvait des frocs dans tous les recoins, [...]cordeliers, augustins, mineurs, feuillants, récollets, jésuites, prémontrés», tous venus en cachette et assurés de la discrétion de leur hôtesse. L'archevêque de Cambrai y avait ses habitudes, l’évêque de Sisteron, Mgr Lafiteau, y attrapa, aux dires de l’abbé de Tencin, «un mauvais souvenir de son séjour» et, en 1783, Mgr de Brienne, archevêque de Toulouse, confirme, dans sa correspondance, ses habitudes chez celle qu'il appelait sa «chère comtesse».
«Nul à cette époque, note Tailhade*, ne se scandalisait des débauches du clergé et des moines», si bien que, devant une telle désinvolture, Ie roi « nomma une commission d' évêques dans Ie but de réprimer les orgies du bas clergé», ce qui fit les délices des chansonniers: «On a choisi cinq évêques paillards / Tous rongés de vérole et de chancre, / Pour réformer des moines trop gaillards, / Peut-on blanchir l’ébène avec de l'encre?». Par ailleurs, l’abbé de Voisenon vivait en parfaite harmonie, dans un ménage à trois, avec Ie couple Favart et la Chantilly. La relation «était trop connue et trop affichée pour ne pas exciter [elIe aussi] la verve des chansonniers» …
Le Cardinal de Bernis, qui portait un jugement sévère sur ces mômeries, en tant qu’ambassadeur à Venise était, si l’on en croit Casanova, amateur de très jeunes nonnes. (Daversin et Janssen)
C’est donc, à juste titre, que Dom Bougre plaide pour la véracité de son récit : « Si I'on se plaint que la vraisemblance n'y est pas ménagée, qu'on se souvienne que ce ne sont pas ici de ces jeux de I'imagination que I'on compose, que I'on manie avec adresse pour ménager la crédulité du lecteur, mais qu'ils sont exactement vrais et que la vraisemblance n’est pas toujours Ie signe distinctif de la vérité. [ ... ] Les Bénédictins, les Cordeliers, les Carmes, les Jésuites et tant d'autres travaillent tous les jours à me justifier. On en sait mille histoires, sans celles que I'on ne sait pas. »
L’ouvrage est attribué à Jean-Charles Gervaise de Latouche,avocat au Parlement de Paris (1715-1783). On ne sait pratiquement rien de lui, sinon qu’il fut qualifié d’être "un monstre dans la société et un empoisonneur public".
« Ce qui parcourt ce roman-là, c'est le feu. Dans l'érotisme le plus classique, on est dans l'art érotique des positions, dans la représentation. Et là, on arrive avec un érotisme qui n'est pas dans la distance, de l'alignement parfait des corps, mais dans le feu qui va dévorer les personnes qui ressentent du désir. » Caroline Allard
* Les Mystères Des Couvents Au XVIIIe Siecle. D'après les textes réunis par Mme M.L.Laurent Tailhade
L’ouvrage est paru sous différents titres : Le Portier des Chartreux, Histoire de Dom Bougre portier des Chartreux (Dom Bougre pouvant devenir Dom B.), Histoire de Dom Bougre ou les Mémoires de Saturnin, Le Portier des Chartreux (par Gervaise de la Touche) ou mémoires de Saturnin, écrits par lui-même, Les Mémoires de Saturnin, écrits par lui-même, Histoire de Saturnin, portier des chartreux, écrite par lui-même, notre Dom Bougre, dans certaines éditions deviendra Gouberdom : Histoire de Gouberdom, portier des chartreux. La première édition est de 1741. Comme Fanny Hill et Gamiani, il fut un des ouvrages licencieux du 18e et 19e siècles des plus réédités. Il fut illustré, entre autres par Antoine Borel et Paul Avril.
Un anonyme donnera ensuite les Mémoires de Suzon sœur de Dom Bougre portier des Chartreux suivi de l’Histoire de Marguerite fille de Suzon nièce de Dom Bougre La Cauchoise
1. Il [Ravaillac] entendit en pleine chaire les prêtres et les moines traiter ce Roi [Henri IV] de bâtard et de bougre qui traînait derrière lui des bandes de larrons incestueux, de faussaires et d'athées... J. et J. Tharaud, La Tragédie de Ravaillac,1913, p. 18.
EXTRAITS
Un jour qu’on me croyait à l’école, j’étais resté dans un petit réduit où je couchais En cherchant doucement avec la main si je ne trouverais pas quelque trou à la cloison, j’en sentis un qui était couvert par une grande image. Je la perçai et me fis jour. Quel spectacle ! Toinette nue comme la main, étendue sur son lit, et le père Polycarpe, procureur du couvent, qui était à la maison depuis quelque temps, nu comme Toinette, faisant… quoi ? ce que faisaient nos premiers parents, quand Dieu leur eut ordonné de peupler la terre Toinette avait les jambes écartées, il semblait que sa paillardise fût d’accord avec ma curiosité pour ne me rien laisser à désirer.
Je me laissai prendre la main, qu’elle porta aussitôt à sa fente, en me disant de la chatouiller avec mon doigt dans le haut de cet endroit. Je le fis par amitié pour elle. J’attendais qu’elle me dît de finir, mais elle ne disait mot, écartait seulement les jambes et respirait un peu plus vite qu’à l’ordinaire, en jetant de temps en temps quelques soupirs et en remuant le derrière. Je crus qu’elle se trouvait mal, et je cessai de faire aller le doigt. — Ah ! Suzon, me dit-elle d’une voix entrecoupée, achève ! Je continuai. Ah ! s’écria-t-elle en s’agitant bien fort et en m’embrassant étroitement, dépêche, ma petite reine, dépêche ! Ah ! ah ! vite, ah !… je me meurs ! Au moment qu’elle disait cela, tout son corps se roidit et je me sentis de nouveau la main mouillée ; enfin, elle poussa un grand soupir et resta sans mouvement
J’avais mille fois ouï parler de godmiché : je savais que c’était avec cet instrument que nos bonnes mères se consolaient des rigueurs du célibat.
Je me jetai sur mon lit, mon cher godmiché à la main ; mais, ma chère Suzon, quelle fut ma douleur quand je vis que je ne pouvais pas le faire entrer ! Je me désespérai, je fis des efforts capables de déchirer mon pauvre petit conin. Je rentr’ouvrais, et, appuyant le godmiché dessus, je me faisais un mal insupportable. Je ne me rebutais pas. Je crus que si je me frottais avec de la pommade, cela m’ouvrirait davantage. J’en mis ; j’étais en sang, et ce sang mêlé avec la pommade et ce que la fureur où j’étais faisait sortir de mon con avec un plaisir qui me transportait, aurait sans doute ouvert le passage, si l’instrument n’eût été d’une grosseur prodigieuse. Je voyais le plaisir près de moi, et je n’y pouvais atteindre. J’étais forcenée, je redoublais mes efforts, mais inutilement, le godmiché maudit rebondissait et ne me laissait que la douleur.
On me tenait étroitement embrassée par derrière. Au moment que j’ouvris les yeux, je les refermai de plaisir et n’eus pas la force de regarder celui qui me le donnait. Je me sentis inondée d’une liqueur chaude, et quelque chose de dur et de brûlant que l’on m’enfonçait en jetant des soupirs. Je soupirais aussi, et dans le moment une liqueur semblable que je sentais s’échapper de toutes les parties de mon corps, avec des élancements délicieux, se mêlant avec celle que l’on répandait une seconde fois, me fit retomber sans mouvement sur mon prie-Dieu.
Il était au rendez-vous, aussi amoureux, aussi impatient que j’avais été ponctuelle. J’étais vêtue fort légèrement ; il faisait chaud, et je m’étais aperçue la veille que les jupes, les corps, les mouchoirs de gorge, tout cela était trop embarrassant. Sitôt que je sentis la porte ouverte, un tressaillement de joie me coupa la parole. Je ne la recouvrai que pour appeler mon cher Martin à voix basse : il m’attendait ; il accourut dans mes bras, me baisa ; je lui rendis caresse pour caresse. Nous nous tînmes longtemps étroitement serrés. Revenus des premiers mouvements de notre joie, nous cherchâmes réciproquement à en exciter de plus grands. Je portai la main à la source de mes plaisirs ; il porta la sienne où je l’attendais avec impatience. Il fut bientôt en état delà contenter. Il se déshabilla, me fit un lit de ses habits : je me couchai dessus.
L'une de mes cuisses était sur le ventre de Monique, l’autre sous ses fesses : mon ventre et mes fesses étaient de même entre ses cuisses ; étroitement collées l’une contre l’autre, nous nous pressions en soupirant, nous nous frottions réciproquement, nous répandions à chaque instant. Les sources de notre plaisir, gonflées par un jaillissement continuel, qui n’ avait d’autre issue que de passer de l’une dans l’autre, étaient comme deux réservoirs de délices où nous mourrions plongées sans sentiment, où nous ne ressuscitions que par l’excès du ravissement. L’épuisement seul mit fin à nos transports.
Les voici ! lui dis-je en lui faisant signe de se taire et en la remuant sur le lit ; les voici, ma chère Suzon !
— Laisse-moi donc voir aussi ! me dit-elle en me repoussant un peu. Curieux alors de savoir si l’exemple opérait, je commençai par lui couler la main sous la jupe.
Enfin, je gagnai le but. Suzon m’abandonna tout, sans pousser plus loin sa résistance ; elle écartait les jambes pour laisser à ma main la facilité de se contenter. J’en profitai, et portant le doigt à l’endroit sensible, à peine pouvait-il y entrer.
— Je te tiens, Suzon ! lui dis je alors ; et levant son jupon par derrière, je vis, ah ! je vis le plus beau, le plus blanc, le mieux tourné, le plus ferme, le plus charmant petit cul qu’il soit possible d’imaginer. Non, aucun de ceux à qui j’ai fait le plus de fête, aucun n’a jamais approché du cul de ma Suzon. Fesses divines dont l’aimable coloris l’emportait sur celui du visage ; fesses adorables, sur lesquelles je collai mille baisers amoureux, pardonnez si je ne vous rendis pas alors l’hommage qui vous était dû ; oui, vous, méritiez d’être adorées ; vous méritiez l’encens le plus pur ; mais vous aviez un voisin trop redoutable. Je n’avais pas encore le goût assez épuré pour connaître votre véritable valeur : je le croyais seul digne de ma passion. Cul charmant, que mon repentir vous a bien vengé !
...je m’y prenais fort mal : trop bas, trop haut, me consumant en efforts inutiles. Elle me le mit. Ah ! Que je sentais alors qu’il était dans le véritable chemin ! Je poussais avec ardeur ; mon lit, ce malheureux lit, témoin de mes transports et de mon bonheur, nous trahit : il n’ était que de sangle ; la cheville manqua, il tomba et fit un bruit affreux. Cette chute m’eût été favorable, puisqu’elle m’avait fait entrer jusqu’où je pouvais aller, quoique avec une extrême douleur pour tous les deux. Toinette, avertie par le bruit, accourut, ouvrit et nous vit. Quel spectacle pour une mère ! une fille, un fils ! La surprise la rendit immobile ; et comme si elle eût été retenue par quelque chose de plus puissant que ses efforts, elle ne pouvait avancer…Suzon donna alors un signe de vie, jeta un profond soupir, rouvrit les yeux, me serra en donnant un coup de cul, Suzon goûtait le souverain plaisir ; elle déchargeait : ses ravissements me faisaient plaisir ; j’allais les partager. Toinette s’élança au moment où je sentais les approches du plaisir ; elle m’arracha des bras de ma chère Suzon.
Elle me regarda, me serra la main et se coucha. Je crus que l’heure du berger allait sonner, et déjà je préparais l’aiguille, quand tout à coup elle s’endormit. Je mis la tête aux pieds de la dame, et, le visage contre terre, je cherchai à pénétrer dans le pays de l’amour ; mais je ne vis rien. Je coulai la main sur la cuisse et j’avançai jusqu’au pied du mont. Déjà je touchais à l’entrée de la grotte, et je croyais y borner mes désirs. Je commençai à lever doucement le jupon. Ses jambes étaient décroisées, son genou droit élevé, et le jupon tombé sur son ventre, et je vis ses cuisses, ses jambes, sa motte, son con ! Ce spectacle me charma. J’y mis le doigt, je le chatouillai un peu ; le mouvement qu’elle avait fait ayant écarté ses jambes, j’y portai aussitôt la bouche en tâchant d’y enfoncer la langue. Je bandais d’une extrême force.
Mon vit avait repris toute sa roideur, mes désirs renaissaient avec une nouvelle vivacité. Attends donc, reprit-elle, attends, mon ami, je veux te donner un plaisir nouveau, je veux te foutre à mon tour : couche-toi comme je l’étais tout à l’heure. Je me couchai aussitôt sur le dos ; elle monta sur moi, me prit elle-même le vit, me le plaça, et et se mit à pousser. Je ne remuais pas ; elle faisait tout, et je recevais le plaisir. Je la contemplais, elle interrompit son ouvrage pour m’accabler de baisers ; ses tétons cédaient au mouvement de son corps et venaient se reposer sur ma bouche. Une sensation voluptueuse m’avertit de l’approche du plaisir. Je joignis mes élancements à ceux de ma fouteuse, et nous nageâmes bientôt dans le foutre.
- Mets ta tête à mes pieds, et tes pieds à la mienne. Je le fis. Mets ta langue dans mon con, et moi je vais mettre ton vit dans ma bouche. Nous y voilà ! Cher ami, que tu me fais de plaisir ! Dieux ! qu’elle m’en faisait aussi ! Je lui dardais ma langue le plus avant que je pouvais ; j’aurais voulu y mettre la tête, m’y mettre tout entier ! Je suçais son clitoris ; j’allais chercher un nectar rafraîchissant jusqu’au fond de son con. Mme Dinville me tenait le derrière serré et je pressais ses fesses : elle me branlait avec la langue et avec les lèvres. Nous déchargeâmes en même temps ; je pressai dans ce moment, je couvris avec mes lèvres tout le con de ma fouteuse ; je reçus dans ma bouche tout le foutre qui en sortait : je l’avalai ; elle en fit autant de celui qui sortait de mon vit.
Qu’on se figure M. le curé, nu, en caleçon, un bonnet gras sur la tête, ses petits yeux étincelants, sa grande bouche écumante, frappant comme un sourd sur l’abbé et sur la nièce. Qu’on se représente ces deux amants, la belle tremblante et s’enfonçant dans son lit, l’abbé se cachant sous la couverture et n’en sortant que pour allonger de temps en temps des coups de poing sur le visage du pasteur. Qu’on se trace la figure d’une mégère en chemise, qui, la chandelle à la main, s’approche, veut crier, demeure interdite, et tombe de frayeur sur une chaise.
Écarté un jour dans un lieu solitaire, où je me croyais sans témoin, je me dulcifiais avec une indolence voluptueuse. Un coquin de moine m’observait : il n’était pas de mes amis ; il parut si brusquement, que les bras me tombèrent de surprise. Je restai dans cet état exposé à la malignité de ses regards. Je me crus perdu ; je crus qu’il allait publier mon aventure…
Casimir, imposant silence à la troupe, m’adressa la parole. — Père Saturnin, me dit-il, disposez de Marianne ; vous la voyez, dispensez-moi de faire son éloge. Elle est accomplie, elle va vous donner tous les plaisirs imaginables ; mais ces plaisirs sont à une condition. — Quelle est-elle, cette condition ? lui répondis-je ; faut-il vous donner mon sang ? — Non. — Quoi donc ? — Votre cul. — Mon cul ? eh ! que diable en feriez-vous ? — Oh ! c’est mon affaire, répondit-il. L’envie de baiser Marianne fit que je n’insistai pas. Je me mis en devoir de l’enconner, et mon bougre de m’enculer.
Pour punir Saturnin [de n'avoir point voulu foutre avec sa mère, Gabrielle], il me vient une idée. — Quelle est-elle? lui demanda-t-on, — C’est, répondit-elle, de le faire coucher sur un lit ; Gabrielle s’étendra sur son dos, et le père qui vient de parler comme un oracle exploitera Gabrielle ! Les ris redoublèrent ; j’en ris moi-même, et dis que j’y consentais, à condition que pendant que le père foutrait sur mon dos. je foutrais, moi, avec la donneuse d’avis. — J’y consens, reprit-elle, pour la rareté du fait. Chacun applaudit, nous nous mîmes en posture. Figurez-vous quel spectacle ce devait être ! Le père ne poussait aucun coup à ma mère qu’elle ne le lui rendît sur-le-champ au triple, et son cul, en retombant sur le mien, me faisait enfoncer dans le con de Madelon, ce qui faisait un ricochet de fouterie tout à fait divertissant.
Mes révérends, leur dis-je, votre nombre ne m’épouvante pas ; mais je présume peut-être trop de mes forces : je succomberais, vous êtes vingt ; la partie n’est pas égale ; Je vais vous proposer un accommodement. Il faut nous mettre nus ! (Et, pour leur en donner l’exemple, je commençai la première. Robe, corset, chemise, tout partit dans la minute. Je les vis tous dans le même état que moi ; mes sœurs étaient aussi nues. Mes yeux savourèrent un moment le charmant spectacle de vingt vits roides, gros, longs, durs comme fer, et qui se présentaient fièrement au combat.) Allons, repris-je, il est temps de commencer. Je vais me coucher sur ce lit ; j’écarterai assez les cuisses pour qu’en accourant sur moi le vit à la main, vous m’enfiliez l’un après l’autre, car il faut que le sort règle le pas ; les maladroits n’auront pas à se plaindre, puisqu’en me manquant ils trouveront des cons touts prêts sur qui ils pourront décharger leur colère.
Quelquefois on me couchait tout nu sur un banc ; une sœur se mettait à califourchon sur ma gorge, de sorte que mon menton était enveloppé dans le poil de sa motte ; une autre se mettait sur mon ventre ; une troisième, qui était sur mes cuisses, tâchait de s’introduire mon vit dans le con ; deux autres s’étaient placées à mes côtés, de façon que je tenais un con de chaque main ; une autre enfin, — celle qui avait la plus belle gorge, — était à ma tête, et, s’inclinant, elle me pressait le visage entre ses tétons ; toutes étaient nues, toutes se grattaient, toutes déchargeaient ; mes mains, mes cuisses, mon ventre, ma gorge, mon vit, tout était inondé, je nageais dans le foutre et le mien refusait de s’y joindre. Cette dernière cérémonie appelée par excellence la question extraordinaire, fut aussi inutile que les précédentes : on me tint pour un homme confisqué, et l’on abandonna la nature à elle-même.
Saturnin et Monique
Il y a aussi des livres qu'on écrit d'une main.
En supplément, tiré d'une édition de 1954, quelques aquarelles d'un artiste inconnu
Dans « l’enfer » de la BNF, le pamphlet érotico-politique de Dom Bougre, « portier des chartreux »
Curiosités de la BNF 1/6. Paru en 1741, le roman libertin de Jean-Charles Gervaise de Latouche – dont l’édition originale est conservée à la Bibliothèque nationale de France – se veut une diatribe anticléricale d’une rare virulence.
« Ce petit roman licencieux a été écrit avec une grâce et un esprit qui sont rares. » Apollinaire.
Hic et Hec, si j’ose dire démarre sec ! « Je dois le jour à une distraction d'un R. P. jésuite d'Avignon, qui, se promenant avec ma mère, blanchisseuse de la maison, quitta dans l'obscurité le sentier étroit qu'il parcourait d'ordinaire en faveur de la grande route qui lui était peu familière. » Hic et Hec : ceci et cela, ici et là, devant et derrière. Mais contrairement à la Romance, joyeusement, comme toujours.
Car le lardon, né de cette erreur d’aiguillage – avant l’invention du chemin de fer – va se révéler des plus doués. Dès six ans, grâce à la tendresse paternelle, il est admis chez les bons RP Jésuites d’Avignon. Et à treize, précoce en tout, il eut droit aux attentions très particulières, comme aurait pu dire Gide, du père Natophile : « il me tenait entre ses jambes pour me suivre des yeux dans l'explication de la satire de Pétrone; son visage s'enflammait, ses yeux étincelaient, sa respiration était précipitée et syncopée; je l'observais avec une inquiète curiosité qui, divisant mon attention, me fit faire une méprise.
-- Comment, petit drôle! me dit-il d'un ton qui me fit trembler, un sixième ne ferait pas une pareille faute; vous allez avoir le fouet.
(…) Il s'arme d'une poignée de verges, me fait mettre culotte bas, je me jette sur son lit, et de peur que je ne me dérobe au châtiment, il passe son bras gauche autour de mes reins, de façon que sa main empoigne un bijou dont j'ignorais encore l'usage, quoique sa dureté momentanée, depuis plus d'un an, m'eut donné à penser.
Allons, petit coquin, je vais vous apprendre à faire des solécismes.
Et il agite légèrement les verges sur mes jumelles, de manière à les chatouiller plutôt qu'à les blesser. La peur ou le doux frottement de sa main fit grossir ce qu'il tenait.
-- Ah! petit libertin, qu'est-ce que je sens là? Ah! vous en aurez d'importance.
[…] Il fut mon Socrate et je fus son Alcibiade.»
Cet Hic et Hec ou l'Élève des RR. PP jésuites d'Avignon, ne fut publié qu'après la mort de Mirabeau. Pascal Pia écrit : « Roman attribué à Honoré-Gabriel Riqueti, comte de Mirabeau. Publié en 1798. - Histoire édifiante et véritable du charmant Hic et Hec qui, tout jeune, connut son premier plaisir en recevant les verges d'un père jésuite. Ils en vinrent vite aux pratiques homosexuelles. Puis, il fut placé comme précepteur du fils d'une charmante femme, prompte à s'abandonner et à s'animer. Quand l'époux les découvrit, au lieu de s'emporter, il se joignit à eux : pédérastie, figures de groupe, sodomie, la belle dame découvrant avec ravissement qu'à défaut de porte cochère, on peut entrer par le guichet . La jeune et belle servante est bientôt déflorée, initiée à la volupté et admise aux plaisirs du trio. »
Toutes les prudences du Rideau levé s’évaporent dans ce récit écrit d’une seule main.
Point de longs propos philosophiques sur la jalousie. Ainsi le mari cocu explique à l’épouse : « J'exige ta confiance et non ta fidélité; ce serait demander l'impossible. Tiens, regarde notre abbé, comme il est radieux; j'ai retardé ses plaisirs et les tiens, mais je ne veux pas vous en priver; allons, Hic et Hec, reprenez votre besogne. (…) les plaisirs que tu prendras devant moi ne peuvent m'offenser, puisque c'est de mon aveu, et que mes yeux jouiront par ce tableau. » Inutile de dire que le mari, de retour d’Italie, a goûté aux plaisirs florentins : « Valbouillant était bien fait, il avait à peine trente ans, son corps frais et rebondi était d'une blancheur éblouissante; la vue de son post-face me rendit ma vigueur, je me précipitai sur lui, je m'introduisis sans peine, et mes mouvements secondant ses efforts, le faisaient pénétrer plus avant dans la grotte de son épouse. »
L’épouse s’interroge : « je pensais bien qu'en socratisant, l'agent goûtait un plaisir vif par la pression qu'il éprouve dans la voie étroite; mais je ne puis concevoir que le patient en puisse ressentir; au contraire, la grosseur de ce qu'il admet doit lui causer une sorte de douleur qui doit émousser toute volupté.
— Ah! ma chère, que vous êtes dans l'erreur, répond l’époux socratisé, le rôle de patient est au moins aussi doux à jouer que celui d'agent, le chatouillement intérieur est ravissant, et j'ai vu des femmes qui préféraient recevoir leur ami de ce côté-là. »
Le précoce fils de Jésuite initie le couple aux plaisirs du sandwich – qui venait d’être inventé par Lord Montagu : après que notre Hic et Hec a défriché la voie,
« — C'est à mon tour de lui faire la seconde expérience socratique. dit le mari
— D'accord, répondis-je, mais si vous m'en croyez, nous pouvons doubler pour elle la volupté.
— Comment?
— Je vais me coucher sur le dos et l'établir sur moi tout physiquement, et vous vous installerez ensuite dans la voie étroite.
Tous deux applaudirent à mon idée »
L’action se poursuit à un rythme effréné.
La filleule – et servante – de la maîtresse de maison, Babet, est initiée.
« Le troisième jour, deux courriers arrivant de Rome* à nos belles semblaient devoir prolonger le temps de notre repos; mais Mme Valbouillant, que nous avions initiée aux plaisirs d'arrière-main, nous observa qu'à défaut de la porte cochère on pouvait entrer par le guichet; nous instruisîmes Babet dans le même art et nous la formâmes à ce précieux genre de volupté; mais la tante de Babet la voyant plus alerte, plus spirituelle, moins embarrassée, n'en recevant plus de confidences comme celle des démangeaisons, soupçonna en partie la vérité »
Elle alerte l’évêque du cru, sur les dépravations de cette famille qu’elle a espionnée : « elle crut qu'elle parviendrait à se venger en s'appuyant du prélat de la ville, auquel elle demanda une audience particulière et qu'elle instruisit de la communauté de nos plaisirs, s'offrant de le rendre témoin oculaire de notre débauche (…)
— Monseigneur, que d'horreurs! — Que de volupté! répondit-il.»
S’ensuit une sorte de gang-band avant la lettre où le prélat ne laisse pas sa part aux chiens.
La sœur et la nièce du prélat seront bientôt de la partie.
L’inceste (déguisée dans L’éducation de Laure) est clairement défendue :
« — Comment, dit-elle, la mère dans les bras du fils, la fille dans ceux du père!…
— Eh! madame, rappelez-vous d'avoir lu quelque part: "Qui doit goûter des fruits d'un arbre, si ce n'est celui qui l'a planté ?" (…)
— Fi donc; cela répugne.
— A qui donc a-t-il dit: "Croisez et multipliez?" N'est-ce pas à Adam, à Eve, à ses fils, à ses filles? il ne regardait donc pas l'inceste comme un crime, puisqu'alors il le commandait. (…) La volonté du ciel peut-elle être versatile? Ce qui fut un précepte dans un temps, peut-il être forfait dans un autre? Disons plutôt, puisque la nature nous a donné du penchant pour les êtres d'un autre sexe, sans égard à la parenté, que c'est la politique seule, qui, pour faire communiquer entre eux les hommes disposés par la nature à prendre les plaisirs qu'ils avaient sous la main, et qu'ils trouvaient au sein de leur famille, a interdit ces unions rapprochées »
Et son prélat de frère approuve ce discours en ajoutant : « Qu'importe à la société que je satisfasse mes besoins physiques ou que je m'en prive, pourvu que je ne nuise pas au bonheur d'autrui, que je ne lui enlève pas sa propriété, que je n'altère pas ses jouissances et que je ne lui cause ni chagrin ni douleur? — Mon frère, dit-elle en souriant, diriez-vous cela dans vos homélies? — Oui, quand je parlerais à des gens que je voudrais éclairer; mais en chaire, non, le peuple en masse veut être trompé, l'ignorance aime les prodiges; une religion sans miracles trouverait peu de sanctuaires, et les mystères qui répugnent à la raison entraînent la crédulité du grand nombre; je continuerai à jeter de la poudre aux yeux du peuple. »
Donc « Le prélat ne put voir sa charmante nièce sans désirer de s'égarer dans le sentier que je venais de frayer; elle baissa les yeux, regarda timidement sa mère dont le sourire la décida à se résigner, et qui la suivit sur le canapé voisin, où elle l'encouragea par son exemple, en se livrant aux transports de Valbouillant qui, passant les jambes de la belle sur ses épaules, s'introduisit très avant dans ses bonnes grâces. »
Et le lendemain « la mère et la fille restèrent dans leur appartement, et l'ardente Laure menant la maman sur le lit qu'elle venait de quitter, s'y précipita dans ses bras. Rien, ni jupes ni corset, ne s'opposa à leur fureur érotique. — Quelles superbes formes, s'écriait la chanoinesse, en couvrant sa mère de baisers enflammés. — Quelle fraîcheur, quelle fermeté, disait la maman caressant les charmes les plus secrets de Laure; et leurs jambes de s'enlacer, leurs seins de se presser, leurs lèvres de s'entr'ouvrir et leurs langues de s'unir; leurs yeux se ferment, leurs mains s'égarent, leurs sens s'allument, leurs lèvres humides exhalent de tendres soupirs, leurs reins s'agitent convulsivement, leurs cons agités sont inondés de volupté. — Ah! ma Vénus, ah! mon Hébé, s'écrièrent-elles ensemble, en se serrant amoureusement. Ah! dieux!… »
Etait-ce le dernier manuscrit du prisonnier de Vincennes, que sa libération a interrompu ? en tout cas le récit tourne court.
Mais, en quelques pages, outre un délicieux répertoire de positions et figures diverses, il nous brosse l’image d’un clergé déjà pédophile, mais joyeusement, et d’une haute société libertine. Tout cela dans un style enlevé.
* Autrement dit, les deux dames avaient leurs règles.
Le deblog-notes, même si les articles "politiques" dominent, essaie de ne pas
s'y limiter, avec aussi le reflet de lectures (rubrique MLF tenue le plus
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rédige, ils donnent un point de vue : les commentaires sont les
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