Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
11 août 2009 2 11 /08 /août /2009 15:38

  Mes pérégrinations littéraires italiennes m’ont amenée à relire Sempre Caro de l’écrivain d’origine sarde Marcello Fois. Un régal ! Le traducteur, Serge Quadruppani y fait merveille, comme dans les romans « siciliens » de Camilleri. Pour faire plus ample connaissance avec l’auteur, j’ai poursuivi avec Shéol. Las ! Je n’ai pu m’attacher à l’intrigue à cause d’une traduction - qui n’est pas de Quadruppani - émaillée de fautes qui m’ont exaspérée. A croire que la relecture n’existe plus… Imagine-t-on une boutique de fringues présentant des modèles constellés de taches ? C’est la comparaison qui m’est venue à l’esprit mais elle n’est pas adéquate parce que là, tout simplement, on n’achèterait pas tandis qu’avec un livre vous ne vous rendez compte du désastre qu’après l’acquisition. Vice caché en quelque sorte. Et pas de dédommagement ! Je me souviens avoir, de rage, retourné aux éditions Michalon Ce qui peut arriver de mieux à un croissant de Pablo Tusset : la traduction était cousue de fautes (métaphore textile, encore) surlignées au feutre fluorescent par mes soins. J’avais accompagné mon envoi d’une note sarcastique intitulée  « Syntaxe : ayez pitié de nous, pauvres lecteurs » qui est restée sans réponse : mépris du cochon de payant ?

 

Je précise que je ne suis en rien crispée sur une langue figée et que je me sens en parfait accord avec l’Anti-manuel d’orthographe Eviter les fautes par la logique de Pascal Bouchard* qui souligne toutefois que « l’orthographe est affaire de morale » dans la mesure où elle est une marque de respect  à l’égard des destinataires par l’utilisation d’un code commun (mais susceptible d’évolutions).

 

Basta pour les récriminations ! Je me garde sous le coude pour une prochaine lecture Sang du ciel  de Marcello Fois dans une traduction de Quadruppani, évidemment.

 

Passons au coup de cœur. Mi-juillet, je reçois un coup de fil d’une amie emballée par une représentation théâtrale portée par une jeune actrice seule en scène à Avignon : Confidences à Allah, une adaptation du livre de Saphia Azzeddine. Convaincue par son enthousiasme mais bien trop éloignée des festivités avignonnaises, je me suis procuré le bouquin. J’ai lu en deux heures ce monologue percutant et très cru sur l’oppression d’une femme issue d’un milieu très défavorisé au Maghreb. A mes ami(e)s de quarante ans qui ont fréquenté les pentes de l’Atlas et à beaucoup d’autres je conseille la lecture de ce texte vigoureux, qu’une verve décapante empêche de verser dans le misérabilisme et qui fait un sacré (!!!) pied de nez à la résignation.

 

 

* Avant d’expédier ce billet sur le « ouèbe », je vais comme d’habitude lui appliquer une de ses recommandations : le laisser en plan pour vaquer à d’autres occupations puis y revenir pour en changer la police avant d’en effectuer la relecture. Un procédé très efficace pour corriger les erreurs.

Repost0
29 juillet 2009 3 29 /07 /juillet /2009 16:50


C’est ma période italienne : après avoir relu Le Guépard et avant de me plonger dans les deux derniers Camilleri, j’ai dévoré Les deux vieilles filles. Ce texte étonnant de Tommaso Landolfi (1908-1979) , dandy, joueur impénitent et antifasciste avait été publié dans IL MUNDO en 1945 mais il vient juste d’être traduit en français.

 

C’est dans une ville italienne à la localisation imprécise (comme pour mieux en souligner le manque d’intérêt) où les seuls espaces verts sont les jardins bien clos des innombrables couvents et où le modernisme n’inspire que méfiance que se déroule Les deux vieilles filles. Ces quinquagénaires qui possèdent à la campagne des biens qu’elles surveillent jalousement vivent dans une sévère maison bourgeoise en compagnie d’une mère hypocondriaque à l’autorité hargneuse et d’une servante qui « s’était, sans s’en apercevoir, modelée à leur image ». Leurs liens sociaux, assez réduits, sont empreints d’hypocrisie, de pingrerie et de bigoterie.

Le décès de la douairière aurait pu leur ouvrir un espace de liberté mais c’est un de leurs « familiers » (je n’apporterai pas d’autres précisions pour préserver l’effet de surprise) qui secouera cette médiocrité figée en commettant un sacrilège (croustillant !). Pour éviter le scandale, elles s’en remettent discrètement au jugement du clergé, ce qui nous vaut une dispute théologique surréaliste entre un monsignore bouffi de condescendance, bardé de certitudes bafouillantes et un jeune abbé timide qui défend avec fougue -mais maladresse- la cause du bon sens et qui passera finalement pour fou. Il y aura finalement bien une victime expiatoire.

 

Le récit est conté dans un style précieux, un peu suranné, qui s’adapte parfaitement au contexte mais avec des inflexions sarcastiques qui traduisent la distance entre l’auteur-narrateur et les protagonistes. Ce petit livre d’à peine cent pages est un réquisitoire efficace contre les autoritarismes, notamment religieux ; il secoue la poussière (c’est un terme récurrent dans l’ouvrage) des conformismes et du dogmatisme : au sortir d’une période historique qui les imposait, c’était une entreprise salutaire. Mais en sommes-nous vraiment débarrassés aujourd’hui ? …

 

Je vous recommande chaudement ce petit bijou captivant qui se lit d’une traite. Idéal pour se remettre d’un gros pavé.

 

 

 

Les deux vieilles filles (Tommaso Landolfi aux Editions Allia 6,10€)

Repost0
26 juin 2009 5 26 /06 /juin /2009 10:37


De Juan Manuel de Prada, j'avais lu Les masques du héros* et La tempête** qui m'avaient laissé une sensation de malaise tant l'auteur y flirte avec insistance (mais aussi avec talent ) avec la limite sulfureuse et imprécise entre le bien et le mal, c'est d'ailleurs assez savoureux de la part d'un catho proclamé. Cependant, son style raffiné qui peut basculer d'une pichenette dans la trivialité m'avait séduite et m'a décidée à faire l'acquisition de son dernier roman, Le septième voile, pavé de presque sept cents pages.


Après la disparition tragique de sa jeune épouse, Julio Ballesteros, au moment du décès de sa mère, apprend de la bouche de celui dont il porte le nom que son véritable père était en réalité un Français, Jules Tillon. Accablé et obsédé par cette révélation, le narrateur, universitaire quinquagénaire, va essayer de reconstituer l'histoire de son père, héros de la Résistance française devenu amnésique à la suite d'une blessure à la tête. Nous le suivrons dans cet itinéraire dans l'espace et  le temps qui le conduira de la Résistance française à l'Espagne franquiste et à l'Argentine actuelle, de la compagnie d'un vieil ecclésiastique à celle d'un psychiatre spécialiste de l'hypnose, du monde du cirque ambulant à celui des usines de Billancourt, de la fréquentation de vraies canailles à celles de héros ambigus, de la mémoire à l'oubli (et vice versa). Le tout est admirablement documenté, pimenté de rebondissements qui tiennent le lecteur en haleine et rédigé dans un style flamboyant.


Dans ce long cheminement semé d'embûches, le narrateur parviendra à une reconstitution de l'itinéraire de son père en même temps qu'à sa propre reconstruction et c'est là un élément positif qui tranche avec les deux œuvres citées plus haut (qui me semblent être des romans de l'échec).

Une réserve cependant ; les relations avec le brave homme de père nourricier semblent taries après l'aveu du secret familial. Faut-il l'interpréter comme un déni du père qui trouverait son écho dans le dénouement ? Est-ce pour exorciser le passé ? Mystère...


En tout cas, je vous recommande cette fresque foisonnante et palpitante (mais sans concessions). Pourquoi pas pour une lecture de vacances ?


Le septième voile (Juan Manuel de Prada au Seuil)


*Les Masques du héros (Collection Points) met en scène la bohème artistique des premières décennies du XXème siècle à Madrid.

**La tempête (Collection Points) se déroule à Venise, autour du célèbre tableau de Giorgione.  

Repost0
8 avril 2009 3 08 /04 /avril /2009 13:31

Pascal Bouchard (ToutEduc), auteur notamment d'un indispensable Anti-manuel d'orthographe, nous fait part d'un coup de cœur pour cet ouvrage d'A. Pérez-Reverte.

 


Arturo Pérez-Reverte est, comme son nom l'indique, espagnol. Il a lu tout ce qu'il a pu trouver, jusqu'au fin fond des archives, sur la journée du 2 mai 1808 qui vit le petit peuple de Madrid se révolter contre l'occupation française, et, disons-le, la parfaite imbécillité de Marat, duc de Berg, qui ne comprend rien à ce qui se passe. Les Espagnols non plus ne comprennent rien. La bonne société est dans un état avancé de décomposition et de compromission. Les intellectuels attendent avec impatience que Bonaparte, l'héritier des lumières, les débarrasse d'une aristocratie bornée et du poids d'une Eglise qui ne l'est pas moins. Mais les soudards portent bien mal l'étendard de la libération. Quant à l'armée espagnole, elle n'aime pas la populace, et se méfie des insurrections populaires. Elle hésite. Sauver l'honneur, et se suicider aux côtés des maçons, des jardiniers et autres commis boutiquiers qui se jettent sur les mamelouks ou les hussards, et les tuent avec leurs navajas, leurs couteaux de cuisine, voire leurs ciseaux de couture pour les femmes... ou obéir aux ordres et rester dans les casernes?
Heure par heure, minute par minute parfois, Arturo Perez-Reverte suit chacun des personnages dont il a retrouvé les noms, et la relation des faits et gestes, dans la masse de la documentation qu'il a réunie. Et c'est fascinant. Il y a le récit, parfaitement mené par un très grand écrivain, d'une bataille vécue tantôt dans la rue, au plus près des coups de sabre, et des entrailles des chevaux et des hommes qui se confondent dans l'horreur, tantôt dans les salons de Marat, ou dans le cabinet de travail d'un écrivain, ou du haut du balcon où Goya suit le déclenchement d'une guerre dont il va croquer les "désastres" durant les 8 années qui suivront. Mais plus encore, est fascinant le désir de l'auteur de donner un tombeau, et de restituer leur nom à chacun de ces hommes et de ces femmes, de ces enfants parfois, tombés dans la confusion d'une bataille sans chefs ni logique militaire. Dans l'inhumanité des massacres et des exécutions sommaires, l'auteur invente une forme d'humanisme.

 

Un jour de colère Arturo Pérez-Reverte (François Maspero Traducteur) Le Seuil

 

Repost0
7 avril 2009 2 07 /04 /avril /2009 15:17

C'est le premier tome de la Trilogie Fabio Montale consacrée par le regretté J-C Izzo à ce flic marseillais de banlieues « à qui échappent toutes les enquêtes ». Il se retrouve dans un m... intégral (c'est le sens du titre) à la suite de l'assassinat de ses deux amis de jeunesse (immigrés comme lui et amoureux de la même fille que lui) qui n'ont pas précisément suivi le même chemin que lui.


Ce qui fait l'originalité de ce polar, c'est que c'est avant tout un Hymne à l'amitié. Le passé commun des trois jeunes gens évoqué avec pudeur et tendresse explique la rage de comprendre chez Fabio Montale. La noirceur du contexte et du « milieu » marseillais ne supplante jamais cet arrière-plan nostalgique et même la discrète sollicitude de son collègue Pérol ne parviendra pas à arracher Montale à cette mélancolie.


Hymne à Marseille aussi dont «(la) beauté ne se photographie pas, elle se partage » et Izzo en fait la démonstration lumineuse par ses évocations contrastées des quartiers de la ville, du Panier d'autrefois et d'aujourd'hui aux cités, des calanques à l'Estaque en passant par la Corniche et le Vieux Port avec des escales dans des bistrots éminemment sympathiques. Dans ce « carrefour de tous les brassages humains » les dialogues sonnent aussi étonnamment juste, même dans les pires situations : ainsi dans les rapports avec la famille de Leila où « c'est dans les moments de malheur qu'on redécouvre qu'on est un exilé »

 

Pour ce Marseillais convaincu qu'était Izzo, il existe, de mon point de vue, une parenté évidente avec Montalban et Camilleri, deux autres Méditerranéens. Leurs héros récurrents - Fabio Montale, Pepe Carvalho et Salvo Montalbano ont en commun un parcours de solitaires bourrus parfois à la marge de la légalité, une passion communicative pour leur ville, une faiblesse prononcée pour la cuisine et les vins méditerranéens, une maladresse attendrissante dans les amours, des repaires- refuges (ici, un cabanon aux Goudes pour Fabio) et des proches dévoués qui sont des inconditionnels ( Cataré et Adelina  pour Salvo, Biscuter pour Carvalho et Honorine pour Montale)...


 

Pourtant il y a une « voix » bien personnelle chez Izzo avec des références musicales (qui me touchent : question de génération ?), des phrases très, très courtes qui scandent l'action et préservent les moments d'émotion de toute sensiblerie, un art de faire passer des expressions très crues sans sombrer dans le vulgaire et enfin une immense tendresse toujours présente en filigrane.

En dépit de quelques erreurs grammaticales qui m'ont agacée - mais trouve-t-on maintenant un bouquin sans ?- je vous recommande chaudement ce polar et même carrément la Trilogie Fabio Montale (Folio Policier). Pour faire le tour de l'œuvre romanesque d'Izzo, vous pourrez poursuivre avec Les Marins Perdus (J'ai lu n°4841) et Le soleil des mourants (J'ai lu) où avec la même économie de pathos, cet auteur attachant et engagé secoue nos consciences.


Total Khéops (Jean-Claude Izzo Série Noire n° 2370 Gallimard et Folio Policier)


FIN (provisoire) DE « MES PRIVES DE SORTIE » mais je continuerai, au fil de mes lectures à vous faire part de mes enthousiasmes.

Repost0
8 mars 2009 7 08 /03 /mars /2009 22:05

J'ai fait l'acquisition de Sotos à sa sortie en 1993 parce que j'ai été appâtée par la quatrième de couverture, particulièrement bien tournée et alors que je n'avais encore rien lu de l'auteur et je n'ai pas été déçue !


Comme dans beaucoup de romans de Djian (lus depuis), la localisation géographique est improbable et propice aux spéculations de l'imagination, mais elle fait référence au monde hispanique. Trois hommes s'y affrontent : Victor Sarramanga, le patriarche omnipotent, autoritaire, pugnace et manipulateur, mais aussi passionné de tauromachie ; Mani son petit-fils qui sort de l'adolescence et accomplit là un véritable parcours initiatique, partagé entre la soumission et les tentatives de rébellion envers son grand-père ; et enfin le mystérieux Vito, nouveau beau-père de Mani, qui le considère comme «une nouvelle friandise que s'offre (sa) mère » et nouveau gendre de Sarramanga, lequel lui voue une haine tenace liée à un passé vieux de vingt ans.


Les trois parties du roman s'articulent (dans le désordre pour les besoins de la narration) comme les différentes phases d'une corrida. Toutes s'achèvent par un épisode d'extrême violence : la première (intitulée second tercio) se conclut par une pose pour le moins inhabituelle de banderillas de fuego au cours du très select Bal des Sotos ; dans la partie centrale (premier tercio) on voit un des protagonistes  perdre ...une oreille ( !!!) ; et le troisième tercio, dans une chaleur d'enfer, se clôt classiquement par l'estocade.

Cette violence contraste efficacement avec la futilité de la société  friquée (d'une «écœurante facticité » comme dit Mani au sujet de son amitié pour Vincent). Ceux qui en sont exclus cherchent à s'y faire admettre mais ils n'y sont tolérés que pour les services rendus et s'y engluent si bien que lorsqu'ils cherchent à secouer le joug, ils se retrouvent tous, sauf un, scotchés sous l'emprise de Sarramanga. Quant aux personnages féminins (« complètement siphonnées » résume Mani à propos de sa mère et de sa sœur) ils sont cantonnés dans des rôles de séduction, mais bon ! il n'existe pas beaucoup de « toreras » ...


L'usage du JE (celui de Mani dans la première et dans la dernière partie)  met adroitement en évidence le rôle central du jeune homme et le roman est servi par un style alerte, nerveux, particulièrement adapté aux dialogues. On y trouve bien sûr les scènes d'érotisme torride (mais le climat s'y prête !) et les tics qui sont la marque de fabrique de Djian comme les curiosités lexicales  et l'utilisation fautive (votive ?) du « malgré que »  (curieusement absente -sauf erreur- dans Impardonnables  mais très présente dans sa série déjantée Doggy Bag). Comme la corrida, on aime ou on déteste . Moi, je suis sortie enthousiaste de ces arènes et suis devenue une « aficionada » de cet auteur.


Sotos (Philippe Djian Gallimard, 1993 réédité en Folio n° 2798)

Repost0
20 janvier 2009 2 20 /01 /janvier /2009 17:06

C'est grâce au Prix Femina Etranger qui lui a été décerné en 1998 pour son excellent roman Pleine lune* que j'ai découvert Antonio Muñoz Molina. Séduite par la solidité de l'intrigue et la qualité de l'écriture, j'ai poursuivi par la lecture de Beatus ille, première œuvre de l'auteur (né en Andalousie en 1956) publiée en Espagne en 1986.

 

En 1969, sous le prétexte d'une thèse qu'il veut consacrer à Jacinto Solana, poète méconnu abattu par les gardes civils franquistes à Magina en 1947, Minaya, jeune étudiant madrilène se fait habilement inviter dans cette petite cité iMAGINAire d'Andalousie par son oncle Manuel qui y réside. L'étudiant en est lui-même originaire. Il retrouve la ville de son enfance, la discrète générosité du riche Manuel, suscite l'intérêt d'Inès, la jeune employée de maison, découvre l'amitié qui liait son oncle et Solana mais aussi le crime non élucidé qui a coûté la vie à Mariana, la belle épouse de Manuel au lendemain de son mariage en 1937. L'auteur joue en virtuose de va-et-vient entre ces trois dates, les lieux, les personnages, les amours pour nous livrer les investigations de Minaya et exhumer le passé (ce à quoi répugnent ceux qui ont vécu la guerre civile). A-travers une micro-société, il nous donne ainsi les clés pour atteindre à la compréhension globale de la société espagnole sur plus de trois décennies.

 

  Roman sur la MEMOIRE douloureuse du franquisme donc, à l'architecture parfaitement ordonnée, mais aussi roman sur la CREATION LITTERAIRE et à cet égard, l'avant dernier chapitre est d'une éblouissante dextérité. Avis aux lecteurs potentiels : surtout ne vous laissez pas rebuter si les premières pages vous paraissent difficiles, vous y reviendrez sans doute après avoir achevé la lecture de l'ouvrage pour vous persuader de l'habileté diabolique de l'auteur. Tout au long du roman, vous savourerez les phrases longues mais parfaitement claires qui permettent de débusquer tant la personnalité des protagonistes que les recoins du labyrinthe de la maison et de la ville ou encore les pesanteurs de la fin du franquisme et les plaies secrètes mais toujours vives de la guerre civile.

 

Roman admirable qui révèle l'étonnante maîtrise d'un jeune auteur (il avait juste trente ans à l'époque de sa publication en Espagne)  à qui s'applique très précisément cette déclaration qu'il prête à un de ses personnages :

 

« CE QUI COMPTE, CE N'EST PAS QU'UNE HISTOIRE SOIT VRAIE OU FAUSSE, C'EST QU'ON SACHE LA RACONTER »

 

Beatus ille  (Antonio Muñoz Molina Points Seuil, n° P929)

 

*Points Seuil, n° P667

 

 

 

 

 

 

 

Voir MLF 7 : Si c'est un homme Primo Levi

Repost0
28 novembre 2008 5 28 /11 /novembre /2008 12:24

Retour vers le bassin méditerranéen, où, au temps de la Renaissance, Amin Maalouf nous entraîne dans le sillage d'un homme au destin exceptionnel, Léon l'Africain.

 

Par le biais d'une longue lettre à son fils, Léon l'Africain, né Hassan al-Wazzan vers 1488 à Grenade, nous livre cette chronique de 40 années de son parcours aux fortunes diverses et extrêmes. Le découpage des chapitres aux titres très évocateurs correspond à chacune des années de cette autobiographie imaginaire d'un personnage réel.

 

Hassan et sa famille vont devoir fuir Grenade où cohabitaient Juifs et Musulmans pour s'établir à Fès quand les Rois Catholiques de la Reconquista - bien secondés par l'Inquisition qui débusque les « hérétiques »- s'emparent de la ville. Dans la cité impériale, le jeune garçon fera de solides études qui feront de lui un polyglotte et lui permettront de devenir un commerçant-ambassadeur itinérant à-travers le Maghreb et même jusqu'à Tombouctou, Constantinople, Le Caire (au moment où les Ottomans occupent l'Egypte), La  Mecque... C'est  au retour d'un pèlerinage dans la ville sainte qu'il est capturé par des pirates siciliens qui en font présent au pape Léon X. Celui-ci, séduit par sa culture et son esprit, l'adopte, lui donne son prénom chrétien après conversion et en fait un conseiller écouté et un familier de la cour papale. Pour le pape, Léon « l'Africain » rédigera entre autres Description de l'Afrique, ouvrage de référence pour des siècles. Pourtant, il devra en catastrophe quitter Rome au moment du sac de la Ville Eternelle par les troupes impériales de Charles Quint pour rejoindre Tunis comme ultime étape.

 

Par l'étendue de son savoir, par sa maîtrise des langues,  par son rejet de l'obscurantisme, par son esprit de méthode, d'ouverture, de tolérance - il épouse à Rome une jeune femme  d'origine juive - Léon-Hassan, charnière entre l'Occident et l'Orient, apparaît sous la plume de Maalouf comme une figure emblématique de la Renaissance humaniste dans un contexte non dénué de barbarie. L'auteur est un formidable conteur qui intègre avec bonheur les événements politiques et religieux (à cet égard le roman est un véritable condensé de l'histoire méditerranéenne de l'époque) les éléments géographiques, les aspects des différentes civilisations aux pérégrinations de Léon-Hassan à qui il prête en fin d'ouvrage ce testament spirituel à son fils :

 

« N'HESITE JAMAIS A T'ELOIGNER AU-DELÀ DE TOUTES LES MERS, AU-DELÀ DE TOUTES LES FRONTIERES, DE TOUTES LES PATRIES, DE TOUTES LES CROYANCES »

 

LEON L'AFRICAIN  (Amin Maalouf Editions Jean-Claude Lattès 1983, réédité au Livre de Poche)

 

Note précédente :Profondeurs (MLF 5)

 

 

 


Repost0
11 novembre 2008 2 11 /11 /novembre /2008 16:06

  Cap au Nord ! Malgré une prédilection assumée pour les auteurs « latins », j'avoue une grande admiration pour le Suédois Henning Mankell dont je ne rate aucune des enquêtes de l'inspecteur Wallander, admiration qui s'est encore accrue à la lecture de Profondeurs qui s'éloigne de ses romans policiers (quoique...)

 

Nous sommes en Suède à l'automne 1914. Le capitaine Lars Tobiasson-Svartman , hydrographe de talent, embarque sur la Baltique (où se cherchent Russes et Allemands) pour une mission secrète : sonder les fonds pour établir une nouvelle route militaire maritime au cas où le pays serait entraîné dans la guerre. Au cours d'un repérage en solitaire, il découvre sur Halsskär, un îlot réputé désert, une jeune femme, Sara Fredrika qui lui inspire à la fois attirance et répulsion. Pourtant, à son retour sur le Blenda, il déclare au commandant : « Rien. Il n'y avait rien »

 

Tout bascule alors dans une frénésie de mensonges pour satisfaire le « besoin impérieux de retourner sur l'îlot ». Pour justifier ses va-et-vient entre la capitale et sa destination secrète et pour sauver les apparences, Tobiasson-Svartman  ment à sa femme, ment à sa hiérarchie, ment avec cynisme à Sara Fredrika devenue sa maîtresse. Il est servi dans son entreprise par son obsession du contrôle - contrôle des profondeurs, bien sûr, avec sa sonde ô combien symbolique qui ne le quitte jamais, contrôle du temps, des distances, des vitesses, de ses comptes, contrôle de soi et des autres - et sa propension à la dissimulation, au sens propre comme au figuré. Ce qui n'exclut pas des accès de sauvagerie quand il risque d'être percé à jour ou que des obstacles surgissent. Il s'avoue finalement qu'il « avait poursuivi la distance au lieu de rechercher la proximité ». « La plus grande distance à laquelle je dois me mesurer, c'est celle qui me sépare de moi-même »

 

Comment expliquer alors la vertigineuse fascination qu'exerce ce sombre roman dont on sait très vite que l' «anti-héros » va vers le naufrage ? Le cadre y concourt : les descriptions de la Baltique et de ses îlots rappellent certaines séquences des films de Bergman (c'était le beau-père de Mankell) ; l'évocation de l'enfance de Lars, celle du carcan des conventions sociales (en particulier la scène du dîner familial de Noël), distillées fort à propos dans la narration contribuent à cerner la personnalité du capitaine ; enfin, on ne peut  à aucun moment oublier l'arrière-plan de la guerre, sa barbarie, la position pour le moins ambiguë des responsables militaires suédois.

 

Par un des maîtres du polar suédois, voilà donc un formidable roman noir (à déconseiller aux dépressifs !!!) conduit comme une enquête, sur l'identité d'un personnage en quête de sa propre identité, ligoté par ses mensonges et qui lâche comme par mégarde ce vers d'un poète suédois :

 

« LA LIBERTE EST TOUJOURS EN FUITE »

 

Profondeurs (Henning Mankell Editions du Seuil 2008)

Note précédente : La chrysalide (MLF 4)

 

 

Repost0
3 novembre 2008 1 03 /11 /novembre /2008 16:27

C'est à la librairie des femmes, quand  elle était encore sise rue des Saints-Pères (ça ne remonte pas à hier) que j'ai commencé la lecture de La Chrysalide, confortablement installée dans un des fauteuils d'osier installés dans la boutique à l'intention des lectrices (à l'époque - 1977, je crois - on n'y voyait pas de lecteurs) où les filles  échangeaient volontiers leurs impressions.

 

 

Sous-titré « Chroniques algériennes », ce roman, sorte de saga familiale, met en relief l'évolution de la condition féminine sur plusieurs décennies (colonisation, guerre, indépendance) à-travers le quotidien d'une famille rurale relativement aisée. 

 

Mariée à seize ans à Mokrane par la volonté de leurs pères respectifs, Khadidja est très éprise de son jeune époux qui le lui rend bien mais tardant à se retrouver enceinte, elle subit les commérages du village qui stigmatisent la stérilité féminine. Après avoir eu recours sans succès, de gré ou de force, aux pratiques traditionnelles, elle consulte en cachette mais avec l'assentiment de son époux, la t'biba (doctoresse)  locale, une Française qui l'aidera, au grand dam du village, à accoucher d'un fils, Mouloud. Mais elle devient définitivement stérile. Mokrane, ne pouvant se contenter d'un unique rejeton, lui inflige l'humiliation d'une deuxième épouse (qui mourra en couches) puis d'une troisième avec laquelle elle partagera son époux et une affectueuse complicité mais qui n'enfante que des filles...

 

Mouloud, le fils de Khadidja  a des résultats brillants à l'école, il apprend à lire à l'aînée de ses demi-sœurs, Faïza, qui, encouragée par Khadidja, sera la première fille à franchir l'entrée de l'école et se passionnera pour les études. Il disparaît pour rejoindre les combattants de la liberté et son père est repris par ses vieux démons mais Khadidja s'oppose avec une violence inouïe à un quatrième mariage.

 

Après l'indépendance, Mouloud accueillera Faïza à Alger pour qu'elle y mène des études de médecine. C'est là, dans la capitale, à l'occasion de retrouvailles familiales, que ce qui aurait dû être un scandale permettra à Mokrane et à Faïza de se comprendre enfin :  au lieu du reniement, la fille rebelle obtiendra la protection paternelle.

 

Ces destins de femmes menés parallèlement  à l'histoire* de l'Algérie, d'abord maintenue dans ses traditions par l'occupant puis secouée par la guerre et ses humiliations et accédant enfin à l'indépendance, sont particulièrement attachants, même si certains enthousiasmes paraissent ingénus, même si on sait bien que la cause des femmes n'est pas faite que de progressions ...

 

La Chrysalide (Aïcha Lemsine - Editions des Femmes, 1976 - réédité en Poche, 1998)

 

 

* Sur le même thème d'une trajectoire féminine au travers de l'histoire, on pourra aussi se plonger dans Les années avec Laura Diaz du Mexicain Carlos Fuentes (Folio Gallimard), roman plus ambitieux et... plus volumineux ! J'ai hésité entre les deux titres, finalement ma solidarité féminine l'a emporté !

Voir aussi :

L'opéra de Vigata (MLF 3)

Le Pianiste (MLF 2)

MLF (Mes Livres Favoris)

 

Repost0

Présentation

  • : Deblog Notes de J. F. LAUNAY
  • Deblog Notes de J. F. LAUNAY
  • : Education, laïcité, politique et humeurs personnelles, en essayant de ne pas trop se prendre au sérieux.
  • Contact

Nota Bene

Le deblog-notes, même si les articles "politiques" dominent, essaie de ne pas s'y limiter, avec aussi le reflet de lectures (rubrique MLF tenue le plus souvent par MFL), des découvertes d'artistes ou dessinateurs le plus souvent érotiques, des contributions aux tonalités diverses,etc. Pour les articles que je rédige, ils donnent un point de vue : les commentaires sont les bienvenus, mais je me donne bien sûr le droit d'y répondre.

Recherche

Nelle Formule

Overblog - hébergeur du deblog-notes - a réussi l'exploit de lancer une nouvelle formule qui fait perdre des fonctions essentielles de la version précédente. Ainsi des liens vers des sites extérieurs disparaissent (désolé pour  Koppera, cabinet de curiosités, ..). Les albums se sont transformés en diaporamas, avec des cadrages coupeurs de têtes. La gestion des abonnés et des commentaires est aussi transparente que le patrimoine de Copé. Et toutes les fonctions de suivi du deblog-notes - statistiques notamment - sont appauvries.