Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
3 janvier 2011 1 03 /01 /janvier /2011 21:55

azzeddine Lamecque-phuket  D’entrée le roman de Saphia Azzeddine nous entraîne dans son style tourbillonnant. A travers cette histoire de deux filles qui tentent, en économisant leurs maigres ressources, de satisfaire l’obsession de leurs parents – faire leur pèlerinage à La Mecque pour devenir Hadj et Hadja – elle conte quelques scènes impayables, brosse quelques portraits et, sans avoir l’air d’y toucher, émet quelques vérités.

 

Beau sketch comique, quand elle découvre dans un hangar Najib, son frère, avec un pote,  encombrés de centaines de boîtes de Nike où « il n’y avait que des pieds gauche », boîtes que leur avait refourgué Rodrigo, « ce salopard de Rom ». « Ces deux blaireaux  étaient ensevelis sous des boîtes de chaussures pour sportifs unijambistes. » Fairouz, la narratrice, au passage, décrit la situation de beaucoup de jeunes garçons arabes, comme elle dit. « Mon frère était une petite frappe et il prenait le chemin d’un grand con. » « Il y avait un tel fossé entre le petit roi que Najib était à la maison et l’inexistence absolue dont il jouissait à l’extérieur qu’il finissait par être totalement schizophrène. » « Pas étonnant qu’il aime tant sa maman. Elle, au moins, elle l’appelait Sidi. »

Azzedinesaphia2bis

La grande sœur surveille aussi la plus petite qui répond à l’improbable prénom de Shéhérazade. Celle-ci la tanne pour aller à un « colloque de Ni putes, ni soumises ». Refus : « tu résous  tes équations à deux inconnues pour l’instant et tu milites pour avoir ton bac d’abord. » Elle n’aime pas Ni putes ni soumises. Et quand sa sœur Kalsoum trouve un boulot dans le milieu de la mode, et qu’elle trouve ça « kiffant », elle lui demande d’arrêter « de parler comme une pouilleuse » « c’est pas en parlant comme Fadela Amara que tu vas te distinguer des autres, bien au contraire. »

 

Elevée dans la religion musulmane, Fairouz petite, fera tout pour ne pas suivre « les enseignements de l’honorable Abdelkader Al-Islam, anciennement Didier Parmentier. » « Il faisait le tour des banlieues déguisé en Arabe de souche… » « Comme tous les convertis, il se sentait obligé de rattraper le temps impur où il n’avait été qu’un Français vaguement chrétien. »

 

La narratrice, qui se dit musulmane, mais qui ne prie pas, ironise aussi sur ces musulmans qui font un concours de zébida (mais non ce n’est pas ce que vous pensez, mais la marque sur le front à force de le frotter par terre). « En moyenne une prière dure dix minutes, trois d’entre elles se font pendant les heures de bureau, ça fait trente minutes par jour de productivité en moins, cent cinquante par se     maine, six cents par mois, sept mille deux cents par an et deux cent quatre-vingt-huit mille par vie. » « Comment  un Dieu juste […] peut-il préférer qu’on le loue plutôt qu’on ne fasse ? » (Précisons pour les gaulois de souche et autres pseudos laïques pinard-sauciflard que dans un pays comme le Maroc l’activité économique ne s’arrête pas quand retentit l’appel du muezzin.)

 

Fairouz se décrit comme « une musulmane laïque qui ne fait chier personne. Je le précise car […] on a l’impression qu’aujourd’hui les musulmans font chier toujours, tout le temps et tout le monde. Quand ils ne brûlent pas des voitures, ils brûlent des femmes, quand ce ne sont pas des femmes, ce sont des synagogues et quand ce ne sont pas des synagogues, ils se rabattent sur les églises, les musées et les nouveaux-nés. Mais Dieu est miséricordieux, la France très clémente et le musulman plutôt philosophe en fin de compte. »

 

La narratrice a quelques autres morceaux de bravoure sur les Arabes qui vivent comme des crevards dans leurs cité mais paradent en Mercedes et en Nike dans leurs villages d’origine, sur la boulimie d’achat des femmes arabes et en particulier de sa mère, sur les femmes d’Essaouira qui sont des langues de vipère, sur son père et les loubbys, sur la manie de ses parents de lancer d’innombrables et coûteuses invitations…

 

Quant à savoir pourquoi Phuket – qui se prononce « p » et non « f » - est accouplé à La Mecque, lisez le livre : la réponse est à la fin.

 

Mais deux phrases de la conclusion n’enlèveront rien à l’énigme du titre : « Il y a donc deux manières d’envisager Dieu ici-bas. Il y a ceux qui disent pardon et ceux qui disent merci. »

 

L’athée – pas au Sahara – que je suis, dit un grand merci à Saphia Azzeddine pour ce roman pétillant mais qui sait, sans avoir l’air d’y toucher, dire l’identité française, pour parler comme Besson, de Fairouz, Kalsoum, Najib, Shéhérazade même si leurs parents qui ont « tout fait pour s’insérer dans la société » n’ont jamais pu s’intégrer, car « à l’époque, il aurait fallu un peu plus mélanger les voisins » !

 

Ne parlons pas des ghettos de l’actuelle époque !

 

azzeddine Lamecque-phuket2 

Saphia Azzeddine La Mecque-Phuket Editions Léon Scheer 17 €

 

Pour compléter une lettre du sulfureux Gabriel Matzneff

Zemmour, le petit mâle, lorgne le décolleté de Saphia Azzeddine qui tient tête aux deux Eric !

Repost0
20 décembre 2010 1 20 /12 /décembre /2010 11:41

Après l’admirable RECITS DE LA KOLYMA de Varlam CHALAMOV, je me suis lancée dans la lecture de GOMORRA de Roberto SAVIANO puis dans PUTAIN DE MORT  (traduction bien approximative du titre original DISPATCHES) de Michael HERR.

 MLFtemoinsvictimes

 

Bien que la localisation de ces trois témoignages soit géographiquement fort éloignée – le Goulag sibérien extrême pour Chalamov, la guerre du Vietnam pour M. Herr qui y fut correspondant de guerre et la Camorra napolitaine pour Saviano – ces trois œuvres et leurs auteurs présentent des points communs significatifs.

 

Tous les trois étaient très jeunes au moment des faits qu’ils rapportent (juste la trentaine pour Chalamov et moins pour Herr et Saviano). Tous les trois avaient une expérience de journalistes qui, en dépit de leur implication personnelle, ne les prive pas d’objectivité. Tous les trois utilisent le «je» et quand Chalamov y déroge, cela ne trompe personne.

 

récits de la kolymaLe poids du silence est palpable dans les trois ouvrages. A la Kolyma, on l’observe en permanence pour se protéger des gardes-chiourme et des délateurs et s’éviter ainsi les salves des exécutions ou les prolongations arbitraires de peines, à tel point que le vocabulaire se réduit comme peau de chagrin puis s’oublie. En Campanie, la Camorra impose l’omerta sur ses crimes sous peine de représailles «définitives» (exception notable, une page magnifique où Saviano rend hommage à une courageuse institutrice qui brave tranquillement cette loi du silence, mais à quel prix…) Au Vietnam, dans le bruit et la fureur de la guerre, les échanges verbaux avec les autochtones sont quasi inexistants et les conversations entre combattants US restent frustes et limitées.

 

Gomorra3Enfin, on évolue dans les trois cas dans un monde presque exclusivement masculin où le crime est banalisé et la barbarie omniprésente :

Chalamov décrit le règne de l’arbitraire au goulag sibérien, avec ses parodies de jugements et les exécutions sommaires de «politiques» tandis que les «droit commun» bénéficient d’un traitement de faveur et en profitent pour mettre en place un véritable système mafieux (c’est prémonitoire…) où ils tyrannisent les autres détenus, véritables esclaves qui crèvent de faim, de froid ou d’épuisement en essayant d’atteindre des normes de rendement humainement irréalisables.

 

putain de mort3Saviano, quant à lui, nous expose, dans sa Campanie natale, d’abjects assassinats (suivis d’un traitement ignoble des cadavres) perpétrés par des tueurs convaincus de leur impunité face à une victime le plus souvent isolée tandis que Michael Herr confronte le lecteur à la violence brute, quotidienne et  «légale» menée par « une bande de tueurs bornés et brutaux ».

 

Les trois écrivains qui nous rapportent ces cauchemars en furent aussi les victimes :

Varlam Chalamov pendant 17 ans AVANT de rédiger son témoignage.

Robert Saviano, sous protection policière permanente en raison de menaces de mort de la Camorra, APRES la publication de son témoignage.

Michael Herr qui n’est pas sorti intact de son expérience vietnamienne DEDANS : entre allers et retours sur le front c’est les filles, le whisky, la came, la défonce, comme pour nombre de ses collègues.

 

Des survivants donc qui ont tenté de nous «dire l’indicible» dans des styles bien différents :

Chalamov1960sChalamov a volontiers recours à des formulations poétiques, revient sur des épisodes déjà traités dans une lente et fascinante reconstruction de la mémoire et une ré-appropriation gourmande de la langue oubliée. Mais il avertit le lecteur : « Si je privilégiais l’authenticité, la vérité, ma langue serait pauvre, indigente… le récit qui va suivre est inévitablement condamné à être faux, inauthentique… L’enrichissement de la langue, c’est l’appauvrissement de l’aspect factuel, véridique du récit. » On pense inévitablement à Semprun et à Primo Levi.

mike herrMichael Herr use d’une langue coup de poing, cynique, crue voire ordurière dans les dialogues (le langage de Monsieur Sylvestre dans les Guignols de l’Info paraît singulièrement édulcoré à côté). Elle met en évidence l’obscénité de la guerre et paradoxalement, souligne la pudeur des combattants, dans l’incapacité de décrire leur vécu comme le démontre cette supplication d’un Marine avant le départ définitif de Herr : « Okay, mec, tu te barres, tu te barres d’ici, bouffeur de bites, mais, écoute-moi, tu le racontes ! Tu racontes ça, mec. Si tu ne le racontes pas… »

Et Michael Herr de préciser ensuite sa démarche : « Planter d’abord, creuser plus tard : l’information gravée sur la rétine…Puis transmise sans arrêt, sans relâche, sur des fréquences de plus en plus hautes jusqu’à ce qu’on la…bloque une dernière fois .»

roberto savianoPour dénoncer avec une précision rigoureuse (parfois tatillonne) Le Système de la camorra napolitaine «l’organisation criminelle la plus puissante d’Europe» (avec les ateliers clandestins, les ventes d’armes, le trafic de drogue, le pseudo-retraitement des déchets toxiques…), le style de Roberto Saviano est plus dépouillé. En démontant scrupuleusement les mécanismes, il confère à son enquête une force authentique et en y associant sa trajectoire personnelle, il y adjoint une rage et un désespoir sous-jacents.

 

Témoins et victimes donc, mais surtout ECRIVAINS.

 

 

les étoiles de sidi moumenPS 1 Pendant notre séjour à Essaouira, j’ai découvert (grâce à notre hôtesse et copine) et dévoré Les Etoiles de Sidi Moumen de l’écrivain peintre sculpteur marrakchi Mahi Binebine (17 € chez Flammarion). Pour vous faire une idée de ce livre étonnant, je vous engage à lire le « Coup de cœur » de José Garcin en suivant le lien ci-dessous :

http://www.rue89.com/2010/01/23/les-etoiles-de-sidi-moumen-pourquoi-on-devient-bombe-humaine-135154

 

 


 

la mecque phuketPS 2  Dans l’avion du retour, je me suis régalée avec La Mecque- Phuket  d’une Saphia Azzedine très en verve. Je laisse à JFL le soin d’en rédiger le commentaire : après avoir restitué le bouquin prêté par notre fille unique et préférée, il l’a commandé chez son libraire, c’est dire s’il l’a apprécié !

 

 

 

 

 

 


 

au-grand-socco

 

 

PS 3 Aux ami(e)s qui se plaignaient de ne pouvoir se procurer Au Grand Socco de Joseph Kessel, je signale sa réédition dans la collection (poche) l’Imaginaire Gallimard au prix de 8,80 €.

Repost0
13 septembre 2010 1 13 /09 /septembre /2010 15:38

Je me f... du foot mais pendant le Mondial, j’ai décidé de me mettre à la page... de l’Afrique du Sud.


Appâtée par le bandeau tape-à-l’œil qui vantait le thriller plus de 10 fois lauréat, j’ai d’abord ouvert Zulu de Caryl Férey dont les extravagances lexicales m’ont vite irritée. J’en donne un aperçu ci-dessous dans une parodie de 4ème de couverture dissuasive.


MLFzulu

 

* On en reste sans voix. Les anomalies, «ça pullule comme des CRICKETS » (p 33) dans cet ouvrage. Ces détournements sémantiques m’ont remis en mémoire la perle d’un de mes proches qui, pour faire joli dans une rédaction lorsqu’il était potache, avait osé « l’œil hirsute et le cheveu hagard ». T’aurais dû persévérer, JFL : Férey aurait eu de la concurrence !

Aux oubliettes, donc !


 

MLFdeon meyerEn revanche, je retiendrai le nom de Deon Meyer, l’auteur sud- africain du thriller que j’ai abordé ensuite :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

LE PIC DU DIABLE (Points Policier n°2015)

  MLFle pic du diable

 

 

Ce roman met en scène trois personnages:

  • Christine, la call girl, victime dans son enfance de l'éducation rigide d'un père militaire, afrikaner et puritain, puis de fréquentations douteuses.
  • Thobela, le justicier Xhosa au parcours atypique qui traque les tortionnaires d’enfants.
  • Benny Griessel, le flic blanc alcoolique, ex bon pro qui doit refaire ses preuves et pas seulement dans le domaine professionnel.

 

MLFle pic du diable2 Tous ont été cabossés par la vie et ont en commun une immense tendresse pour leurs enfants mais je ne dévoilerai rien de plus sur l’intrigue qui rassemble ces êtres si différents : cela dévaloriserait la structure du récit qui est élaborée à partir des trois points de vue ; ils se succèdent rapidement, s’imbriquent à l’intérieur des chapitres sans crier gare, ce qui assure un rythme vif, captivant au roman sans qu’on perde jamais le fil de l’histoire.

 

Ajoutons que la psychologie complexe des personnages contribue à la crédibilité du texte, que les relations adultes-enfants en sont l’une des clés et que l’évocation de la splendeur des paysages et du contexte social post-apartheid (violence des townships, trafic de drogue, corruption, superstitions…) s’intègre sans lourdeur.


Une réussite, donc que ces destins qui se croisent pour la reconstitution du puzzle dans une conclusion incertaine que j’interprète personnellement comme un écho audacieux à l’ambiguïté définitive des protagonistes.

Repost0
27 août 2010 5 27 /08 /août /2010 18:02

 

chagrindecole

Un peu comme le cancre, en état d’hébétude devant sa fraction, je traîne depuis des mois  le projet de rendre compte de deux livres essentiels – Chagrin d’école et Composition française – projet très velléitaire. Toujours remettre au surlendemain, ce que je projetais de faire l’avant-veille. Mme Ozouf ne m’en voudra certainement pas si j’essaie de surmonter mon aboulie en m’attaquant d’abord au Prix Renaudot 2007.

 

Et c’est justement le choix de l’angle d’attaque qui me bloquait.

 

Ma pente polémiste me pousserait à clamer : voilà un livre qui nous change des diatribes de Finkielkraut* ou de Julliard sur les pédagogues, l’un ne connaissant de l’école que la Polytechnique, où il enseigne d’ailleurs une matière récréative, et l’autre de collège que le Collège de France ! Tandis que Daniel Pennac, lui, il a enseigné en collège ou lycée pendant plus d’un quart de siècle et il continue de se confronter avec des élèves d’établissements de banlieue dans des rencontres sur son œuvre.

 

chagrin-ecfole-poche  Autre angle, rebondir sur un fait divers, pour démarrer par une belle citation, toujours d’actualité, quand le ministre, malgré des assises sur la violence à l’école aux conclusions riches et nuancées, se cantonne dans des proclamations de « tolérance zéro ».

« Il n’est pas surprenant que la violence physique augmente avec la paupérisation, le confinement, le chômage, les tentations de la société de satiété, mais qu’un garçon de quinze ans prémédite de poignarder son professeur – et le fasse ! – reste un acte pathologiquement singulier. En faire, à grand renfort de unes et de reportages télévisés, le symbole d’une jeunesse donnée, dans un lieu précis (la classe de banlieue), c’est faire passer cette jeunesse pour un nid d’assassins et l’école pour un foyer criminogène ». Et encore « je refuse d’assimiler [aux] images de violence extrême tous les adolescents de tous les quartiers en péril, et surtout, surtout, je hais cette peur du pauvre que ce genre de propagande attise à chaque nouvelle période électorale. Honte à ceux qui font de la jeunesse la plus délaissée un objet fantasmatique de terreur nationale ! Ils sont la lie d’une société sans honneur qui a perdu jusqu’au sentiment même de paternité. »

 

La tentation de faire du détournement de compte rendu pour se raconter est grande aussi. Ainsi quand il évoque ce professeur de sciences naturelles. « Se plaignant de ce que la moyenne générale de “cette classe” n’excédât pas les 3,5/20, il avait commis l’imprudence de nous en demander la raison. […] J’ai levé un index poli et suggéré deux explications possibles : ou notre classe constituait une monstruosité statistique (32 élèves qui ne pouvait dépasser une moyenne de 3,5/20…) ou ce résultat famélique sanctionnait la qualité de l’enseignement dispensé. » Comment ne pas conter ce conseil de classe de 5e, où le chef d’établissement, tablo-graphomaniaque que j’étais, projetait les résultats des devoirs communs. La classe concernée avait une moyenne en math significativement plus basse que les trois autres. Le prof de maths – un agrégé – de prendre à partie les délégués des élèves en reprochant à la classe sa faiblesse. Je lui fis remarquer que dans les autres matières de ce contrôle commun, les résultats étaient très, très proches des autres 5e et même un poil supérieurs. S’il se tut, je ne suis toujours pas persuadé qu’il ait compris que ce n’était pas la classe à mettre en cause, mais son propre enseignement.

 

Le cancre étalon

Mais finalement, puisque ce beau métier, professeur, va être le seul où aucune formation professionnelle ne sera dispensée, comment ne pas recommander sa lecture** à tous ces futurs enseignants lancés dans le bain sans aucun rudiment de nage. Tant pis pour ceux qui se noient.

Les éléments autobiographiques, qui forment la trame du livre, leur feront découvrir le « cancre » qu’ils n’ont pas été. Car ce livre raconte « la douleur partagée du cancre, des parents et des professeurs, l’interaction de ces chagrins d’école ».

chagrin-d-ecole-1

Aucune fatalité sociologique :

« Non seulement mes antécédents m’interdisaient toute cancrerie mais, dernier représentant d’une lignée de plus en plus diplômée, j’étais socialement programmé pour devenir le fleuron de la famille. » Père polytechnicien, mère au foyer, trois frères ayant tous connus la réussite scolaire « j’étais un cas d’espèce. [ ] J’étais un objet de stupeur, et de stupeur constante car les années passaient sans apporter la moindre amélioration à mon état d’hébétude scolaire. [ ] j’étais un mauvais élève. [ ] mes carnets disaient la réprobation de mes maîtres, [ ] dernier de la classe [ ] je rapportais à la maison des résultats pitoyables que ne rachetaient ni la musique, ni le sport, ni d’ailleurs aucune activité parascolaire. »

« Un cancre sans fondement historique, sans raison sociologique, sans désamour : un cancre en soi. Un cancre étalon. »

 

Daniel-Pennac.jpg  Ce cancre étalon, malgré la gaieté qu’il affichait, souffrait. « L’avenir, c’est moi en pire, voilà en gros ce que je traduisais quand  mes professeurs m’affirmaient que je ne deviendrais rien. » « L’image de la poubelle, tout compte fait, convient assez à ce sentiment de déchet que ressent l’élève perdu pour l’école. »

 

Pennac décrit bien ceux qui l’ont sorti de la poubelle.

« Ils accompagnaient nos efforts pas à pas, se réjouissaient de nos progrès, ne s’impatientaient pas de nos lenteurs, ne considéraient jamais nos échecs comme une injure personnelle et se montraient d’une exigence d’autant plus rigoureuse qu’elle était fondée sur la qualité, la constance et la générosité de leur propre travail. [ ] L’image du geste qui sauve de la noyade [ ] est la première qui me vient quand je pense à eux. En leur présence – en leur matière – je naissais à moi-même ».

« Ce n’était pas seulement leur savoir que ces professeurs partageaient avec nous, c’était le désir même du savoir ! Et c’est le goût de sa transmission qu’ils me communiquèrent. Du coup, nous allions à leurs cours la faim au ventre. Je ne dirais pas que nous nous sentions aimés par eux, mais considérés, à coup sûr « respectés », dirait la jeunesse d’aujourd’hui. »

En ces lignes – toujours la tentation de se conter – je retrouve un François Lebrun, professeur d’Histoire avec les M’ – classe poubelle – que nous étions, les équipes de Gasny bien sûr, Coincoin et Mme Foldingue, les cousins matheux, et combien d’autres, tous pétris de leur matière et de leurs élèves !

 

Nos néophytes, qui, pour la plupart, deviennent prof du secondaire par passion de leur « matière » ne pourront qu’être rassurés.

« Ma conviction m’est restée qu’il fallait parler aux élèves le seul langage de la matière que je leur enseignais. Malheureux à l’école ? Peut-être. Chahuté par la vie ? Certains, oui. Mais à mes yeux, faits de mots, tous autant que vous êtes, tissés de grammaire, remplis de discours, mêmes les plus silencieux ou les moins armés en vocabulaire, hantés par vos représentations du monde, pleins de littérature en somme, chacun d’entre vous, je vous prie de me croire. »

 

Mais, arrivera-t-il à convaincre que « La sagesse pédagogique devrait nous représenter le cancre comme l’élève le plus normal qui soit : celui qui justifie pleinement la fonction de professeur puisque nous avons tout à lui apprendre, à commencer par la nécessité même d’apprendre ! »

 

Vous le constatez, je n’ai pas l’art du compte rendu auquel vous a habitué celle qui tient la rubrique MLF où je joue le coucou. Car, malgré l’abondance des citations, j’ai négligé la plus grande part de la richesse de cet essai autobiographique. Une plume qui fait que ce livre se lit « Comme un roman ».

 

Daniel Pennac Chagrin d’école 2007 Gallimard Collection Blanche et en poche « folio »

 

Pour compléter, une lecture de l'auteur :

http://www.telerama.fr/livre/20939-daniel_pennac_lit_un_extrait_de_cancre_ecole.php

  et une excellente présentation du livre avec un entretien avec l'auteur :

 

 

 

* Pennac consacre les pages 205 à 214 (collection Blanche) à une réaction typique de Finkielkraut. 

  

elogedespedagogues

** Et puisque je joue, sans légitimité aucune, le donneur de conseils, la deuxième lecture que je leur recommande est Éloge des pédagogues, d’Antoine Prost (Le Seuil, Points Actuels)

Repost0
8 juillet 2010 4 08 /07 /juillet /2010 13:36

 

des hommes image

Des hommes, en étaient-ils vraiment ces appelés du contingent envoyés 28 mois  en Algérie pour le « maintien de l’ordre » ? Oui, si l’on s’en tient à l’acception militaire du terme  (qui implique la soumission à l’autorité) mais pour le reste, ces jeunes gens, même pas  ou tout juste majeurs à l’époque (fin des années 50-début des années 60) et dont l’instruction, l’ouverture sur le monde et l’autonomie sociale étaient limitées, c’étaient vraiment des bleus…

Au retour en métropole, ils essaient de construire leur vie, pour beaucoup en renouant avec leurs origines mais en observant un mutisme quasi intégral sur le séjour au « club bled » : on donne le change en distribuant des cadeaux « typiques »,  en faisant admirer des photos « exotiques », en participant aux banquets des Anciens d’Afrique du Nord tandis que les vieux bougonnent :

« Quand même. C’était pas Verdun, votre affaire ! »

 

des hommes image2Le roman s’ouvre quarante ans plus tard sur un après-midi de fête familiale et amicale. Et c’est Bernard, l’exclu-intrus, le taiseux, dit Feu-de-Bois depuis son retour pitoyable à La Bassée – il a tenté, sans succès, de suivre un itinéraire conforme à ses aspirations en rompant les attaches familiales pendant une quinzaine d’années au retour de l’épreuve algérienne - qui déclenche le séisme  en insultant un participant d’origine maghrébine puis en allant agresser sa famille. Il provoque l’indignation fielleuse de la quasi-totalité de l’assistance et des autorités locales et le désarroi chez son cousin Rabut, bien réticent à affronter leur passé commun.

 

Le récit compte quatre séquences : Après-midi, Soir, Nuit, Matin. Rabut, le narrateur de soixante-deux ans, qui a effectué son temps à Oran, use du « je » (sauf dans Nuit). Dans les deux premiers épisodes, les phrases restent souvent en suspens comme pour mieux souligner les hésitations, les refoulements, les non-dits, familiaux et autres. Mais dans Nuit, Rabut s’efface derrière un narrateur anonyme – et omniscient - et le roman bascule brusquement dans la violence de la guerre d’Algérie.

 

laurent mauvignier 1Le procédé est extrêmement efficace, il confère une sorte de garantie d’authenticité aux faits rapportés d’autant que le style est désormais net, précis et il est justifié par le fait que Rabut n’en a pas été en totalité le témoin direct, étant affecté à Oran tandis que son cousin Bernard et l’ami de celui-ci, Février étaient dans un poste à distance. Il est aussi plus approprié pour rendre compte d’une expérience collective avec le quotidien déprimant d’une guerre qui ne porte pas encore son nom  face à un ennemi invisible, pour révéler les atrocités commises par les deux camps, pour exprimer la peur qui tenaille les jeunes recrues. C’est aussi une technique très convaincante pour traduire le sentiment de culpabilité des trois principaux protagonistes après la rixe (aux lourdes conséquences) dans laquelle ils ont été impliqués ou l’incertitude amère des harkis. Enfin, cela permet de révéler au lecteur les pensées de Bernard pendant sa permission à Oran et les confidences de Février, deux moments qui légitiment le titre de l’ouvrage.

 

En dépit de la force de cet épisode, le roman ne traite pas de la guerre d’Algérie mais bien plutôt de ses « dégâts collatéraux » sur des jeunes gens, qui devenus sexagénaires traînent d’une façon ou d’une autre les séquelles de cette période  et que la méconnaissance obstinée de leurs compatriotes a enfermés dans leur mutisme voire dans un déni de la réalité qu’ils ont vécue. Quand Rabut reprend la parole à la fin du troisième épisode puis dans Matin, c’est pour lui l’occasion de faire le point, de se colleter avec son passé et d’aboutir à cette sibylline conclusion :

« Je voudrais savoir si l’on peut commencer à vivre quand on sait que c’est trop tard »*

 

 

la baie d'alger image En écho à ce roman nécessaire, audacieux, ambitieux et décapant pour notre mémoire collective, je voudrais en signaler un autre (lu à sa parution, il y a trois ans), plus intimiste : La Baie d’Alger de Louis Gardel qui apporte le point de vue d’un adolescent, pied-noir, très attaché à Zoé, sa grand’mère un peu déjantée, sur la fin de l’Algérie française. C’est sensible et révélateur de l’ambiance qui régnait alors à Alger. Plus optimiste que le livre de Mauvignier aussi, puisque Zoé –rapatriée après 1962- meurt en tançant son arrière-petite-fille :

« Ne pleure pas, bécasse ! J’ai eu une belle vie et hop ! »*

 

 

 

*  Je n’ai pas résisté au plaisir de citer ces chutes qui illustrent jusqu’à la dernière ligne le talent de ces deux écrivains.

             .

 

 

Chalamov1960sPS    Je ne rendrai pas compte de l’ouvrage que je suis en train de lire, Récits de la Kolyma de Varlam Chalamov, rédigé à l’issue de 17 ans de goulag : il compte près de 1500 pages et je n’en suis qu’à 200 ! Mais c’est un livre absolument passionnant, bouleversant, incontournable et bien moins pontifiant que les oeuvres de Soljenitsyne. Et  avouons-le : le personnage de Chalamov est bien plus proche de mes convictions personnelles que le Prix Nobel de littérature qui défendait Franco et Pinochet. A l’issue de la lecture, Récits de la Kolyma ira vraisemblablement côtoyer Si c’est un homme  de Primo Levi sur  l’étagère de mes « Privés de sortie ».

 

 

Des hommes (Laurent Mauvignier Les Editions de Minuit 17,50 €)

 

La baie d’Alger de Louis Gardel au Seuil.

 

récits de la kolymaRécits de la Kolyma  Verdier Editions. (45 €)

Repost0
22 mars 2010 1 22 /03 /mars /2010 18:52

Messac quinzinzinzili  Quésaco ?

 

Kékséksa ?

 

Un tout petit livre paru en 1935 et qui vient seulement d’être réédité. Son propos ? La survie, post-apocalypse, d’un groupe d’enfants (plutôt défavorisés à l’origine) et du dernier adulte sur terre, le narrateur, Gérard Dumaurier.

 

 

Messac Hypermonde  Dans la première partie, sur une trentaine de pages, le narrateur nous décrit les origines et le déroulement de ce qui sera l’ultime conflit mondial jusqu’à l’anéantissement de l’humanité par une méthode scientifique et … hilarante (mais on rit plutôt … jaune). Anticipation donc, mais les allusions aux relations internationales rendent plausible cette fiction qui précède de quatre ans la réelle deuxième guerre mondiale.

 

Le reste du roman me semble sous-tendu par le constat que fait très vite Gérard Dumaurier :

« Nous étions redevenus des barbares »

même s’il s’exclut de cette micro-société qui s’ébauche, à laquelle il veut demeurer étranger pour observer le groupe comme un entomologiste qui « étudierait une colonie de fourmis ». Il consigne dans son petit cahier à couverture de toile cirée les comportements de « cette poignée de galopins ignares, ahuris, vicieux, superstitieux et peureux » et ponctue ses observations de sarcasmes et de « Je m’en fous » qui ne sont que la traduction de l’impuissance, de l’absence d’avenir, du désespoir. Il se sent complètement démuni, incapable même de « reconstituer la plus simple des mécaniques qui faisaient jadis marcher (sa) civilisation ». Il renonce, lui, l’ancien précepteur, à transmettre à ces gosses un début d’éducation, un début de culture ; mais comment les léguer à des êtres quasi dépourvus de repères et de passé qui se débrouillent dans un état de nature irrationnel et pas vraiment innocent? Il renonce même presque totalement à communiquer avec eux qui se sont inventé un langage sommaire et réducteur dont il donne un aperçu (succulent) dans La Prière à Boudi-Hou. Les mômes ne font que le tolérer, même s’ils arrivent à le vénérer quand il réussit à faire fonctionner un briquet !

 

Messac A INVENCAO DO MUNDO 1236658394P On est donc bien loin du mythe du bon sauvage dans cette œuvre pessimiste. Pourtant, en creux, cette charge porte la défense du pacifisme : c’est la folie de la guerre qui a conduit à ce monde absurde et désespérant. D’ailleurs pour en atténuer la virulence, l’auteur entretient tout au cours du récit une ambiguïté : d’entrée, le narrateur signale qu’il est peut-être fou ; son récit est donc une façon de survivre soit dans la folie soit dans le cataclysme. Et c’est remarquablement écrit, qu’il s’agisse de l’invention du nouveau langage ou de la stupéfiante description de la ville de Lyon anéantie.

 

messac regis Le pessimisme du roman n’a pas empêché Régis Messac d’être un homme engagé dans son époque ; fils d’instituteurs, né en Charente en 1893, il suivra ses parents au fil de leurs mutations : Léoville, Castellane, Luçon… Blessé et trépané en 1914, c’est en pacifiste convaincu qu’il refusera ensuite toute promotion militaire. De retour à la vie civile, il passe l’agrégation, devient prof puis soutient, en précurseur, une thèse sur le roman policier. Ce pur produit de la Laïque  essaiera sans succès d’intégrer l’enseignement universitaire ; la publication d’un brûlot intitulé « A bas le latin » et qui MessacLatincondamne la sclérose du milieu enseignant lui en fermera les portes. Nommé à Coutances en 1936, il participe activement à des publications militantes de gauche avant de soutenir efficacement les réfractaires au STO pendant l’Occupation. Arrêté sur dénonciation en 1943, il est déporté « Nuit et Brouillard » et disparaît en 1945, sans doute au cours des « marches de la mort »

 

 

J’exprime toute ma gratitude au Canard Enchaîné pour avoir signalé l’existence de ce petit livre à ses lecteurs dans un billet enthousiaste qui m’a engagée à me le procurer.

 

 

QUINZINZINZILI (Régis Messac éditions Arbre Vengeur)

 

 

 

MessacCaradecMalet

Les amis de Régis Messac ont repris le titre du roman pour leur "bulletin messaquien"

http://www.lekti-ecriture.com/blogs/alamblog/index.php/tag/R%C3%A9gis%20Messac

 

 

 messac Photoclasse

Les anarchistes revendiquent Régis Messac (ci-dessus,dans une photo de classe) comme un des leurs

http://lanarchiviste.blogspot.com/2009/12/regis-messac-anarchiste-messaquien.html

Repost0
17 février 2010 3 17 /02 /février /2010 14:53

maxaub3 Max Aub, un destin emblématique serait-on tenté de dire, si cet emblématique ne faisait cliché. Révélateur en tout cas, d’un pan peu glorieux, donc peu connu, de notre histoire : celui des camps dits de « séjour surveillé », en Afrique du Nord, pendant la seconde guerre mondiale. En fait, des camps de concentration !

 

C’est donc un nouvel épisode de MLF (« Mes lectures favorites ») qui tranche sur les précédents, puisqu’il nous invite et à nous pencher sur le destin de républicains espagnols victimes de l’état français et à découvrir, avec un recueil de poèmes original, un écrivain aux talents multiples, Max Aub.

 

 

 

Il y a quelques années, j’avais beaucoup apprécié Variations sur thème mexicain de l’exilé espagnol Luis Cernuda, en édition bilingue, séduite par la traduction sobre, sensible et fluide de Bernard Sicot.

maxaub1 D’un séjour récent et éminemment sympathique chez les Sicot-Dominguez, je suis revenue avec une musette … contenant des livres offerts par l’ami de plus de quarante ans : Journal de Djelfa de Max Aub, écrit sous forme de poèmes dans ce camp d’Algérie où l’auteur espagnol fut interné de novembre 1941 à mai 1942, traduit par Bernard Sicot, et Sables d’exil, rédigé par des historiens et des hispanistes de l’Université de Nanterre, qui fait le point sur les Républicains espagnols internés au Maghreb après 1939.

 

MaxAub sablesd'exil 

Lorsque j’enseignais l’histoire en 3ème et que la guerre d’Espagne était encore au programme, je ne manquais pas de mentionner les camps qui ont regroupé les réfugiés républicains en France après la «Retirada» : 500 000 personnes qui franchissent la frontière en quelques mois, ce n’est tout de même pas un détail de l’histoire ! Mais j’aurais été bien en peine d’évoquer les camps français au Maghreb puisque j’en ignorais jusqu’à l’existence aussi ai-je d’abord ouvert Sables d’exil pensant me limiter au départ à la contribution de Bernard Sicot, axée sur le camp de Djelfa, pour aborder plus aisément le recueil de Max Aub. J’ai été tellement saisie par ce que j’y ai découvert que j’ai poursuivi par l’apport d’Andrée Bachoud (dont j’avais lu Franco il y a une dizaine d’années) et je n’ai finalement plus lâché ce livre qui « éclaire une page obscure de notre histoire » (ces milliers de réfugiés du  Levante espagnol qui rejoignent le Maghreb dans des conditions tragiques et à qui le gouvernement Daladier, par impréparation, puis celui de Vichy, par conviction, réservent un accueil sordide) l’éditeur précisant qu’il s’agit du premier ouvrage publié sur ce thème. MERCI à toute cette équipe d’avoir osé soulever ce sujet après tant d’années (la pudeur sur nos bassesses doit faire partie de notre identité nationale…) !

 

 MaxAub BernardSicot

 

Max aub diario djelfa  J’étais donc un peu moins ignare en ouvrant Journal de Djelfa de Max Aub. L’auteur est né à Paris en 1903 d’une mère française et d’un père allemand d’origine juive, tous deux libres-penseurs. Il deviendra espagnol parce que la famille quitte en catastrophe la France pour l’Espagne au moment de la «Grande Guerre» et, comme en France, il sera scolarisé dans des établissements laïcs, fréquente ensuite les milieux littéraires avant-gardistes et commence à publier. Il adhère au PSOE et retrouve Paris en 1937 comme attaché culturel de l’ambassade de la République d’Espagne. De retour en Espagne, il collabore avec Malraux* pour le film Sierra de Teruel / L’espoir mais doit fuir la Catalogne fin janvier 1939 pour s’exiler à Paris quand les troupes franquistes s’emparent de Barcelone.

 

Dénoncé en février 1940 comme allemand, israélite et communiste notoire ( ! ) il va connaître les rigueurs du sinistre camp répressif pour étrangers suspects du Vernet d’Ariège puis fin novembre 1941, le camp max aub djelfaalgérien de Djelfa, à 300 km d’Alger, où les autorités françaises déportent ceux qui sont jugés indésirables en métropole (officiellement : Centre de Séjour Surveillé, 8ème régiment de travailleurs étrangers). C’est là, aux lisières de l’Algérie saharienne, sur les Hauts-Plateaux de l’Atlas où les conditions climatiques sont extrêmes, l’hébergement, l’hygiène, la nourriture, les soins réduits à quasi rien, où le mitard est infâme et où les responsables français du camp sont  d’une innommable abjection que le prisonnier Aub rédige clandestinement Journal de Djelfa. Journal parce que chaque texte est scrupuleusement daté entre décembre 1941 et mai 1942 mais journal d’une facture un peu particulière puisqu’il se présente sous forme de poèmes :

 

« Lorsque au camp, j’ai essayé d’écrire le plus simplement possible ce qui se passait, c’est en vers que cela m’est venu…

…Poésie primitive, poésie obligée, poésie forcément. »

 

Poésie qui est en effet l’expression littéraire primale dans l’histoire de l’humanité.

Poésie qui, au contraire d’un classique journal, permet de sélectionner des thèmes, (voire de les accommoder) pour qu’ils acquièrent plus de vigueur.

Poésie qui autorise aussi le partage puisque Max Aub lisait en secret ses poèmes à ses codétenus.

Poésie dont l’expression est souvent inhabituelle, d’une crudité et d’une brutalité inouïes pour dire la rage devant une mort injuste :

 

« Ca y est, tu pues, Julien Castille…

Raide définitivement…

on pue de la même manière

que l’on soit mort le ventre plein,

mon vieux révolutionnaire,

ou ainsi que toi, mort de faim…

Ca y est tu pues, Julien Castille,

mais ils t’ont tué, tu n’es pas mort,

que crève celui qui créa

ce bagne d’Afrique du Nord »

 

ou pour fustiger ses geôliers-bourreaux ( qui n’hésitaient pas à tirer des profits financiers du travail imposé aux détenus, qui maniaient l’arbitraire avec sadisme et pour qui finalement la Justice fut bien clémente…) :

 

« Comment veux-tu que je t’oublie,

toi, Gravelle, vrai fils de pute,

fiel sillonné de vinaigre,

de la tête aux pieds, brute pure »

 

max aub djelfa2  Cette colère est très efficace dans la dénonciation et elle a dû l’être aussi pour résister aux conditions de l’enfermement, à la déchéance, au désespoir en une violente manifestation de vie.

L’expression est bien plus modérée dans d’autres textes empreints de nostalgie (Souvenir de Barcelone), de tendresse (Aubes poème dédié à sa fille) ou de fraternité avec les Arabes quand dans Paysage il souligne leur proximité, leurs similitudes avec les Espagnols, leur présent destin commun de soumission sous la même férule, le même espoir d’un jour secouer le joug. (Aub soutiendra plus tard leur combat contre le colonisateur).  A plusieurs reprises, il évoque la solidarité des Arabes qui se manifeste à la dérobée, comme dans Toute une histoire :

 

« D’un geste furtif, l’Arabe

lui  tend un pain en passant.

- Moi bien savoir. Grande faim. »

 

max aub 05  Aub quittera Djelfa en mai 1942 grâce à la ténacité du consul général du Mexique en France et sans doute aussi à la complicité d’un commissaire de police gaulliste en poste à Casablanca d’où il rejoindra Mexico pour un exil définitif. Il y publiera en 1944 une première édition de Diario de Djelfa qui sera suivie de nombreuses autres productions. Précisons qu’il ne reverra l’Espagne qu’en 1969. Quant à la France, elle lui refuse une autorisation de séjour en 1951 (pour cause de non-remise à jour des fichiers datant de l’Occupation !)  interdiction levée en 1958, la présence d’André Malraux au ministère de la culture ayant sans doute été déterminante… Cet écrivain des exils mourra dans la capitale mexicaine en 1972.

 

 

Il fallait tout à la fois un sacré culot et une belle dose d’humilité pour entreprendre la traduction de Diario de Djelfa.

 MaxAub parisX Du culot pour nous révéler une œuvre militante qui ne fait pas la part belle aux Français mais aussi parce que Max Aub utilise toute une palette de formes poétiques, dont certaines propres à la littérature castillane et pas évidentes à restituer dans une autre langue.

De l’humilité (assortie de patience) pour respecter la métrique, les assonances, les allitérations présentes dans l’original tout en restant au plus près du texte ou pour consulter les archives (notamment au Centre des Archives d’Outre Mer à Aix-en- Provence) afin de croiser les informations que B. Sicot  nous livre dans son étude préliminaire et dans ses notes. L’édition bilingue permet à ceux qui pratiquent un peu la langue de Cervantes de mesurer le remarquable travail qu’il a accompli. Les autres pourront découvrir une forme de poésie inédite liée à une histoire pas si lointaine et qui fait œuvre de mémoire.

Sachant que l’ami Sicot, homme sérieux s’il en est dans son travail d’universitaire, ne dédaigne pas pour autant la plaisanterie, je lui adresse donc, en plus de mes bravos, un sincère « MERCI BERNARD ! »

 

Sables d’exil ( Numéro spécial de : Exils et migrations ibériques au XX e siècle)

Journal de Djelfa (Max Aub, traduit de l’espagnol par Bernard Sicot, édition bilingue, mare nostrum)

 

 

BSicot1 Bernard Sicot, agrégé d’espagnol, a été notamment Directeur de l’Alliance Française en Argentine, en Colombie, Attaché culturel de l’ambassade de France à Madrid, mais surtout Directeur de l’Alliance Française au Mexique.

Le Mexique fut, en effet, le refuge de nombreux intellectuels espagnols, au lendemain de la guerre d’Espagne. Même si Luis Cernuda - sur lequel portera sa thèse (Quête de Luis Cernuda) et dont il va traduire des poèmes - s’est d’abord réfugié en Amérique du Nord, il vint s’ajouter aux nombreux écrivains de l’exil, dont Max Aub, présents à Mexico.

Rentré en France, B. Sicot devint Professeur des Universités à Paris X (Nanterre) où il a poursuivi un travail de recherche notamment sur l’exil espagnol d’après la guerre civile.

 

* Quelques images du tournage :

MaxAub-AMalraux lespoir1

 

Max Aub est le 2e à partir de la gauche, derrière Malraux.

 

MaxAub AMalraux-Lespoir2

 

Max Aub au 1er plan, Malraux filme.

 

MaxAub AMalraux-Lespoir3

Max Aub, debout au centre avec une cravate.

Source : http://www.bib.ulb.ac.be/fr/bibliotheques/reserve-precieuse/collections/cabinet-denis-marion/denis-marion/malraux/sierra-de-teruel/index.html

 

Pour compléter : EL CEMENTERIO DE  DJELFA  de Max Aub (1961)

http://www.djelfa.org/camp_des_internes/cimetiere_djelfa.htm

 

Repost0
24 décembre 2009 4 24 /12 /décembre /2009 14:40

Plus de 15 soirs pour venir à bout du premier tome (prêté) de Millenium, j’ai été victime de mon principe de ne jamais abandonner un bouquin en cours de lecture ! Inutile de préciser que je n’ai guère apprécié ce gros truc que je trouve plein de poncifs, assez racoleur et, de surcroît, pas toujours correct dans la forme. Je n’investirai bien évidemment pas dans les volumes suivants…

 

 

sciascia couvEn découvrant, bien tardivement, le Sicilien Leonardo Sciascia (1921-1989) avec Le Jour de la chouette, je ne quittais pas le milieu interlope, mais c’est d’un autre niveau !

 

Sous le prétexte d’une enquête policière après l’assassinat en Sicile, dans les années cinquante, d’un petit entrepreneur qui a toujours refusé de se laisser corrompre, Sciascia brosse un tableau de la Mafia ordinaire bien éloigné des superproductions cinématographiques et qui fait frémir : (elle) « se pose en intermédiaire parasite et s’impose par la violence entre la propriété et le travail, la production et la consommation, le citoyen et l’Etat » explique-t-il en quatrième de couverture.

Bellodi, le capitaine des carabiniers qui conduit l’enquête, se heurte à un mur de silence : les témoins oculaires se défilent, les proches des victimes sont muets, les suspects ne lâchent que des informations anodines. Pour briser l’omerta, le capitaine doit recourir à la ruse afin de démasquer, en pure perte d’ailleurs, les coupables. Dans un moment de découragement et de colère, lui l’homme de gauche (et du nord) qui a combattu le fascisme en arrive même à souhaiter (brièvement) la suspension temporaire des garanties constitutionnelles en Sicile « pour extirper le mal à jamais » d’autant qu’un de ses coéquipiers a réussi à arracher un nom à une des veuves par une attitude menaçante. Car le système mafieux est pernicieux ; la pieuvre s’immisce dans tous les domaines : dans la justice, dans la politique, dans la société jusque dans le quotidien de chacun et dans la famille même qui n’est qu’un agrégat de solitudes. Par le biais de l’enquête, Sciascia en fait une démonstration et une dénonciation magistrales en à peine 150 pages dans une langue claire et pleine de verve qui atténue la noirceur de ce roman policier ET politique.

 

sciascia photoPar ce texte, Sciascia est devenu une des grandes consciences laïques de l’Italie.

L’instituteur sicilien, homme de convictions, s’engagera en politique (conseil municipal de Palerme puis Parlements italien et européen). Jusqu’à la fin de sa vie, il continuera à se battre par l’écriture contre la Mafia et la peine de mort : pour la seconde, c’est maintenant chose faite mais pour « Cosa Nostra », c’est une autre affaire !

 

Un livre, un auteur à découvrir pour ceux qui, comme moi, auraient tardé à le faire !

 

NB Je déconseille aux éventuels lecteurs de commencer par l’introduction de Claude Ambroise : très documentée, très savante, elle décortique par trop le roman que, de mon point de vue,  elle déflore. En revanche, une lecture a posteriori apporte un éclairage intéressant et enrichissant à cette œuvre, bien plus complexe qu’il n’y paraît.

 

Le Jour de la chouette (Leonardo Sciascia GF Flammarion n° 461)

Repost0
21 novembre 2009 6 21 /11 /novembre /2009 11:20

Donner de la consistance à un sujet et de la profondeur aux personnages, créer une atmosphère dans un texte dont la caractéristique est la brièveté, c’est un vrai défi.

 

Le Catalan Quim Monzó le relève avec brio dans Mille crétins*. Il y ajoute une bonne dose d’humour caustique qui dédramatise les thèmes traités, qu’il s’agisse de la visite à la maison de retraite qui ouvre ce recueil de nouvelles, de la relation qui ré-unit deux ex-amants dont la femme est désormais condamnée ou de l’épisode de la veuve faisant disparaître méthodiquement les traces du passé ; c’est sa marque de fabrique et c’est très efficace dans la première partie plus substantielle que la seconde, trop anecdotique à mon goût, mais bien troussée tout de même.

 

 

 

 

 

 

 

 

Cette lecture m’a donné envie de me replonger dans Le cap** de Charles d’Ambrosio, une découverte d’il y a presque dix ans C’est sans doute un des maîtres contemporains du genre. Dans ce livre, on trouve sept nouvelles d’une densité exceptionnelle réunies sous le titre Le cap (qui est aussi celui de la première nouvelle) parce qu’elles évoquent toutes un cap à franchir dans des registres divers : pour l’ado chargé de raccompagner à domicile les invités bien éméchés des fêtes très arrosées de sa mère, pour le couple qui se désagrège après le décès d’un enfant, pour l’ex-engagé de la marine et sa pompiste en détresse physique et morale qui errent dans un « road-trip » misérable. Il y une remarquable cohésion interne dans cet ouvrage.

L’évocation de l’ouest des Etats-Unis s’intègre avec légèreté aux textes . L’écriture est à la fois limpide et intense ; elle n’exclut ni l’émotion, ni la poésie, ni la drôlerie et s’adapte avec élégance à chaque situation. Bref j’ai été comblée par ces retrouvailles. Coïncidence, l’auteur, originaire de Seattle était l’un des invités de la 21ème  édition Les belles étrangères consacrée aux Etats-Unis et a eu droit à une double page dans Libé la semaine passée.

 

Pour les amateurs du genre, voilà donc deux gâteries à déguster sans modération.

 

 

PS A la suite des deux ouvrages ci-dessus, j’ai lu Les chaussures italiennes***, le dernier roman de Mankell (dont je suis une fervente admiratrice). Je suis en désaccord  avec Raffy qui lui consacre un article dans le Nouvel Obs de jeudi quand il dit que Mankell « a sans aucun doute écrit là sa plus belle œuvre ». Même si l’idée du passé  qui surgit de la banquise derrière un déambulateur m’a épatée, je n’ai pas été convaincue par la rédemption tardive et laborieuse ( pour ne pas dire tortueuse) du héros. Les chaussures italiennes ne délogera pas Profondeurs du même Mankell de l’étagère de mes  « Privés de sortie » !

 

 

 

 

*Mille crétins Quim Monzó Editions Jacqueline Chambon 16€

**Le cap Charles d’Ambrosio Gallimard 22,20€

***Les chaussures italiennes Henning Mankell Seuil 21,50€

Repost0
20 octobre 2009 2 20 /10 /octobre /2009 18:29


Dès mon premier billet, j’avais fait mention de la fascination qu’exerce sur moi Tanger. J’ai lu quantité de bouquins sur cette ville mais je viens de dévorer « La chienne de vie de Juanita Narboni » livre pour lequel Juan Goytisolo, qui en signe l’introduction, parle de prouesse. Publié en Espagne en 1976, il a été traduit  et édité cette année en France.

 

Voilà donc un soliloque de plus de trois cents pages où Juanita, Tangéroise modeste issue d’une mère andalouse et d’un père britannique (de Gibraltar) livre en vrac sa perception du quotidien par le biais de dialogues avec elle-même, d’apartés qui soulignent l’hypocrisie des conventions et de conversations imaginaires, à sens unique, avec sa mère après le décès de celle-ci comme pour, en permanence, meubler sa solitude sans perspective. Pas de cohérence, pas de hiérarchie dans ce qu’elle rapporte : les anecdotes quotidiennes, les mutations politiques, les pérégrinations dans la ville, les époques, les appartenances religieuses, tout s’enchevêtre: « Juanita est une caisse de résonance où l’essentiel et l’accessoire se mêlent » souligne Juan Goytisolo. Et pourtant, ce flot verbal, à condition de posséder les éléments de l’histoire de Tanger depuis l’entre-deux-guerres jusqu’à son rattachement au Maroc, nous permet (outre d’essayer de cerner la personnalité de Juanita) d’approcher le cosmopolitisme de la ville et les rapports sociaux pendant cette période. Un détail m’a paru particulièrement significatif : lorsque la fidèle Amrouche, sa bonne depuis des décennies, disparaît brusquement, Juanita est dans l’incapacité de retrouver sa trace parce qu’elle ignore son nom de famille et l’endroit où elle habite…

 

Angel Vazquez (Tangérois de naissance)  traduit le tumulte de la tête de Juanita par un verbe étourdissant, pimenté de tournures étrangères ou typiques ; geignarde ou drôle, tendre ou rosse, la langue-kaléidoscope de Juanita s’adapte à toutes les situations, tout au long du texte. C’est un véritable exploit et ça doit être un régal de le lire en V.O. Toutefois, la traduction française respecte astucieusement le « melting pot » linguistique et on apprécie.

En quatrième de couverture, l’éditeur signale que «ce texte hors norme figure au classement des dix romans les plus importants depuis la transition démocratique établi par le quotidien EL PAÍS ». C’est amplement mérité :

 

UN LIVRE EPATANT !

 

La chienne de vie de Juanita Narboni (Angel Vazquez Traduit de l'espagnol (tangérois) par Selim Chérief Ed. Rouge Inside 20€)

 

 



 

Ce livre a donné lieu à un film de Farida Benlyazid.

Repost0

Présentation

  • : Deblog Notes de J. F. LAUNAY
  • Deblog Notes de J. F. LAUNAY
  • : Education, laïcité, politique et humeurs personnelles, en essayant de ne pas trop se prendre au sérieux.
  • Contact

Nota Bene

Le deblog-notes, même si les articles "politiques" dominent, essaie de ne pas s'y limiter, avec aussi le reflet de lectures (rubrique MLF tenue le plus souvent par MFL), des découvertes d'artistes ou dessinateurs le plus souvent érotiques, des contributions aux tonalités diverses,etc. Pour les articles que je rédige, ils donnent un point de vue : les commentaires sont les bienvenus, mais je me donne bien sûr le droit d'y répondre.

Recherche

Nelle Formule

Overblog - hébergeur du deblog-notes - a réussi l'exploit de lancer une nouvelle formule qui fait perdre des fonctions essentielles de la version précédente. Ainsi des liens vers des sites extérieurs disparaissent (désolé pour  Koppera, cabinet de curiosités, ..). Les albums se sont transformés en diaporamas, avec des cadrages coupeurs de têtes. La gestion des abonnés et des commentaires est aussi transparente que le patrimoine de Copé. Et toutes les fonctions de suivi du deblog-notes - statistiques notamment - sont appauvries.