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9 septembre 2020 3 09 /09 /septembre /2020 14:51
Jean-Michel Blanquer, l'Attila des écoles

Pascal Bouchard, observateur chevronné du monde de l’éducation depuis, au moins, 1988, ce qui lui a permis de voir défiler des ministres de l’éducation nationale de Lionel Jospin à l’actuel locataire du 110 Rue de Grenelle, en passant par Fillon, Bayrou, Allègre, Darcos et quelques autres, fait donc paraître dans une collection au nom révélateur, detox, ce réquisitoire sur J. M. Blanquer, l’homme et l’œuvre.

Le titre – l’Attila des écoles – veut dire que, contrairement à ces nombreux prédécesseurs dont les réformes étaient digérées par le « mammouth », lui est « celui derrière qui l’herbe ne repoussera que par touffes éparses ».

"Jean-Michel Blanquer, […] pense toujours être détenteur de la Vérité, savoir ce qui est bon et ce qui est mauvais, et devoir imposer sa vision du monde, donc l’école de demain.[…] Il est le représentant d’une forme nouvelle, surprenante, insaisissable de mysticisme sans dieu, de sectarisme sans gourou, de guerre déclarée sans autres ennemis que ses fantasmes."

Ses premières décisions seront marquées par la volonté de détruire les réformes lancées par sa prédécesseure, Mme Valaud-Belkacem : réhabilitation du redoublement, remise en place des 6e bilangues, du latin, et sérieux coup porté aux enseignements pratiques interdisciplinaires (EPI).

Surtout, il va complètement saboter la difficile remise en place d’une semaine de 4 jours et demi en primaire laborieusement tentée par Peillon et poursuivie avec ténacité par N. Valaud-Belkacem. La semaine de 4 jours, arbitrairement décidée par Darcos, préfigure en quelque sorte les mesures « Attila », celles qu’il est très difficile de remettre en cause. Bien que les syndicats et le mouvement associatif l’aient condamnée dans l’appel de Bobigny, le secrétaire général du SNUipp dut avaler son chapeau, face à ses troupes protestant contre le retour à 9 demi-journées. Blanquer, en effaçant l’obligation faite aux communes, a remis en selle cette calamiteuse mesure.

"L’homme est un paradoxe permanent. Il a un immense respect, pour la science, notamment la psychologie du développement, qui va jusqu’à l’aveuglement, mais toutes les décisions qu’il a prises pour les écoles maternelles et élémentaires, sur les rythmes scolaires, sur les dédoublements des classes pour n’évoquer ici que les toutes premières de ses réformes, vont à l’encontre de ce que dit la science, tandis qu’il a montre sa méconnaissance et son mépris pour les recherches qui portent sur les collèges et lycées."

Mais ce que démontre précisément P. Bouchard, c’est que, tout en se référant sans cesse à la science, le ministre fait fi de toutes les évaluations rigoureusement menées que ce soit, justement, sur les rythmes scolaires ou les dédoublements en CP puis CE1. Ainsi, une étude de la DEPP, qu’il ne pouvait ignorer, concluait qu’une réduction de la taille des classes des CP est, à elle seule, d’un intérêt pratiquement nul. Ces dédoublements, dans des secteurs dits prioritaires, vont pomper des moyens, notamment ceux d’une expérience prometteuse de maîtres en surnombre, pour un bénéfice au mieux minime (et sans doute temporaire). Mais c’est un autre exemple de mesure Attila : ça va plaire aux parents et quel syndicat ira protester contre ces dédoublements ?

Autre mesure Attila, l’obligation d'instruction à partir de 3 ans. Chiffres à l’appui, l’auteur montre que c’est pratiquement inutile : à la rentrée 2018, 96,5 % des 3 ans, 99,4 % des 4 ans et 100% des 5 ans étaient scolarisés. Cette obligation va nuire à la souplesse qui régnait dans la maternelle pour l’accueil des 3 ans. Et c’est surtout un cadeau à l’enseignement privé puisque toutes les communes devront verser le forfait d’externat – l’équivalent de ce que coûte un élève du public - non plus à partir du CP mais dès 3 ans.

Il montre aussi comment, avec l’instauration d’une évaluation nationale au CP, sans trop toucher aux instructions, il va pousser les enseignantes à transformer la grande section en propédeutique du CP.

"Il est l’auteur ou il a téléguidé la production de quatre lois qui ne servent a rien, ou presque, sinon à affirmer l’importance de l’école maternelle, l’importance de la guerre faite aux écrans, l’importance de la guerre au « communautarisme » (véhiculé par certaines écoles hors-contrat), ou à changer les noms sans changer les choses, juste pour marquer le début d’une nouvelle ère, ce dont les ESPE devenues INSPE sont l’exemple le plus éclatant."

Jean-Michel Blanquer, l'Attila des écoles

Comme en politique, plus d’un demi-siècle après, certains politiciens font remonter tous les maux à mai 68, dans l’école certains théoriciens font reposer toutes les difficultés sur la maudite méthode globale. Le débat sur la lecture - faut-il partir des lettres et en réaliser la synthèse dans des syllabes puis dans un mot, ou partir du mot et en analyser les composantes, le décomposer en syllabes puis en lettres – revient régulièrement sur le devant de la scène avec les ministres de droite. Mais avec Blanquer il prend une dimension quasi mystique. S’appuyant sur les supposés acquis des neurosciences dont le héraut, Stanislas Dehaene, a été nommé à la tête d’un conseil scientifique à sa main, le ministre pourfend donc les tenants d’une approche qui privilégie le sens au profit d’une méthode strictement syllabique, rebaptisée phonique. Il faut lire les pages (p. 55 à 62) où est décrite la méthode implicitement préconisée, issue d’une association née en 2010, Agir pour l’école, qui a élaboré une super méthode Boscher livrée clés en mains aux maîtres et maîtresses de CP. L’enfant pourra ainsi s’initier au joie du RA, RI, RO, RU, puis découvrir plus tard DARI, DAMU,DALO, TADO, MADI, MODU.  et même pas un DAHU, dans ces mots inventés pour les besoins de la méthode. Inutile de parler de compréhension, reportée à une phase ultérieure. Alors que même la variante Suisse de la méthode Boscher essayait de mettre un peu de sens avec la pipe à papa, par exemple.

Si la bique lisait

  

1-Un brav’ berger s’ennuie                                        

 Dans sa bergerie

      D’apprendre il se pique

      A lire à sa bique

 

 Refrain

       « B-é bé » fit la bique

       « B-a ba » fit le gars

       « B-o bo » fit l’écho

  

2_ Si la bique lisait

     Et l’âne nonait

     Jusqu’à tue-tête

Pauvr’ âne-alpha-bête

 

3_ Il offre en pâture

     De la littérature

      Qu’il écrit c’est logique

Avec sa pointe Bic 

 

4_ La pipe de papa fume

     De papa la pipe fume

     Papi fume aussi

La lettre n’a pas d’esprit 

  

5_ Mauvais le pronostic

     On fait sa tête de bique

     Lors on va au casse-pipe

On avale l’écart type

 

 6_ Changea de méthode

     Pleins phares sur le code

     Ratus rat « z » en soutien

Travail biqu-otidien

 

7_ Bientôt bredi-breda

     La bique décoda

     N’accéda pas au sens

 Pourtant les neurosciences…

 

8_ Le berger dev’nait chèvre

     Un fol espoir s’achèvre

     Mais quel faible Q.I. c

Sacrée crotte de bique

 

9_ « Qu’on me fiche la paix

     Voyez sa C.S.P. ! »

     Le berger la maudit

     La noie dans l’bain d’écrits

 

                 Francis Dupuit, IEN

                  Mars 2006

La fameuse prédiction catastrophiste – Le bac n’aura pas lieu – s’est finalement réalisée, pas parce que l’usine à gaz a explosé, mais à cause d’une épidémie qui a évité au ministre d’être confronté aux loupés de sa réforme. P. Bouchard montre comment un ministre peut rater la réforme du lycée d’enseignement général, du bac et de l’orientation. Faut-il ajouter que l’enseignement professionnel n’est pas mieux traité, malgré les bonnes intentions affichées ?

J.M. Blanquer ayant échoué, lors du remaniement, à décrocher le ministère de l’intérieur – il est au passage intéressant de noter que pour lui le ministère des flics était une promotion par rapport au ministère des profs – il risque donc de faire le quinquennat, exploit remarquable dans ce ministère.

Raison de plus pour lire cette analyse argumentée, nourrie, non pas des lubies idéologiques de certains bateleurs à la mode qui de l’école ont connu au mieux l’école polytechnique, mais de la chronique au quotidien de l’action ministérielle et des réactions des organisations syndicales, les associations de spécialistes, les experts, les parents ainsi que des travaux des chercheurs ou de l’inspection générale, sans oublier les documents statistiques de la DEPP. Cette chronique ne suffisait cependant pas à prendre la mesure d’ensemble de la politique menée, de ses présupposés, de ses interactions, de ses dégâts.  

Il ne s’agit pas d’un pamphlet mais d’un réquisitoire, écrit, construit et instruit.

Commander à éditions du croquant

ou, bien sûr, à votre libraire

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28 novembre 2018 3 28 /11 /novembre /2018 19:12
Augustin (saint-) et moi

Décidément Pascal Bouchard est un singulier personnage. Après avoir fait l’éloge de la social-démocratie, voilà qu’il prétend dialoguer avec un « père de l’église », un nommé Augustin, saint de son état, et sans se moucher du col puisqu’il intitule son échange « Augustin (saint-) et moi ». Mon esprit grossier n’étant pas trop métaphysique, en guise de mise en jambes spirituelle, je commencerai par la deuxième partie « Pour réinventer la politique » qui est un peu un prolongement de « Ce que vivre m’a appris ».

Il y revient sur les deux grands mouvements qui ont marqué le quinquennat précédent, celui contre le mariage pour tous et celui contre la loi travail dite « el Khomri » « l’un de droite, très à droite, l’autre de gauche, très à gauche, et qui pourtant se ressemblent, tous les deux pouvant se réduire à un slogan, “gardez-nous nos illusions”. D’un côté celle de la filiation par le père, de l’autre la hiérarchie des normes. « Les deux mouvements sociaux sont, essentiellement, empreints de religiosité. Ils font référence à des principes transcendants, la Famille vue comme un asile et un monde idéalisé (…) et le Code du travail, perçu comme le dernier rempart contre un patronat soucieux de toujours moins pour les salariés (…) » Cette transcendance se retrouve avec la Nature, le Travail, l’Argent, le Savoir…

Et « chacun fait sa petite cuisine » et au nom de son système de valeurs s’autorise qui à refuser l’implantation d’un local pour sans abri dans son XVIe, qui à faucher du tabac transgénique fabricant un enzyme pour les victimes de la maladie de Gaucher, etc.

Il propose donc de réinventer la politique en introduisant ce qu’on n’ose plus appeler la démocratie participative – l’expression ayant été dévoyée par un site d’extrême-droite – disons de « nouvelles formes de débats démocratiques » qui permettent, en tâtonnant sans doute, de tenter de dégager l’intérêt général de la gangue des points de vues particuliers. L’instance qu’il suggère – des conseils économiques et sociaux de bassins – préexiste puisqu’on trouve des « conseils de développement »* greffés sur les instances intercommunautaires. Mais ces conseils sont d’une composition opaque et surtout au fonctionnement et aux préconisations quasi inconnus des citoyens concernés. Loin donc de ces CES de bassin formés de représentants de la société civile dûment identifiés et fonctionnant, sinon au consensus, du moins à la règle des deux tiers (seuls les avis recueillant 2/3 des suffrages sont validés).

Fantaisie métaphysique

Rassurons les amis et connaissances de Pascal Bouchard : non il ne se prend pas pour Jacline Mouraud – la « madone » des gilets jaunes – et ne pratique pas l’ectoplasmie pour dialoguer avec Augustin. Dialogue spirituel pas spiritiste.

Après une profession de foi athée, il conte comment, dans une librairie il avait été tenté par Les Confessions d’Augustin (saint-) et, le hasard faisant bien les choses, il tombe sur cette phrase « Étant éternel comme vous êtes, ô mon Dieu, ignorez-vous ce que je dis, ou faut-il que vous attendiez la révolution des temps pour voir ce qui se fait dans le temps ? »

S’en suit un dialogue, aux échanges vifs par moment, plus soutenus à d’autres, au ton décontracté – le tutoiement est de rigueur entre le père de l’église et celui de Tout Educ – parfois familier. Mais si la Bible bien sûr et Moïse sont convoqués par l’un, Kant et Einstein le sont par l’autre. Et Homère, Montaigne, Molière, Hugo, La Fontaine, Proust, etc. qui donnent la joie de dialoguer avec eux par-delà les temps et la mort.

Temps et éternité, temps-espace, temps qui s’écoule – à peine est-il qu’il n’est plus – débouchent, après la septième de Laurent Binet, sur une huitième fonction du langage, « celle qui permet que nos existences s’inscrivent dans la durée, malgré le temps qui passe. C’est le langage, et non pas Dieu, qui nous assure de la permanence de nos êtres. »

Inutile d’essayer de résumer cette fantaisie car, derrière le jeu de ce dialogue fictif, c’est aussi le jeu intellectuel de l’échange d’argumentations. L’art de Pascal Bouchard est de rendre fluide, accessible des spéculations métaphysiques, a priori ardues. Et bien qu’il nous invite au plaisir de picorer un texte – faisant ainsi d’Augustin un précurseur de Freinet – il faut bien sûr suivre de près cette joute pour en goûter tout le suc intellectuel. Ça se lit d’une traite, 41 pages en tout, une trentaine pour Augustin (saint-) et moi, mais ça peut et ça doit se relire pour en tirer toute la substantifique moelle.

 

*  Constitué de citoyens bénévoles et de représentants de différents milieux (économiques, sociaux, culturels, éducatifs, scientifiques, environnementaux et associatifs), le conseil de développement permet de faire émerger une parole collective sur des questions d’intérêt commun, et ainsi de contribuer à enrichir la décision politique.

Les réunions et réflexions s’organisent autour de 5 commissions :

  •    Schéma de Cohérence Territoriale - Projet de Territoire
  •     Économie
  •     Communication
  •     Santé-Social
  •     Art, culture et sport
Augustin (saint-) et moi
Augustin (saint-) et moi

Editions FABERT 9 €

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12 mai 2018 6 12 /05 /mai /2018 16:49
N'ayons plus peur

« N'ayez pas peur ! » lance Jean-Paul II. « N'ayons plus peur », lui répond Ali Magoudi. Psychanalyste, mais aussi, et à sa façon, philosophe, l'auteur des « Dits et des non-dits de Jean-Marie Le Pen » s'inquiète de « l'épidémie » de peurs qui s'abat sur l'occident, et dont le Pape avait bien perçu qu'elle constituait un jeu majeur pour le pouvoir spirituel. Car il nous dit en vérité et en substance « vous n'avez plus besoin d'avoir peur, il vous suffit de craindre Dieu » !

De quoi avons-nous peur ? De tout, de rien, des araignées, des souris, du gluten, des terroristes, du vide, du plein... et finalement, nous dit le thérapeute, c'est toujours de notre mort que nous avons peur. Comment conjurer la peur ? Par la magie de l'inconscient. Nous la déplaçons. Alors que se réunit la COP 21, nous avons peur que quelques fous mettent en péril la sécurité des grands de ce monde, réunis à Paris. Nos journaux en sont pleins : Obama viendra-t-il ? Combien de policiers mobilisés ? Quelle stratégie opposer à l'imprévisible ? Et pendant ce temps là, nous ne parlons pas de ce qui est en jeu, la fin du monde, notre mort à tous, avec celle de la planète. C'est la première ruse de l'inconscient. Elle est conjoncturelle.

La seconde est de tous les temps. Opposer à nos peurs existentielles et aux phobies qui les habillent, des conduites maniaques. Un régime alimentaire contraignant, sévère, d'une infinie complexité, ne guérira certainement personne du cancer. Mais il occupe l'esprit du patient. Et nous sommes tous des malades, à qui les religions proposent des rituels, des interdits, des règles à suivre, susceptibles d'envahir la vie quotidienne, chaque jour, si on pense aux ablutions et aux cinq prières, chaque semaine, avec la messe du dimanche, le poisson du vendredi, une fois par an, quand il faut qu'aucun grain de farine ne souille la maison... On peut multiplier les exemples, ce dont se garde Ali Magoudi. Il a une autre cible.

Pourquoi la peur aujourd'hui plus qu'hier ? Parce que l'affaiblissement des religions amène celui des rituels et des interdits, ce qui nous oblige à en inventer d'autres ? Sans doute, mais ce n'est pas l'objet de cet essai. L'auteur en examine plutôt une conséquence, la mise en cause du droit au blasphème.

On peut débattre à l'infini de la qualité des dessins publiés par Charlie, à condition de ne pas oublier que la caricature est, par définition, outrancière, de mauvais goût, déplaisante pour celui qui est caricaturé. Et là encore, le psychanalyste nous dit que nous nous trompons d'objet. Pour un religieux, le simple fait de ne pas croire à ce qui est Vérité est un blasphème. Le fait d'être athée est un sacrilège pour toutes les religions, le fait d'être chrétien en est un pour le musulman, et réciproquement, le fait d'être chiite pour un sunnite, d'être protestant pour un papiste... Le blasphème est inhérent à la religion. Le droit au blasphème est donc inhérent à la laïcité, à la co-existence de plusieurs religions, ou de plusieurs tendances au sein d'une même religion. Le droit au blasphème interdit à une interprétation de l'un des trois livres de prétendre s'imposer, par le glaive et la terreur, sur toutes les autres. Il protège les religions les unes des autres...

Cela, c'est, pour parler comme les psychanalystes, le contenu manifeste de l'ouvrage. Mais la forme en révèle un autre, à lire entre les lignes. Nous avons ici rétabli une sortie de logique narrative, de récit intellectuel. Ali n'en respecte pas les règles. Il passe d'un argument à un autre au fil de la plume, de ses associations d'idées. Il en lance une, qui le fait penser à une autre, qui le fait revenir en arrière pour mieux avancer ensuite. Et ce faisant, il dénoue notre système référentiel, notre soumission aux autorités intellectuelles, qui tirent leur légitimité et leur autorité du respect des formes académiques, des titres universitaires, de l'exposé préalable d'une problématique et d'une méthodologie, de la multiplication des notes de bas de page, de la présence d'un appareil critique... Chacun sait pourtant que les contre-vérités peuvent y trouver les apparences du vrai, les oripeaux de la respectabilité. Faisant le choix de n'être pas respectable, l'auteur nous met au défi d'être vraiment laïques, de ne pas nous fier aux systèmes établis, fussent-ils universitaires, scientifiques, et d'exercer librement notre esprit critique. C'est bien un défi qu'il nous propose de relever.

Pascal Bouchard

* Grand contributeur du deblog-notes, Pascal Bouchard est l'auteur entre autres d'un Anti-manuel d’orthographe. Eviter les fautes par la logique

N'ayons plus peur

N'ayons plus peur, enquête sur une épidémie contemporaine. La découverte, 140 p. 13€

Les dits et les non-dits de Jean-Marie Le Pen, chez le même éditeur, 1988

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29 octobre 2017 7 29 /10 /octobre /2017 18:03
Écriture inclusive

Contribution à un débat qui a pris une dimension quasi apocalyptique avec le péril mortel dénoncé par nos académiciens unanimes.

J'ai été prof de lettres jusqu'en 88, et je regrette beaucoup de n'avoir pas connu l'écriture inclusive, formidable outil pour expliquer et mettre en évidence les accords, quel mot s'accorde avec quel autre ? pourquoi ? Pour le dire autrement, faire de la grammaire, c'est changer d'axe, passer du syntagme, les lettes et les mots qui s'alignent les uns derrière les autres, au paradigme, les divers choix qui s'offrent à celui qui écrit, les formes des mots entre lesquelles il doit opter, et justifier l'option prise. Je suis au regret de constater que l'Académie française ne sait pas ce qu'est la grammaire. Je doute d'ailleurs qu'elle ait jamais compris le rôle que son créateur, Richelieu, lui a demandé de jouer.

Écriture inclusive

Au siècle précédent, la langue officielle, la langue des actes officiels, y compris notariés, était le latin. Pas le vrai latin, celui de Tite Live ou de Virgile, mais une espèce d'esperanto inspiré de Cicéron, qui avait l'immense avantage d'être une fiction linguistique, donc une langue fixe et universelle, qui n'évoluait pas avec les temps et les latitudes. Vous connaissez la suite, édit de Villers-Cotterêt, la langue française devient la langue officielle. Mais le français change tout le temps et parfois d'un village à l'autre. Pas de TV ni de journal de 20h pour unifier les usages. L'Académie est chargée de faire du français une fiction linguistique, atemporelle et insensible aux climats, autant que faire se pourra. Les immortels sont par définition, par nature mal placés pour juger d'une évolution des usages.

 

P Bouchard*, journaliste et écrivain, agrégé de lettres

* Grand contributeur du deblog-notes, Pascal Bouchard est l'auteur entre autres d'un Anti-manuel d’orthographe. Eviter les fautes par la logique

Voir aussi :

"Ce que vivre m'a appris" Pascal BOUCHARD

 

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17 août 2017 4 17 /08 /août /2017 10:23

Si "Confiteor" était, comme son titre semble l'indiquer, un exercice de contrition, il n'en serait pas question sur ce site de bouffeurs de curés. 

CONFITEOR

Et si c'était le grand roman de la culpabilité, il n'en serait pas question non plus, parce que ce serait, sur 900 pages, un roman à thèse psychologique, ce qui serait insupportable.  Non, c'est un immense livre, un monument et un bonheur de la littérature contemporaine, traduit du catalan, dont le titre peut prêter à confusion

Votre libraire vous mettra en garde, c'est un texte un peu déroutant. Certaines phrases commencent à la première personne, c'est le narrateur qui parle, et se terminent à la 3ème personne, l'auteur nous parle d'Adria. Certaines pages commencent à Barcelone de nos jours, puis passent au temps de Franco, et de l'enfance du héros, puis au temps de l'inquisition, et se continuent à Auschwitch, avec une émule de Mengele, ou en Afrique, quand un responsable d'un parti d'opposition est assassiné. C'est d'une suprême habileté, mais si c'était là l'essentiel, nous aurions un exercice de style brillant certes, mais un peu vain, et on n'irait pas au bout des 900 pages sans jamais se lasser (sauf peut-être le dernier chapitre, qui justifie ce qui n'avait pas besoin de l'être).

Alors, est-ce le grand roman du destin, du fatum qui s'acharne sur un père et son fils ? Non plus. Jaume Cabré n'est pas Sophocle, ni Peter May, il ne récrit pas Oedipe roi, ni l'Ile des chasseurs d'oiseaux (un autre livre formidable, mais rien à voir).

Serait-ce, comme le laisse entendre la 4ème de couverture, une grande traversée au travers de l'histoire de l'Europe et de ses tragédies ? Ce serait bien, mais insuffisant.

Serait-ce le livre d'une figure du destin, que symbolise un objet qui lie sans qu'ils en sachent rien, les hommes et les femmes ? Encore insuffisant.

Non, c'est juste un roman exceptionnel, que porte le  souffle d'un homme. Je voudrais juste, pour vous en convaincre, citer la première phrase : "Ce n'est qu'hier soir, alors que je marchais dans les rues trempées de Vallcarca, que j'ai compris que naître dans cette famille avait été une erreur impardonnable."

Pascal Bouchard

Jo confesso, traduit du catalan par Edmond Raillard

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2 juillet 2017 7 02 /07 /juillet /2017 14:27

Je croyais lire un mauvais livre. Je ne sais pas ce qui m'a pris de demander ça pour mon anniversaire. Et comme je me méfiais, j'ai aussitôt acheté un bon vieux polar. J'ai posé les deux sur ma table de chevet, et j'ai ouvert le premier. Je n'ai rien compris. Ça commence par une sombre affaire de procès. Le narrateur attaque, ou est attaqué par un de ses pairs qui prétend marcher devant lui. Ça dure des pages et des pages, avec des arguties juridiques de l'ancien temps, et le récit de toutes les ruses que le héros et ses amis déploient pour contrer l'énergumène qui prétend avoir sur eux la préséance. J'ai refermé le livre et je me suis dit que je ne le rouvrirai pas. Je l'ai rouvert le lendemain soir. Suite du procès. Cette affaire de cornecul, pour appeler les choses par leur nom, dure et dure encore. Maintenant, c'est le magistrat qui est corrompu, et qu'il faut tenter de faire démettre. Non, je n'irai pas plus loin. Je l'ai repris le lendemain soir, et ainsi de suite. En deux mois, j'ai lu plus de 700 pages.

Il s'agit le plus souvent de savoir qui a le droit, ou n'a pas le droit, au titre d'altesse, qui a le droit de rester couvert, ou au contraire découvert, devant le roi, qui a le droit de monter dans le carrosse de qui... Il y a aussi des récits de batailles, mais sans carte pour suivre les mouvements des armées, et sans lexique pour savoir qui est avec qui, où sont les gentils, où sont les méchants, c'est totalement incompréhensible. Le plus souvent, "je" nous donne toute la généalogie de ceux qui, cette année là, se sont mariés, à moins qu'ils ne soient passés de vie à trépas. Aucun intérêt, sauf que je continue de lire, que je n'arrive pas à m'en détacher.

L'auteur n'est pas non plus très sympathique. Réac, dévot, lèche-cul du roi et écrivant de lui tout le mal qu'il en pensait, mais après sa mort, pour ne courir aucun risque.

Et un style pour le moins étrange, une langue déjà un peu ancienne de son temps, mais d'une souplesse telle qu'on s'y perd, les pronoms sont si loin des noms qu'ils remplacent qu'on ne sait à quoi il faut les attacher, qu'on perd le fil.

Il faut avouer que certains portraits sont d'une méchanceté tout à fait réjouissante. Au hasard : " M. de Brissac savait beaucoup et avait infiniment d'esprit, et des plus agréables, avec une figure de plat apothicaire, grosset, basset, et fort enluminé. C'était de ces hommes nés pour faire mépriser l'esprit et pour être le fléau de leurs maisons : une vie obscure, honteuse, de la dernière et de la plus vilaine débauche, à quoi il se ruina radicalement à n'avoir pas de pain longtemps avant de mourir (...)"

« .... À soixante-sept ans, il s'en croyait vingt-cinq, et vivait comme un homme qui n'en a pas davantage. Au défaut de bonnes fortunes, dont son âge et sa figure l'excluoient, il y suppléait par de l'argent, et l'intimité de son fils et de lui, de M. le prince de Conti et d'Albergotti, portait presque toute sur des moeurs communes et des parties secrètes qu'ils faisaient ensemble avec des filles. Tout le faix des marches et des ordres de subsistances portait toutes les campagnes sur Puységur, qui même dégrossissait les projets. Rien de plus juste que le coup d'oeil de M. de Luxembourg, rien de plus brillant, de plus avisé, de plus prévoyant que lui devant les ennemis, ou un jour de bataille, avec une audace, une flatterie, et en même temps un sang-froid qui lui laissait tout voir et tout prévoir au milieu du plus grand feu, et du danger et du succès les plus imminent, et c'était là où il était grand. Pour le reste, la paresse même: peu de promenades sans grande nécessité; du jeu, de la conversation avec ses familiers, et tous les soirs un souper avec un très-petit nombre, presque toujours le même, et si on était voisin de quelque ville, on avait soin que le sexe y fût agréablement mêlé. Alors il était inaccessible à tout, et s'il arrivait quelque chose de pressé, c'était à Puységur à y donner ordre. Telle était à l'armée la vie de ce grand général, et telle encore à Paris, où la cour et le grand monde occupaient ses journées, et les soirs ses plaisirs. À la fin, l'âge, le tempérament, la conformation le trahirent.... »

Cité par Sainte-Beuve

Saint-Simon, c'est de lui, vous l'aviez deviné, dont je parle, n'a donc pas grand chose pour plaire, sinon ses rosseries. Et surtout, qu'avons-nous à faire de ces conflits de préséance, qui sont d'un ridicule achevé, mais qui mobilisent jusqu'au roi. Louis XIV semble passer plus de temps à trancher ces querelles, et à distribuer des faveurs sonnantes et trébuchantes, qu'à gérer son royaume.

Un mauvais livre... ou pas

Et puis, tout d'un coup, vous êtes pris de vertige. Et si c'était cela, l'exercice du pouvoir ? On se soucie un peu moins, aujourd'hui de savoir, qui est fils de qui, sauf pour les acteurs de cinéma, ou les vedettes de la télé, mais un "X-Mines" doit-il l'emporter sur un "X-Ponts" pour une nomination ? Et qui est en tête du palmarès des fortunes de France ? Le pouvoir, en son sein comme dans les yeux des sujets-citoyens, est d'abord une affaire de cornecul.

Saint-Simon est fascinant. Ses mémoires font 8 volumes de la Pleiade, j'achève le premier. Irai-je au-delà ? Pas sûr. Mais pas sûr du contraire. En attendant, le lirai quand même le bon vieux polar qui est resté sur ma table de chevet.

 

Pascal Bouchard

 

Mémoires de Saint-Simon

Outre Gallica (BNF) on peut consulter les Mémoires du Duc de Saint-Simon sur http://rouvroy.medusis.com/

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16 juillet 2016 6 16 /07 /juillet /2016 14:30
Une micro chronique pour ton site
 
Faut-il qu'Americanah soit un grand livre pour qu'un mâle blanc européen de 66 ans, moi, s'intéresse à des histoires de petites mèches et de coiffure d'une jeune femme noire vivant en Amérique ! Si vous ne mémorisez pas le nom de l'auteure, Chimamanda Ngozi Adichie, ne vous inquiétez pas, votre libraire connaît. Son roman, en fait un récit plus ou moins autobiographique, est un succès mondial. Il est vrai qu'il a tout pour plaire, avec une belle histoire d'amour et quelques parties de jambes en l'air.

  Cette jeune femme, l'auteure et l'héroïne, est nigérianne. Elle part faire ses études aux USA, et alors que tout lui sourit, elle revient au pays. C'est l'occasion de voir l'Amérique avec les yeux d'une Africaine, à ne surtout pas confondre avec une afro-américaine, et surtout de découvrir le Nigéria, avec sa classe moyenne, ses intellectuels et ses nouveaux riches. Oubliez les images misérabilistes d'une Afrique post-coloniale, assistez à la constitution d'une Nation, d'une culture, d'une classe sociale dirigeante, d'une modernité qu'on n' imagine pas, ou difficilement, quand cet immense pays reste à nos yeux celui de l'ancienne guerre du Biafra et de l'actuelle lutte contre Boko Haram. On pense Sahel, misère, bidonvilles, escroquerie à l'Internet, il faut penser mégalopoles, richesses, intelligence..

  Et pour ceux qui ne veulent pas bronzer idiot, c'est près de 700 pages et c'est en folio, donc ce n'est pas cher, et ça vous fera plus d'une sieste... 
 
Amitiés à tous
 
 
 
 
 

4e de couverture :

 

Chimamanda Ngozi Adichie

Americanah

[Americanah]

 

Trad. de l'anglais (Nigeria) par Anne Damour

Collection Du monde entier, Gallimard

Parution : 01-01-2015

«En descendant de l’avion à Lagos, j’ai eu l’impression d’avoir cessé d’être noire

 

Ifemelu quitte le Nigeria pour aller faire ses études à Philadelphie. Jeune et inexpérimentée, elle laisse derrière elle son grand amour, Obinze, éternel admirateur de l’Amérique qui compte bien la rejoindre.

Mais comment rester soi lorsqu’on change de continent, lorsque soudainement la couleur de votre peau prend un sens et une importance que vous ne lui aviez jamais donnés?

Pendant quinze ans, Ifemelu tentera de trouver sa place aux États-Unis, un pays profondément marqué par le racisme et la discrimination. De défaites en réussites, elle trace son chemin, pour finir par revenir sur ses pas, jusque chez elle, au Nigeria.

À la fois drôle et grave, doux mélange de lumière et d’ombre, Americanah est une magnifique histoire d’amour, de soi d’abord mais également des autres, ou d’un autre. De son ton irrévérencieux, Chimamanda Ngozi Adichie fait valser le politiquement correct et les clichés sur la race ou le statut d’immigrant, et parcourt trois continents d’un pas vif et puissant.

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17 avril 2016 7 17 /04 /avril /2016 17:04
L'école des réac-publicains

D'où viennent les "réac-publicains" et comment dépasser le conflit pro et anti-pédagogues ? (G Chambat)

Grégory Chambat* ne fait pas mystère de son engagement politique. Pour cet enseignant d'un collège de Mantes-la-Ville, ville passée récemment au FN, "une pédagogie démocratique (...) ne se contente pas d'observer le monde (...), elle forge des outils pour le transformer". Reste à savoir pourquoi s'expriment un certain nombre de résistances à un tel programme, d'où viennent ceux qu'il appelle les "réac-publicains", et qui se réclament de la République pour, analyse-t-il, maintenir un ordre scolaire élitiste, ou y revenir. Certains, tel Alain Avello sont membres du collectif Racine, d'autres, comme François Bayrou, sont centristes, tandis que Farida Belghoul veut défendre "la famille traditionnelle". Dans ses notices biographiques, l'auteur cite encore Jean-Paul Brighelli, Alain Finkielkraut, Jacques Julliard*, Jacqueline de Romilly, ainsi que des mouvements comme "Espérance banlieues" ou "La Fondation pour l'école"... Mais il se garde bien de les confondre. Il est évidemment inquiet de la progression du vote "Front national" au sein du corps enseignant, qui pourrait dépasser les 10 % en 2017, et il connaît le pouvoir de séduction de formules comme "redresser l'Ecole, redresser les corps pour redresser la nation".

Mais le courant "anti-pédagogique" vient aussi de la gauche. Il vient aussi de loin. Déjà le concile de Trente, en 1563, donnait pour finalité à l'Ecole la normalisation du comportement social. Pour Victor Cousin, l'instruction est "une sorte de conscription intellectuelle et morale", François Guizot veut "développer l'esprit d'ordre", les écoles normales adoptent le principe des "Frères des écoles chrétiennes" avec "la méthode simultanée" aux dépens de "la méthode mutuelle" qui privilégie les relations entre pairs.

Beaucoup sont passés par l'entourage de J-P Chevènement

 

Pour Grégory Chambat, l'école de Jules Ferry "distille ses valeurs conservatrices (...) en célébrant l'ordre établi" tandis que Paul Robin tente de créer un "enseignement intégral" inspiré du projet éducatif de l'Association internationale des travailleurs, mais se heurte à Drumont et à l'extrême droite. Très documenté, cet historique met en évidence la continuité d'une pensée sur laquelle se brisent les tentatives pour fonder une alternative émancipatrice. Les forces attachées au modèle traditionnel viennent du Grece d'A. de Benoist comme des "trotskistes lambertistes" et beaucoup de ses hérauts sont d'anciens maoïstes passés par le chevènementisme, avant de réjoindre, pour certains le FN, et pour d'autres le libéralisme.

Car c'est là que le paysage se brouille. Certains courants du libéralisme revendiquent le soutien d'une école autoritaire, tandis que d'autres s'accommodent au contraire d'une pédagogie qui individualise et qu'une partie de la gauche s'est "convertie au libéralisme". Le piège serait donc pour lui de s'enfermer dans l'opposition entre pédagogues et républicains "au détriment de l'héritage des luttes et des pratiques pour une autre école". L'ouvrage est d'ailleurs publié dans la collection "N'Autre école".

A noter que l'auteur co-anime le site "Questions de classe(s)" (ici)

 

  "L'Ecole des réac-publicains, la pédagogie noire du FN et des néoconservateurs", G. Chambat, Libertalia, 264 p., 10€

 

Pascal Bouchard

avec l'aimable autorisation de ToutEduc

* Assez plaisamment l’anarchiste G. Chambat – membre de CNT-éducation - et le très rétropenseur qu’est devenu, hélas, Jacques Julliard partagent un intérêt pour Fernand Pelloutier :

- Fernand Pelloutier et les origines du syndicalisme d'action directe, Seuil, «L'univers historique» 1971 (version allégée «Points»), fut la thèse de Jacques Julliard

- Instruire pour révolter, Fernand Pelloutier et la pédagogie d’action directe, Éditions CNT-RP, 2001, est le premier ouvrage de G. Chambat.

Note du déblogueur

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26 mars 2016 6 26 /03 /mars /2016 11:35
Un pont de la rivière Kwaï à l'envers

La Route étroite vers le nord lointain (The narrow road to the deep north) est un de ces rares livres qui sont essentiels. Ce romain de Flanagan est en quelque sorte l'inverse, ou le prolongement du Pont de la rivière Kwai. Le fond de l'histoire est le même. Un officier, dans le cas présent un Australien, se trouve à la tête d'un millier de prisonniers de guerre contraints par les Japonais, au mépris de toutes les conventions internationales, de construire, dans des conditions invraisemblables, une voie de chemin de fer. Le personnage central sera plus tard considéré comme un héros. Il sera aussi un très grand chirurgien. Et c'est un très grand séducteur. Mais lui, dans son coeur, au plus profond de lui-même, n'est qu'un raté, un visiteur de sa propre vie. L'un de ses hommes est une des victimes de la barbarie, il souffre mille morts au sens réel de ces mots, et il considère qu'il a de la chance. L'un de leurs tortionnaires est une des pires ordures qui soient, et il se voit comme un homme bon.

L'amour, l'érotisme, la souffrance, tout est extrême, porté à l'incandescence même lorsque nous ne sommes pas avec les POW (prisoners of war), et tout est ambigu, complexe, en un mot, humain.

Je recommande la lecture de ce livre en anglais, la langue est splendide, mais attention, le vocabulaire est très riche, qu'il s'agisse du corps des femmes, des maladies des hommes, des arbres de la forêt... J'ai dû acheter un dictionnaire, le consulter souvent, ce qui gâche un peu le plaisir, et tous les mots n'y étaient pas. Il semble que la traduction française soit bonne...

Pascal Bouchard

 

Richard Flanagan

La Route étroite vers le nord lointain

Traduit de l’anglais (Australie) par France Camus-Pichon

Actes Sud

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25 avril 2014 5 25 /04 /avril /2014 07:39
... pour un grand livre

Voulez-vous lire un immense roman qui pourrait être la matrice de « Games of thrones » (sans les dragons) et de « Dallas » réunis, à ceci près que les méchants sont punis et les bons récompensés ?

 

Voulez-vous savoir ce qui se passe dans la tête et dans le cœur d'un homme quand sifflent les balles, que tombent les boulets, que la fumée des canons forme un tel brouillard qu'il y voit moins bien que Fabrice à Waterloo ? Ou la veille de la bataille, quand on sait qu'on mourra peut-être quelques heures plus tard, et qu'on chante avec ses compagnons d'armes ? Et voulez-vous savoir ce qui se passe dans la tête et dans le cœur d'une petite jeune-fille de quatorze ou quinze ans, qui va à son premier bal, dont les bras sont encore trop maigrelets pour emplir la manche de sa robe, et que sa poitrine ne remplit pas davantage son corsage, mais qu'elle se rend compte soudain qu'un homme jeune et beau, riche qui plus est, celui que toutes celles qui sont déjà plus femmes qu'elle regardent à la dérobée, a les yeux sur elle plus souvent qu'il ne faut, et qu'il se dirige vers elle pour la première valse ?

 

Vous êtes-vous déjà demandé comment, après Hegel, vous pouviez penser l'Histoire telle qu'elle se fait ? Quel crédit il faut accorder aux grands hommes et aux grands stratèges ? Jusqu'à quel point ils sont responsables des victoires ou des défaites qu'on leur impute ?

 

A moins qu'il ne faille les imputer aux peuples eux-mêmes, à leur « âme ». Mais cela existe-t-il ? ces mots ont-ils un sens ? Si tel est le cas, le véritable grand homme est celui qui ne fait rien, qui prend seulement soin de ne pas contrarier l'Histoire en marche, qui recule quand les temps lui sont défavorables pour limiter les pertes, et qui avance avec prudence quand les vents sont porteurs, pour ne pas gaspiller ses forces.

 

Ces quelques lignes vous inquiètent. Vous n'avez pas envie de philosopher. Vous avez envie de passions, à la manière d' « Autant en emporte le vent », d'amours, de haines, de ruines soudaines et de fortunes inattendues. La petite part un peu midinette de votre cœur, que vous soyez homme ou femme d'ailleurs, veut s'émouvoir, pleurer avec André, trembler avec Pierre, elle veut passer du rire aux larmes avec Natacha, se laisser un instant séduire par un beau ténébreux plus voyou que gentleman, ou haïr la séduisante Hélène, ce mauvais ange aux formes généreuses, sotte comme tout, et que la foule de ses admirateurs créditent d'un bel esprit.

 

Et vous voulez savoir comment d'adolescent fantasque on devient homme, comment les épreuves vous brisent ou vous apprennent comment vivre ? Et comment mourir ? Et la vie n'est-elle pas une force qui nous dépasse, qui, lorsque le malheur vous broie, après un temps, surgit malgré soi au coin d'un œil, et qui, sans que vous l'ayez voulu, et malgré tous vos stratagèmes vous emporte et vous amène des larmes du deuil aux soupirs amoureux ?

 

Un peu de « Games of thrones » un peu de « Dallas », pas mal d' « Autant en emporte le vent », quelques gouttes d'eau de rose, un peu de philosophie, quelques règlements de compte avec des contemporains, sur seize cents pages. Je les avais lues il y a 35 ans de cela, et j'avais tout oublié. Je les ai demandées en cadeau de Noël et je me suis dit, « c'est bien, j'en aurai pour un an au moins ». Ça m'a tenu trois mois.

C'est « La Guerre et la Paix », d'un certain Léon TolstoÏ. Ça ne fait rien, je vais attaquer le 3ème tome de la trilogie de Peter May, ouverte avec L'Ile des chasseurs d'oiseaux et continuée avec L'Homme de Lewis, autant de tragédies grecques sur les Hébrides écossaises, dans la pluie, le vent et la tourbe.    

 

Pascal Bouchard*

 

Léon Tolstoï La Guerre et la Paix

Éditeur : Pierre Pascal Traducteur : Henri Mongault Index historique par Sylvie Luneau Parution le 12 Mars 1945  Réimpression 2008, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1696 pages.

 

 

  * Pascal Bouchard (ToutEduc), auteur notamment d'un indispensable Anti-manuel d'orthographe, a déjà contribué à « Mes lectures favorites » (MLF) avec Un jour de colère (08/04/09) "Le principal, il nous aime pas", un livre exceptionnel (28/03/11) "Un Sujet français" (18/09/11)

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