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6 septembre 2021 1 06 /09 /septembre /2021 15:19
« Reine Iza amoureuse »

« Roman érotique ou mystique, Reine Iza amoureuse de François Bonjean (1884-1963) ? Érotique et mystique ? « 

Ainsi commence la présentation de Gérard Chalaye, qui, avec l’accord des petits enfants, a entrepris la réédition de ce roman, joyau de la littérature de l’ère coloniale, paru en 1947. Gérard Chalaye, contributeur de ce blog (ici et encore ici) est un membre éminent de la Société internationale d'études des littératures de l'ère Coloniale (SIELEC) et participe à l’Encyclopédie de la colonisation française (sous la direction d'Alain Ruscio). Bonjean, instituteur puis professeur a parcouru dans sa carrière professorale une partie du monde musulman : Le Caire, Alep, Constantine, Marrakech, Rabat puis Fès, Alger et une échappée vers l’Inde avec Pondichéry, avant de revenir à Fès. Même si, comme le souligne G. Chalaye, Bonjean n’est pas Bracoran, le héros du livre, son personnage principal, est nourri de son expérience.

Outre Iza, l’héroîne marocaine, les deux personnages principaux, le Comte de Bracoran et son compagnon de captivité pendant la Grande Guerre, Guérin, ont des personnalités contrastées, l’un, l’alim du mènzeh, le savant du belvédère, l’autre l’affairiste, l’un presque d’une chasteté monacale, l’autre menant grande et libertine vie, à la Nouba, comme il a baptisée son Riad.

« Reine Iza amoureuse »

"Et l’orgie recommençait à faire claquer au vent sa pourpre bannière semée d’étoiles de clinquant. Tout débutait on ne peut plus sagement. Assortis avec soin, les invités arrivaient vers neuf heures. Imitant à s’y méprendre les gestes d’un maître de maison marocain, Guérin préparait de ses mains le thé à la menthe.

[…]

Tandis que les convives savouraient la pastilla, les chirates accordaient leurs instruments dans la pièce voisine. Portées par des voix langoureuses et par des accords familiers à chaque fibre, les qaçidas agissaient comme des philtres.

C’est à ce moment que Ftaïma, toujours triste et douce, apportait le champagne. Convives et musiciennes vidaient les coupes d’un trait. À demi grises, les chirates chantaient

avec plus de passion.

[…]

Quand la température lui semblait assez montée, Guérin faisait un signe. De derrière chaque portière surgissaient des almées, nacrées, chatoyantes, parées comme châsses.

L’une d’elles enlevait son litham et s’en servait comme d’une écharpe pour danser.

Un poème de Si-Driss l’avait célébrée ainsi :

Bien qu’habituée à laisser voir son visage,

Ito n’a pas voulu quitter

Son beau litham brodé

Même lorsque saoule de vin, de musique et d’amour

Elle a dansé la danse de son pays

Complètement nue au clair de lune !

[…]

À l’aube, la Nouba faisait penser à ces paquebots dont les passagers ont quitté les cabines pour passer la nuit sur le pont."

Extraits

Une des singularités de ce roman qui se déroule dans le Maroc des années 30 (de Bracoran rejoint Guérin à Fès en 1929) est que dans ces protectorats (français et espagnol), la présence des représentants des puissances coloniales n’apparaît absolument pas. Juste une allusion aux affaires indigènes (A.I.) pour pointer leur incompétence.

Et Guérin, le sybarite, n’a pas de mots assez durs à l’encontre des Européennes de la Ville Nouvelle. « Le bar, le ciné, le dancing, les garçonnières se partageaient leurs loisirs. Leur maison, la marmaille se voyaient abandonnées aux domestiques. Les amants étaient encore moins écoutés que les maris. Elles s’employaient, avec les mêmes ruses, à leur passer dans le nez les mêmes anneaux. « Sainte-Vierge qui avez conçu sans péché, accordez-moi la grâce de pécher sans concevoir ! ». Et  la seule française qui apparaisse, personnage le plus caricatural du roman, est une « ethnographe de profession, jeune personne agitée et snob, dont la prétention n’a d’égale que l’ignorance ».

Les seuls Français mâles qui apparaissent, hors de Guérin et de Bracoran, sont deux convertis à l’islam : Si-Ahmed et Si-Abdelkader.

Et la société marocaine décrite continue de vivre selon ses seules règles. « Les histoires d’enfants volés étaient monnaie courante au pays des voleurs de boeufs. » Ainsi de cette Iza bint Abbas « volée, un jour qu’elle avait voulu rejoindre, toute seule à pied, ses parents dans la ferme du caïd. »

On ne déflorera pas l’histoire, en contant comment Iza se retrouve seule avec sa cousine, épouse du Hadj Moustafa, et la servante dans le patio de la maison de Bracoran.

« Reine Iza amoureuse »

"À elles deux, Dalila et Iza n’avaient guère plus de trente- cinq ans.

[…]

Assises, jambes pendantes, sur le bord libre du patio, elles laissèrent tremper dans le petit oued leurs pieds rougis par le henné. L’eau silencieuse se hâtait sur un lit de zéliges. Se sachant à l’abri des regards, elles retirèrent leur séroual pour mieux jouir de la fraîcheur de l’eau et du carrelage.

La nudité, entre Mauresques, n’a rien d’inconvenant. Allant ensemble au hammam, elles ne se soucient pas plus de cacher leur corps que de le montrer. Dalila avait la passion des comparaisons. Elle sortit son sein, dont elle était fière, l’examina minutieusement et pria Iza d’en faire autant. Ses yeux ne faisaient qu’aller de l’une à l’autre gorge. La lumière de fin d’après-midi exaltait les ambres de la jeune chair comme elle le faisait pour les géraniums, les oeillets, les roses, et pour le col des tourterelles. L’occasion parut favorable à Dalila de remettre sur le tapis la question de la couleur des peaux.

Ayant couru s’assurer d’un coup d’oeil que le verrou de l’entrée était toujours poussé, elle ôta sa chemise et dépouilla Iza de la sienne.

[…]

Iza dut parcourir le riad vêtue seulement de sa grâce. Avec la même ingénuité qu’Ève avant la désobéissance, elle se conformait aux indications de Dalila, s’arrêtant tantôt à l’ombre, tantôt au soleil, et attendant dans les deux cas, sans trop d’inquiétude, le résultat de l’examen.

La plupart des femmes, s’exclama Dalila, ont intérêt à ne se montrer nues qu’à travers la vapeur de l’eau chaude Par Dieu ! Par Dieu ! Ce n’est pas ton cas ! Tu n’es pas seulement – tbarak Allah ! – jolie et gracieuse ! Dieu t’a faite belle, entièrement belle ! Tu as les chevilles de ton cou si pur, le nombril de ta petite bouche, les épaules de tes hanches si bien sorties, comme aussi la taille de ta croupe, taille semblable, j’en jure par les anges, à la tige qui porte une lourde rose !

Ce fut au tour de Dalila de recueillir des compliments. Potelée,rebondie, avec des mains et des pieds de poupée, chacun de ses mouvements faisait béer aux anges des fossettes gourmandes, disait Iza, de mots doux et de baisers. Au soleil, elle paraissait presque aussi claire que sa cousine, mais à l’ombre, l’écart allait en augmentant. Foin de la « peau de navet » ! semblait proclamer la gorge aux brunes aréoles. Gloire à la peau d’or !

Dalila la pria de lui tourner le dos. (…) Saisissant le seau, elle en lança le contenu sur les belles épaules. Ce fut le signal de la bataille du riad. L’eau jetait sur les luisantes nudités des écharpes dont l’éphémère tissu se résolvait en arcs-en-ciel."

 

Extraits

Iza va, beaucoup plus tard, décider de ne se vêtir que de sa grâce, lors d’un voyage vers Tanger, sur une plage au dessus de Larache.

« Reine Iza amoureuse »

"Sautillant de roche en roche, elle poussa un cri. Les lames avaient creusé dans le récif une espèce de baignoire dont les bords dessinaient un rond parfait.

[…]

Seule émergeait la tête délicate, couronnée de ses tresses. Elle l’agitait dans tous les sens, s’amusait à tourner sur elle-même, comme une toupie. L’air salin, les rais de soleil, la tiédeur de l’eau, la présence de son Adam la grisaient. Comme lui, elle se serait baignée ! Le besoin d’imitation qui, sur le Continent de la Passion, devient si aisément irrésistible, se trouvait aussi pleinement satisfait que le besoin berbère de rire, de se trémousser, – sans compter celui de plaire, et celui de jouer avec le feu, de voir jusqu’où pouvait aller la soumission de cet homme à la force sans limites ! Le métal pâle et doux des épaules apparaissait et disparaissait au rythme de sa joie. Un instant il entrevit la gorge. L’avait-elle fait exprès ? Elle-même, sans doute, n’aurait su le dire. En vérité, elle se trouvait plus à l’aise nue qu’en maillot. Ayant fait à loisir, la veille, connaissance avec son corps d’homme, il lui semblait naturel d’être nus l’un en face de l’autre, sous le soleil, devant ces blocs également nus, lisses, heureux. Pourquoi sa beauté à elle serait-elle demeurée en reste sur la sienne ? Mais comme elle était femme, il lui fallait en même temps offrir et refuser, montrer et cacher. L’endroit semblait avoir été choisi à souhait pour ce jeu, où d’instinct elle excellait.

Lisant sur son visage le plaisir qu’elle lui faisait, elle ne se préoccupait plus de mettre sur le compte de la poussée de l’eau ce qui venait de sa confiance aussi tendre qu’enflammée. Lentement, elle fit émerger les épaules, arrondies, luisantes comme la colline qui fermait l’horizon. Prenant ses seins dans ses mains comme un couple de jeunes ramiers, elle demanda :

– Vous plaisent-ils, Seigneur ?

La réponse, aussi directe que la question, ne fut pas moins tendre. Il couvrit de baisers la paume de sa main ; puis le dessous, enfin l’extrémité du pouce.

[…]

Elle le conjura de ne pas bouger. Par Dieu ! qu’il était beau, un pied en avant, les bras rendus semblables par sa fougue à des ailes !

[…]

Elle s’était remise à secouer la tête, à tourner sur elle-même, à imprimer à ses épaules le shimmy de la haïdouce. Ivre de liberté, de générosité, elle sautait presque hors de l’eau, appuyée des mains au rebord de la conque.

[…]

Non, elle ne regrettait pas d’avoir procuré l’occasion à Bracoran d’admirer son corps ! Au contraire, elle ne se trouvait pas encore assez nue dans la conque ! Elle brûlait d’en émerger vêtue seulement de sa joie et de la sienne ! Si elle lui avait offert ses seins, c’était parce qu’elle n’avait pu se tenir de le faire ; parce que tendresse et gratitude l’avaient emporté soudain sur la pudeur !"

Extraits

 

La présentation de Gérard Chalaye vous introduira dans le côté mystique du roman. Mais, au moment où certains se gargarisent de salafisme, présenté comme la matrice fondamentaliste du terrorisme islamiste, il est intéressant de voir le fqih (le juriste) Hadj Moustafa, en bon ouahabite, appeler le culte des saints idolâtrie - on ne pouvait rien imaginer de plus contraire à la Sounna – mais avec une sage indulgence, conduire sa femme à la koubba (tombeau) du saint de Sefrou, Sidi Ali Boussarine. Ce marabout, connu de la mer au désert pour commander aux démons, joue d’ailleurs un rôle essentiel dans le mektoub de l’héroïne.

Autrement dit, Wahhabisme (branche du salafisme) n’est pas synonyme de fanatisme.

Anis Al-Djalis, conte arabe Georges Manzana-Pissarro

Anis Al-Djalis, conte arabe Georges Manzana-Pissarro

Bonjean, à travers son roman, fort non seulement de son vécu mais de celui de sa troisième épouse Mejouba Tilali Al Oudihi, dite Lalla Touria, nous fait pénétrer dans cette société de la bourgeoisie marocaine, corsetée dans la caïda, la coutume, la tradition dont les règles s’imposent, et contextualise des mots un peu galvaudés, comme mektoub ou baraka.  Et il donne une synthèse de la religion musulmane dans le véritable examen de passage que fait passer le Hadj Moustafa à de Bracoran, qui vient d’annoncer son adhésion à l’islam (p.242).

Il faudrait aussi évoquer le style qui a le charme nostalgique d’une écriture propice aux belles dictées des années cinquante, comme en témoigne l’extrait tiré du début du roman où de Bracoran, qui assiste au Moussem (la fête annuelle) de Moulay Idriss, se lève au petit matin, dans cette ville sainte.

"Il considéra un moment la ville que l’Idrisside persécuté par Haroun al Rachid était venu bâtir dans le calme vallon. Les maisons fraîchement crépies épousaient la pente en dessinant un huit. Plus de mille ans après l’événement, la fête du constructeur faisait s’épanouir chaque année une ville de toile aux abords de la ville de pierre. Les habitants de l’une et de l’autre dormaient pareillement. Seuls des coqs à la voix enrouée se répondaient de terrasse en terrasse. La lumière frisante, en rosissant la chaux, accentuait les verts des parties à l’ombre. Cernée de tous côtés par l’olivaie, la ville sainte chatoyait, énorme perle baroque sertie de vieil argent.

[…]

Ayant dépassé les vergers d’oliviers, il prit le premier sentier de pâtre en direction de la colline. Il montait sur la pointe des orteils, avec les précautions du chasseur qui veut surprendre le gibier. Singulier gibier ! Des gouttes de rosée en train de s’évaporer sur la feuille de  l’asphodèle ; le parfum pénétrant de l’oeillet sauvage ; la grâce fragile des fleurs du cyste ; l’ombre légère de quelque térébinthe ; le vert étonnamment lumineux des feuilles naissantes du figuier, semblables à autant de petites oreilles ; le roucoulement obstiné de la tourterelle, qui va répétant son secret des jardins du Souss à ceux de Tanger, sûre qu’elle peut livrer ce secret à toutes les brises, puisqu’elle le crie dans la langue du paradis…"

 

Un beau texte pour un concours d’orthographe à Ifrane.

« Reine Iza amoureuse »

Version numérique : 18,99€

NB La photo date de 1955 (concours d'élégance à Aïn Diab).

Les illustrations - sans rapport direct avec le texte - sont tirées de l'oeuvre d'Etienne Dinet, peintre orientaliste, dont le destin est proche de celui de Bracoran, puisqu'il va se convertir à l'islam.

 

En complément deux critiques tirées du Courrier de la SIELEC n° 12

« Reine Iza amoureuse »
« Reine Iza amoureuse »
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9 août 2021 1 09 /08 /août /2021 17:24
L’historiographe du royaume

« Je fus en grâce autant qu’en disgrâce. De l’un ou l’autre état les causes me furent souvent inconnues. »

Courriel de l’ami Paul me conseillant la lecture de cet Historiographe du royaume ne serait-ce que par le récit qui y est fait du coup d’état de Skhirat.

Nous étions, tous les deux, animateurs d’un stage de la MUCF (mission universitaire et culturelle française) à Rabat. Le 10 juillet 1971 donc, dans l’ancien séminaire qui abritait ce stage, nous avions eu vent d’évènements indéterminés, jusqu’à ce que le soir, un membre de la MUCF, qui avait récupéré une invitation à l’anniversaire du roi d’un cadre en vacances en France, nous conta le peu qu’il avait vu, ayant passé, après l’attaque, l’après-midi couché sous la surveillance de cadets peu amènes, mais surtout nous rapporta les bribes d’information glanées après la libération des survivants.

Le lendemain, nous voilà parti tous les deux vers le centre ville. Voiture garée dans une Avenue Mohammed V déserte, nous arrivons au croisement de l’Avenue Moulay Hassan, découvrant à gauche, sur le trottoir, une foule compacte et totalement silencieuse, de l’autre de jeunes soldats armés répartis tous les deux ou trois mètres. Planté au milieu de l’avenue, je photographie cet insolite spectacle, quand un jeune troufion se précipite sur moi, me plante le canon de son arme sur le sternum, et, criant en arabe, me réclame visiblement l’appareil. Heureusement, un sous-officier, nettement plus âgé et plus calme est arrivé et je pus négocier la seule confiscation du rouleau de pellicules.

L’historiographe du royaume

Donc l’achat de ce livre s’imposait.

« Le 10 juillet 1971, comme chaque année, le roi avait ordonné des réjouissances pour célébrer son anniversaire, dans le palais de plaisance qu’il avait à Skhirat, au bord de l’océan Atlantique, à peu de distance de la capitale, en allant vers le sud. Environ mille cinq cents personnes de distinction, sujets du royaume et ressortissants étrangers, avaient été invitées et se répartissaient, à l’heure du déjeuner, dans les grands jardins de ce palais. »

Le conteur, Abderrahmane Eljarib, est, à l’époque, l’historiographe du royaume. Bien que d’extraction modeste, il a partagé la scolarité du futur roi, au collège royal, au sein du palais. Après des études supérieures en France, il pouvait espérer accéder à des fonctions élevées, quand Hassan accède au trône. Il se retrouve, en fait, affublé du titre pompeux autant que vide de « gouverneur académique de Tarfaya et des territoires légitimes », exilé dans cette localité lointaine que l’Espagne venait de rétrocéder au Maroc, aux portes de ces territoires légitimes, l’ouest saharien resté aux mains des espagnols. Son retour en grâce, après sept ans de cet exil, fut aussi incompréhensible.

L’historiographe du royaume

Des invités à l'anniversaire du roi s'enfuient sur la plage de Skhirat.

Le récit du coup d’état de Skhirat, si ce n’est le rôle que se donne le conteur, semble très fidèle aux faits qui se sont déroulés, avec un général Medbouh, chef de la maison militaire du roi et instigateur du complot, timoré et un colonel Ababou, à la tête de ses cadets d’Ahermoumou, plus brutal qu’intelligent, puisque ne s’assurant pas de la capture du monarque ou de son exécution. On y retrouve un général Oufkir, en slip de bain, un ambassadeur de France au ton docte et approximatif, un stagiaire de l’ENA à l’esprit égaré,  et un coopérant, qui eut pu être notre ami de la MUCF, qui avait récupéré une invitation.

L’historiographe du royaume

Un peu plus d’un an plus tard a lieu le coup d’état des aviateurs. Et le narrateur, l’historiographe, tint « du roi lui-même le récit de l’attentat aérien où il avait failli périr ». Le récit d’Hassan II est évidemment conforme au déroulement de cette attaque du Boeing royal par les F-15 de la base de Kénitra, jusqu’à la ruse du souverain empruntant la petite voiture d’un fonctionnaire pour quitter l’aéroport, tandis que les chasseurs mitraillaient les voitures officielles.

Entre les deux attentats, Hassan avait chargé son historiographe d’envisager l’opportunité ou pas de célébrer le tricentenaire de l’accession au trône de Moulay Ismaël et si oui d’en proposer le déroulement. Abderrahmane va donc accompagner le frère du roi, Moulay Abdallah, représentant le Maroc aux immenses festivités organisées par le Shah d’Iran, à Persépolis, pour la célébration du 2500e anniversaire de la fondation de l'empire perse. Se documenter aussi sur les grandes fêtes de Louis XIV, contemporain de Moulay Ismaël*.

 

Jusqu’à ce qu’Hassan II lui téléphone, pour lui dire qu’il s’était rangé aux raisons d’Oufkir qui lui déconseillait une telle célébration de son glorieux mais sanguinaire ancêtre. « Il m’a laissé entendre qu’il songeait à une autre manière de célébrer le tricentenaire de Moulay Ismaël, qui serait frappante, mais qui ne coûterait rien, qui nécessiterait  moins d’hommes et de temps de préparation que ta mise en scène à grand spectacle, et qui, d’une certaine façon, ne me créerait pas l’embarras de me mettre en équation avec Moulay Ismaël, si tu vois ce que je veux dire.» 

Hassan II conclura son récit de l’attaque du Boeing par « C’était donc ça  la manière dont il avait prévu de célébrer les trois cents ans du règne de Moulay Ismaël : en disloquant le trône alaouite en plein ciel. »

L’historiographe du royaume

"Le roi aimait à citer des auteurs français, et singulièrement Pascal, pour qui il avait une telle prédilection qu'il lui attribuait souvent des sentences dont il n'était pas l'auteur. Le peuple ne s'arrêtait pas à ces imprécisions, il était fier d'avoir un souverain érudit, capable d'en remontrer aux Français ; les lettrés les percevaient, mais pour rien au monde ils n'auraient osé en rire." 

Pour les milliers de jeunes coopérants – devenus bien vieux maintenant – qui se sont répartis dans les collèges et lycées du Maroc, en particulier du milieu des années 60 aux années 70 du siècle dernier, ce livre ravivera des souvenirs historiques. Il donne aussi un portrait au vitriol du souverain, avec, dans l’épilogue, l’évocation d’une scène cruelle d’un Hassan II, atteint par la maladie, flottant un peu dans son costume, porte-cigarette à la main, plus capable de conduire lui-même, faisant tourner sous ses yeux les voitures de luxe de son garage.

L’historiographe du royaume

* Le nom de ce sultan est le plus souvent orthographié Moulay Ismaïl (1672-1727)

Découvrir quelques pages du récit : cliquer ici.

Pour compléter

« L’Historiographe du royaume » : les mille et une influences de Maël Renouard

"L’historiographe du royaume" : Maël Renouard, finaliste du Goncourt, nous fait vivre la Cour d’Hassan II

“L’Historiographe du royaume”, de Maël Renouard

L’Historiographe du royaume de Maël Renouard, une œuvre littéraire en dissimule d’autres

Voir aussi dans la "Lettre culturelle franco-maghrébine" la critique de Denise Brahimi

 

Denise Brahimi a repris et étoffé sa critique pour le Courrier de la SIELEC n° 12. L'extrait suivant est assez ambigu avec ces "temps qui rabâchent l’idée de démocratie" ou "cette même pratique du pouvoir [absolu], effarante et scandaleuse aux yeux des bons démocrates que nous sommes devenus" ou encore "En ce sens, le roman de Maël Renouard participe d’une conception très péjorative du pouvoir et de ses abus dont on sait combien elle est répandue à notre époque, constituant une des bases de ce qu’on appelle le populisme."

Quant au 20e siècle qui n'aurait pas connu "le mélange délétère du religieux et du politique", Mme Brahimi ignorerait-elle que le shah d'Iran est renversé en 1979 ? Et Hassan II, lui-même, savait jouer de son rôle de "commandeur des croyants".

 

"[...] Le triangle Hassan II, Moulay Ismaïl et Louis XIV est historique et politique.

 « L’historiographe du royaume » en évoque un autre, littéraire celui-là, sur lequel Maël Renouard revient assez longuement dans l’épilogue de son livre, qui se passe après la mort d’Hassan II en  1999 et conduit le lecteur jusqu’à celle d’Eljarib qui fut l’historiographe du Roi. Cette préoccupation littéraire prend elle aussi une forme triangulaire dans la mesure où elle part de la « Recherche du Temps perdu » de Marcel Proust et porte sur des relations éventuelles entre deux autres écrits monumentaux, les « Mémoires » de Saint-Simon » et les « Mille et une Nuits ». » On voit que nous sommes ici encore au coeur d’un rapprochement multiple entre l’Orient et l’Occident, à la fois dans l’espace et dans le temps. L’épilogue de Maël Renouard montre que cette recherche reste passionnément vivante chez de jeunes universitaires d’aujourd’hui, une enseignante par exemple dont on voit qu’elle est toute prête à prendre le relais et à assumer l’héritage d’Eljarib. Celui-ci, avant de disparaître, est d’ailleurs venu à Paris pour assumer de hautes fonctions dans un lieu qui lui correspond parfaitement, l’Institut du monde arabe ou IMA, à la fois consacré à la connaissance du Monde arabe et situé en plein coeur de Paris.

Du rapport entre les deux « triangles » qui viennent d’être évoqués, on peut sans doute dégager une signification, qui elle-même serait en rapport avec le thème général du livre. A travers l’histoire d’Hassan II et sans avoir pour cela à en rajouter, si l’on ose dire familièrement, l’auteur donne l’exemple de ce qu’est un certain type de pouvoir vraiment absolu, dont on a un peu de mal à se faire une idée, en nos temps qui rabâchent l’idée de démocratie. Cette représentation est d’autant plus sidérante (alors que la plupart des faits sont attestés par ailleurs) que pourtant elle ne semble pas polémique, du fait qu’Eljarib garde un attachement et une soumission sans réserve au Roi, dont il aura subi toute sa vie sans les comprendre les humeurs et les caprices. Tous les autres souverains et monarques dont il est question dans le livre, notamment à travers les deux « triangles », incarnent cette même pratique du pouvoir, effarante et scandaleuse aux yeux des bons démocrates que nous sommes devenus. Compte tenu des insurrections violentes que cette pratique suscite et de leur répression par le pouvoir du souverain (sultan, prince, roi etc.), l’action politique paraît se consumer dans ce type d’activité et y trouver son trait le plus constant, séculaire voire millénaire si l’on pense aux empereurs romains. En ce sens, le roman de Maël Renouard participe d’une conception très péjorative du pouvoir et de ses abus dont on sait combien elle est répandue à notre époque, constituant une des bases de ce qu’on appelle le populisme.

Pour ne parler que de ce qui apparaît très clairement, on constate que la religion ne semble jouer aucun rôle dans l’exercice du pouvoir tel qu’il le décrit. Ce qui est normal puisque le présent du livre se situe entièrement au 20ème siècle, le mélange délétère du religieux et du politique étant le fait du siècle suivant, c’est-à-dire le nôtre. (...)"

 

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7 août 2019 3 07 /08 /août /2019 16:00
TABIT le commissaire bigot et violeur en série

Mohammed Mustafa Tabit ou Tabet (é et i se confondant en arabe) fut le dernier condamné à mort exécuté au Maroc en 1993. Ce serial violeur, commissaire de son état, a filmé dans un appartement de Casablanca ses agressions sexuelles sur 518 femmes.

La condamnation à mort des trois islamistes qui ont décapité deux touristes scandinaves amène la presse à rappeler que la dernière fois où la peine de mort a été appliquée dans le royaume, ce fut l’exécution de Mohammed Mustafa Tabit. Il fut fusillé, attaché à un poteau d’exécution, dans une forêt proche de Kénitra, le 5 septembre 1993.

J’avoue que j’ai découvert ce commissaire violeur des RG marocains par un article d’El País. Qui affirme que quasi tout le monde au Maroc sait qui était le commissaire Tabit. Un Tabit capable de violer sur le même lit et dans la même séance une femme, sa fille et sa nièce de 15 ans, tout cela filmé par des caméras cachées. Et il a filmé des centaines d’autres scènes. Mais aussi abominables que furent ses actes, Tabit a bénéficié de la myopie d’un système étatique qui l’a protégé des années durant, s’est félicité de ses services puis a ordonné sa mort de peur qu’il ne parle trop.

Tabit était un pieux père de famille de 54 ans, marié en secondes noces avec cinq enfants. Il venait du Maroc profond, Beni-Mellal, au centre du pays. En 1970, alors qu’il était à l’époque jeune professeur d’Arabe, un officier de police s’est amouraché de sa femme et l’a fait mettre en prison sous prétexte qu’il aurait insulté les institutions sacrées du royaume. Au sortir de cette incarcération, Tabit tomba en dépression profonde avec soins psychiatriques. Quittant et sa femme et l’enseignement et Beni-Mellal, il passa avec succès le concours d’entrée dans la police en 1974. A Casablanca, il commença une autre vie avec une autre femme, et grimpa rapidement les échelons pour devenir commissaire des Renseignements généraux.

Eût-il était catholique, qu’on lui aurait donné le bon dieu sans confession.

Il ne boit pas, il ne fume pas, il fait les cinq prières quotidiennes, va chaque vendredi à la Mosquée et il a fait plusieurs fois le pèlerinage à La Mecque ! Cependant il passe beaucoup de son temps à draguer jeunes filles et femmes à la sortie des collèges, des facultés ou sur les grandes avenues. Une fois montées dans sa Mercedes, il les emmène dans un appartement loué au 36 du Boulevard Abdellah ben Yassine. Là il dispose de plusieurs caméras pour pouvoir filmer ses exploits sexuels sous différents angles. Il s’est assuré les services d’un gynécologue qui pratique les avortements et les reconstructions d’hymens.

Malgré sa frénésie sexuelle, il est un excellent commissaire des RG, au fait de tout ce qui se trame à Casa, et en particulier des frasques sexuelles des puissants. Tabit collabora avec les services secrets du Royaume. Cet excellent policier réussit à filmer des personnalités en pleins ébats sexuels. Mais, on l’a vu, il aime aussi se mettre en scène dans ses propres ébats et il se fait probablement de l’argent de poche en marchandant ses cassettes dans les réseaux internationaux de pornographie. En 1990, cependant, il est dénoncé pour viol par une femme de 26 ans. Mais le policier qui avait recueilli sa plainte fut rétrogradé et la dénonciation est enterrée. Cependant le prédateur en savait trop sur trop de gens et l’odeur de ses méfaits a fini par devenir insupportable aux narines des puissants.

Deux versions s’opposent quant à l’affaire qui aura finalement déclenché l’arrestation du violeur à la chaîne.

Selon celle de Tel Quel (hebdomadaire marocain) un certain Saïd, marocco-italien, visionnant des cassettes pornos avec des amis dans la banlieue de Milan, découvre sur l’une d’elles sa propre sœur, Khadija. Retour à Casa, il découvre que sa frangine après avoir été arrêtée pour racolage sur la voie publique s’était mise – volens nolens – sous la coupe du « Hadj » - titre accordé aux pèlerins de La Mecque - et commissaire des RG, Tabit. Saïd ayant découvert l’adresse du lieu de débauche du Hadj, guette sa sœur, mais se fait arrêter par des policiers qui le passent à tabac. Malgré cela, il réussit à kidnapper sa sœur ; il filme sa confession et file à l’ambassade d’Italie à Rabat. Là, le binational trouve un interlocuteur à qui il remet copie de l’enregistrement et, miracle, non seulement le diplomate s’intéresse à l’affaire, mais en informe un ami marocain, qui n’est autre que le Ministre des Affaires étrangères de l’époque*, Abdellatif Filali. Filali informe Hassan II et le sort de Tabit est scellé.

 

* Tel Quel le fait 1er Ministre, poste auquel il n'accédera qu'en 1994.

La deuxième version – celle que l’on trouve par exemple dans le Nouvel Obs de l’époque – conte l’histoire de deux étudiantes en médecine qui se font gentiment proposer de les raccompagner par un homme en Mercedes, qui se font offrir des gâteaux avant de se retrouver dans l’antre du violeur. Les deux étudiantes portent plainte le lendemain et cette fois elle n’est pas enterrée : bizarrement la gendarmerie s’en empare.

Cette version a été quelque peu enrichie par Maroc Hebdo en 2002. Les deux innocentes étudiantes, tombées dans le piège de l’obsédé sexuel, auraient été, en fait, deux « escorts girls » en relation avec un fournisseur de prostituées de luxe pour les grosses huiles de Casa ou Rabat. Tabit n’aurait rien ignoré de leurs activités extra-universitaires. Et c’est de leur plein gré qu’elles auraient suivi ce potentiel client, bien sous tout rapport, au 36 du boulevard Abdellah Ben Yassine. Sauf que loin de payer leur prestation, Tabit leur révèle tout ce qu’il sait sur leurs activités de dames de compagnie. Terrifiées les deux jeunes filles s’empressent de se confier à leur entremetteur. Le proxénète alerte alors ses puissants clients. Ahmed Reda Guédira, principal conseiller d’Hassan II, mis au parfum, décide de mettre un point final aux exploits sexuels du Commissaire et surtout aux risques de chantages. Et l’affaire est confiée à la gendarmerie royale.

La 1ère comme la 2e version primitive semblent assez peu vraisemblables. En quoi l’ambassade d’Italie aurait-elle pu intervenir, même s’il s’agissait d’un binational, dans une affaire maroco-marocaine ? Pourquoi, la plainte de 2 étudiantes n’aurait-elle pas connu le même sort que la plainte précédente ? Mais rien ne prouve non plus que la version enrichie, celle des étudiantes-escorts, bien que plus vraisemblable, soit la bonne.

Toujours est-il que, sans aviser la police bien qu’en dehors de sa zone d’intervention, la gendarmerie royale perquisitionne l’appartement loué par Tabit. Elle y découvre 118 vidéos où sont filmées 518 femmes, dont 20 mineures. Rude tâche, on le devine, pour les enquêteurs gendarmesques que de visionner ces vidéos aux paroles crues, le violeur étant un adepte de la coprolalie, et aux scènes violentes où on le voit s’en prendre à deux sœurs ou à une mère et sa fille, sur le même lit, et passer allègrement de l’une à l’autre. Outre les films de ses propres exploits, la collection comportait quelques scènes pornographiques tournées avec des acteurs amateurs. Et surtout, dans l’une d’entre elles, la numéro 32, Tabit avait réalisé un très bon montage de séquences où l’on découvrait, en pleines actions libidineuses, des personnalités connues.

La Justice marocaine, contrairement à la française, ne traîne pas : arrêté le 3 février 1993, Tabit voit son procès s’ouvrir le 18 février. Contrairement à l’habitude, les journalistes ont droit à l’acte d’accusation. Tout le Maroc suit ce jugement hors norme.

L’avocat de la défense fit valoir que la taille du phallus de son client pouvait expliquer des besoins sexuels hors norme. Il argua cependant qu’il était peu probable qu’il ait pu pratiquer le sexe avec plus de 500 femmes différentes. Enfin il révéla que l’esprit de son client était possédé par un djinn (les antécédents psychiatriques de Tabit eussent peut-être pu paraître plus convaincants ?).

La sentence tombe le 15 mars : Mohamed Mustapha Tabit est condamné à la peine de mort pour “attentat à la pudeur, défloration, viol avec violence, rapt et séquestration d'une femme mariée, actes de barbarie et incitation à la débauche”. Une trentaine de personnes, dont des policiers et des victimes, sont condamnées à diverses peines de prison, allant jusqu'à 20 ans (et même la perpétuité pour son supérieur direct).

Des témoins de l’époque affirment que Tabit fut torturé, non pour obtenir des aveux – il reconnaissait les faits – mais pour l’obliger à se taire. Car la fameuse cassette 32 s’était évaporée et tout fut fait pendant le procès, à commencer par le plaidoyer surréaliste de son avocat, pour étouffer le scandale d’une révélation des mœurs quelque peu dépravés de certaines hautes personnalités.

Le 5 septembre 1993, après sa prière du matin, le Hadj Tabit est extrait de sa cellule, conduit dans une forêt proche de Kénitra, attaché à un poteau d’exécution, et, en présence entre autres de Hosni Benslimane, patron de la gendarmerie et d'Ahmed Midaoui, fraîchement nommé directeur général de la police, il est fusillé. Sa famille, qui n’avait pu lui rendre visite, ne pourra non plus voir son corps : il sera enterré dans un cercueil scellé.

Comme le notait Maroc-Hebdo, le procès du commissaire maudit a été un montage politico- judiciaire. Il fallait éliminer ce pervers sexuel doublé d'un maître chanteur qui consignait soigneusement les orgies du gotha politico-militaire. En toile de fond, une guerre des services qui ne disait pas son nom. Le moins qu’on puisse dire est que le commissaire n’a pas bénéficié d’un procès équitable, avec un juge qui tenait parfois des séances de 16 heures, en plein Ramadan. Procès qui a tenu l’opinion publique en haleine, avec des tirages record pour les journaux, la détournant de la tentative avortée d’une alternance politique, sur fond de montée de l’islamisme, liée à une crise économique et sociale aiguë.

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20 avril 2018 5 20 /04 /avril /2018 15:32
Berbérisme et littérature

Une contribution savante de Gérard Chalaye, sur tout un pan de la littérature – et en filigrane de la politique – berbériste sous le protectorat. Gérard Chalaye a enseigné au Lycée Tarik ibn Zyad, qui a succédé au collège berbère, à Azrou. G. Chalaye est un membre éminent de la Société internationale d'études des littératures de l'ère Coloniale (SIELEC).

LITTERATURE COLONIALE BERBERISTE AU MAROC  (1914-1934)

Berbérisme et littérature

L'idéologie coloniale berbériste, au cours du Protectorat français au Maroc, a été mise en valeur par de notables historiens. Elle a été à l'origine de, riches et passionnantes, recherches et découvertes scientifiques, dans les domaines, historique, anthropologique, ethnologique, linguistique, ou culturel, et de plusieurs grandes institutions, autour du Maréchal Lyautey, comme la Mission scientifique, le Comité d'Etudes Berbères, les écoles franco-berbères et le Collège Berbère d'Azrou, l'Ecole militaire de Dar Beïda à Meknès, le monastère de Toumliline, ou la célèbre revue Hespéris. Cette idéologie fut d'ailleurs l'un des facteurs d'accélération, du processus nationaliste, à l'occasion du malheureux second Dahir Berbère du 16 mai 1930, scellé par le Sultan Mohammed Ben Youssef, et visant à séparer juridiquement Berbères et Arabes. L'on connaît moins le, très curieux et très puissant, imaginaire artistique qui l'accompagne, source d’œuvres multiples et fascinantes, mais devenues souvent confidentielles, en musique, peinture, et surtout en littérature dite berbériste. Nous présentons cette dernière, à son apogée, entre 1914 et 1934, correspondant à sa phase de surdétermination politique.

Berbérisme et littérature

Berbérisme

 

Au sens large, la littérature berbériste offre une masse vertigineuse d'écrits. Il y a d'abord un certain nombre d'idéologues ou de publicistes, comme le Commandant Paul Marty, auteur en 1925, du Maroc de demain, ou Victor Piquet qui publia en 1925, son Peuple marocain : le bloc berbère. Le plus illustre d'entre eux, Georges Surdon (Esquisses de droit coutumier berbère marocain, 1928), commissaire du Gouvernement près des juridictions chérifiennes et professeur de Berbère, eut sans doute, l'impact le plus important sur l'élaboration et la formulation des idées admises à l'époque, concernant les Berbères. Davantage destinés au grand public de la métropole, nous rencontrons ensuite, ceux que nous appellerions aujourd'hui, des écrivains-voyageurs. C'est le cas dès avant 1920, des frères Tharaud. C'est également celui d'un Pierre Mille, théoricien de la littérature coloniale, dont l'intérêt est qu'il renvoie, lui-même, à d'autres strates. Maurice Le Glay donne le ton, à cette époque, à une pléiade d'auteurs de croquis marocains qui s'abritent plus ou moins ouvertement sous son patronage, tels René Maur, Pierre Suisse, Marie Barrère-Affre (La Casbah parmi les tentes), René Euloge (Pastorales berbères), Pierre Redan, pseudonyme de André Pierre-Jean Daniel (Aux confins du pays berbère), Armand Lamy d'Alcantara (Wonda des Chleuhs), ou le Capitaine Saïd Guennoun (1867-1940, La Voix des monts). Maurice Le Glay est le chef d'orchestre. Ses « livres (Récits marocains de la plaine et des monts, Badda fille berbère, le Chat aux oreilles percées, Itto, La Mort du Rogui, Les Pasteurs, Les Sentiers de la guerre et de l'amour) contiennent tout un enseignement marocain qu'on ne saurait négliger »[1] (Roland Lebel, 1931).

 

[1]    Roland Lebel, Histoire de la littérature coloniale en France, Paris, libr. Larose, 1931, p. 120

Berbérisme et littérature

Aux fondements, se trouve aussi toute une catégorie de scientifiques, dont les multiples et prudentes nuances seront  rapidement écartées par les vulgarisateurs. Il ne fait pourtant aucun doute que c'est Émile Laoust qui  contribue de la façon la plus constante à l'étude de la société berbère, de ses rites et de ses coutumes. Mais Lyautey a un autre protégé, également docteur en berbérologie, Henri Basset (1892-1926). Laoust, Basset.... : le fil rouge reliant cette famille de savants, qui diversifient ensuite leurs recherches en histoire, sociologie, ethnographie, linguistique, littérature, civilisation, politique..., semble bien avoir été, à condition d'en supprimer les multiples nuances, une berbérophilie avérée. Enfin un homme a plus que tout autre, incarné le "Je les aime et je les tue" de Le Glay : Robert Montagne (1893-1954). Berbérisme culturel et politique de Pacification sont, en effet, indissociables. Le sentiment épique de ces littérateurs est nourri par un certain nombre de topos, de poncifs récurrents présents dans tous leurs ouvrages. C'est d'abord l'affirmation, maintes fois ressassée, que les tribus berbères, bien plus que pour leur indépendance et leur liberté, se battent à cause de leur atavisme belliqueux. Deuxième poncif : ces ouvrages prennent pour personnages, des Aït Ou Malou, des Fils de l'ombre selon le surnom que se donnent à elles-mêmes, les tribus zaïans du versant sud du Haut-Atlas. Il y a, ainsi, trois mythes récurrents dans toute cette littérature qui tourne parfois à l'obsession : Moha Ou Hammou, Sidi Ali Amaouch et le désastre d'El Herri (13 novembre 1914).

 

Berbérisme et littérature

Berbérophilie 

 

Chez tous ces auteurs, la réaction semble unanime : « Ces berbères de l'Atlas si acharnés à se défendre, montrent une aisance étonnante à s'adapter »[1] (Jérôme et Jean Tharaud, rééd. 1996), écrivent les Tharaud. Comme beaucoup, Saïd Guennoun met en scène la métamorphose du guerrier primitif en paysan bien de chez lui (bien de chez nous ?), en précisant qu' « en déposant son arme, l'Aït Ou Malou change radicalement d'aspect et d'allure »[2] (Saïd Guennoun, 1933). Le Zaïan devient donc un Cévenol ou un Auvergnat sourcilleux. Car pour l'essentiel, les textes berbéristes sont loin d'être racistes mais plutôt racialistes et évolutionnistes à l'image de l'anthropologie du début du XXe siècle fondée sur le mythe du progrès. Pierre Redan cite Le Glay qui « dans un de ses livres, raconte qu'en écoutant les petits indigènes dans une école franco-berbère, du Moyen-Atlas réciter : les Gaulois nos ancêtres, il pensait à voir leurs têtes de jeunes montagnards cévenols, que ce n'était pas si inexact qu'on aurait pu croire »[3] (Pierre Redan, 1955).

 

[1]    Jérôme et Jean Tharaud, Marrakech ou les seigneurs de l'Atlas, Maroc, les villes impériales, Paris, Omnibus, 1996, p. 770

[2]          Guennoun Saïd, La Montagne berbère, les Aït Oumalou et le pays Zaïan, Paris, Éditions du Comité de l'Afrique française, Rabat, Éditions Omnia, 1933, p. 27

[3]    Pierre Redan, Aux Confins du pays berbère, Paris, Delalain, 1955, p. 10

Berbérisme et littérature

Chacun se souvient des débats interminables des années 1920, sur des théories aussi obscures que fantaisistes, à propos de l'origine ethnique de ces populations, souvent considérées comme indo-européennes ! Chez tous ces littérateurs, la description des Aït Ou Malou est la même : Dans l'image du Maroc berbère, l'indigène a carrément une tête de Français !. Le Père Koller cite Maurice Le Glay en 1920 : « Tout jusqu'à leur morphologie, distingue Arabes et Berbères et fait de ces derniers, des hommes proches de l'Européen pour ne pas dire du Français car ne sont-ils pas frères des Ibères, des Basques, des Celtes ? »[1]. L'auteur reprend son idée-force sous une formulation encore plus nette : « L'idée essentielle dont il faut se pénétrer est que le peuple marocain n'est pas arabe »[2]. Les Aït Ou Malou ne seraient pas réellement différents, mais surtout en retard. Un débat agité s'engage même sur la comparaison, entre le monde berbère et notre Moyen Age. C'est pourtant finalement l'aventure d'un retour archéologique vers les fondations de la démocratie antique que tente la littérature berbériste en la personne par exemple, d'un Robert Montagne. La jemaa, ce conseil des anciens du canton berbère, plutôt que de la tribu, semble constituer, en effet, l'embryon d'une vie démocratique et pousse Henri Basset à opérer le rapprochement avec la cité antique.

 

[1]  Gilles Lafuente, La Politique berbère de la France et le nationalisme marocain, Paris, L'Harmattan, coll. Histoire et perspectives méditerranéennes, 1999, p. 85

[2]    Ibid.

Berbérisme et littérature

Montagne effectue cette exploration du passé européen sous le ciel berbère, en comparant les étapes démocratique et tyrannique correspondant réciproquement, aux mini-démocraties des jemaas atlassiques, et aux tentatives d'empires des grands caïds du Sud. Mais ce pouvoir qui n'est que le résultat du conglomérat produit par la fin des républiques berbères, n'aboutit jamais à la construction d'un État, et retourne à son anarchie originelle. Dans son numéro de décembre 1929, le Maroc catholique décrète ainsi que « le Moyen Atlas, c'est la démocratie sur toute la ligne »[1]. Pourtant l'aventure berbériste est aussi une tentative d'incursion ou de retour à un monde primitif, qui au-delà du Moyen Age et de l'Antiquité, appelle vers les origines mythiques de la sauvagerie. Le Zaïan devient peu à peu, véritablement, un primitif. L'aventure devient donc celle de la rencontre et de l'exploration de la mentalité primitive appréhendée avant tout comme païenne, c'est-à-dire surtout comme non musulmane. L'islam ne serait plus que le masque d'une réalité païenne bien plus ancienne et plus enracinée que n'importe quel monothéisme. L'affirmation de Montagne est très nette sur ce point : « Il s'en faut en effet que la nouvelle religion ait réussi à faire disparaître entièrement les vieux cultes naturistes d'autrefois qui sous la forme de rites agraires, se sont conservés dans le Sous, comme dans les autres régions montagneuses de l'Afrique du nord avec une étonnante fidélité »[2] (Robert Montagne, 1930).

 

[1]    Mohammed Benhal, le Collège d'Azrou, la formation d'une élite berbère civile et militaire au Maroc, Paris, Karthala-Iremam, coll. Terre et gens d'islam, 2005, p. 49

[2]    Robert Montagne, Les Berbères et le Maghzen dans le sud du Maroc, essai sur la transformation politique des Berbères sédentaires (groupe chleuh), Paris, F. Alcan, 1930, p. 50

Berbérisme et littérature

Dahir

 

Concernant les aspects les plus radicaux de cette idéologie, les mêmes noms reviennent : Le Glay, Gaudefroy-Demombynes, Surdon, Victor Piquet..., et même parfois, à partir de l'examen de cas isolés, des sociologues coloniaux, notamment Montagne ou Michaux-Bellaire. Le volontarisme de l'attitude de Lyautey est, pour le moins, ambigu, et c'est un fait que la Résidence baigne dans une atmosphère de berbérophilie, en laissant se développer un double berbérisme, tribal et caïdal. Au-delà même des purs idéologues, les écrivains, cités plus haut, développent l'inspiration berbériste, en créant de toutes pièces, ce mythe du bon Berbère, et inspirent cette politique, qui avec le Dahir Berbère de 1930, essaie de fonder la pérennité du système colonial, sur l'opposition mythique entre Arabes et Berbères. Des scientifiques jouent-ils cette carte hasardeuse ? C'est peut-être le cas d’Émile Laoust. Mais Robert Montagne (avec Massignon) est l'un de ceux dont l'implication est parmi les plus contradictoires. Sa participation à l'équipe ne fait aucun doute, et cette implication dure jusqu'à une date assez tardive.

Collège Berbère AZROU vers 1930

Collège Berbère AZROU vers 1930

Pour soutenir l'épanouissement du berbérisme littéraire, la création d'une structure scolaire s'avère nécessaire. Par exemple, l'élite berbère doit être préparée dans une institution spécialement et exclusivement créée pour elle : dès octobre 1927, une élite berbère est donc en formation dans le Collège Berbère d'Azrou, et l'Ecole militaire de Dar Beïda à Meknès. Maurice Le Glay, suggère de couvrir le monde berbère d'écoles françaises. Plusieurs savants sont, en partie à leur corps défendant, embarqués dans cette aventure. Ainsi Émile Laoust rédige un rapport sur l'organisation des écoles en pays berbère, très étudié, très net. L'attitude de Lyautey est pour le moins, contradictoire, puisqu'il résista toujours à la tentation éprouvée par beaucoup, de créer un Berbéristan. Mais de bout en bout, la politique berbère reçoit son plein agrément. René Euloge est, sans doute, l'un des meilleurs représentants de ce romantisme berbère à cause de sa distance, par rapport à ses aspects idéologiques caricaturaux, mais il lui est difficile de se faire entendre. Concernant le mythe de la faible islamisation, il affirme en effet que « ce serait une erreur profonde de penser que l'on peut opposer à l'Arabe conquérant, le Berbère autochtone, en donnant à celui-ci, une éducation européenne le détournant du Coran et en voulant faire de lui, une force anti-islamique »[1] (René Euloge, 1952).

 

[1]  René Euloge, Des Horizons d'hier aux horizons d'aujourd'hui, Les Derniers fils de l'ombre, Marrakech, Éditions de la Tighermt, 1952, p. 22

Berbérisme et littérature

Mais que l'on y prenne garde ! : ce n'est pas pour un moindre berbérisme que se prononce René Euloge mais pour un berbérisme plus direct, moins caïdal, en un mot moins lyautéen. Euloge est un homme de terrain chez qui nous retrouvons toutes les étapes que nous avons identifiées dans le berbérisme littéraire, par exemple celle du mythe des origines. Chez lui, le concept primitiviste trouve sa correspondance fortement connotée positivement dans le mythe romantique des origines : les Berbères détiennent un secret originel que leur civilisation trop avancée a fait perdre aux Européens, et qui pourrait bien être celui du bonheur et de l'enchantement de la vie. L'aspect crépusculaire de l’œuvre retient particulièrement. Il y a avant tout, un grand rêve d'espace et de liberté échappant à la civilisation dite moderne, lié à une forte sympathie pour la Dissidence. Face au crépuscule d'une indépendance millénaire, c'est finalement un hymne tragique et nostalgique à la liberté berbère, que l'auteur compose à travers toute son œuvre, dont cet aspect reste le plus attachant. Face à la Pacification en 1928, il pressent trop bien, le risque d'acculturation inhérent à tout génocide. Avec la fin de la liberté des tribus, l'auteur est surtout sensible à l'obscurcissement d'un monde s'effondrant sous les coups de boutoir de la modernité, et au désenchantement d'un avenir auquel il avait voulu échapper, en s'installant en Berbérie. Il éclate en de pathétiques imprécations devant la nuit qui s'étend : « L'on en vient à souhaiter qu'un vieux Chleuh crie aux touristes européens : vous avez cru nous apporter la lumière mais en réalité, vous désirez nous entraîner avec vous, dans votre nuit ! »[1] (René Euloge, 1949).

 

[1]    René Euloge, Cimes et hautes vallées du Grand Atlas, Bellegarde, Marrakech, imp. Sadag, éditions de la Tighermt, 1949, p. 56

Berbérisme et littérature

Tout cela fut-il une simple fantasmagorie, produite par ce magicien de Lyautey (avec son entourage), et à laquelle beaucoup se sont laissés prendre ? Peut-être un peu moins qu'on ne le croit. Ce fantasme est pourtant à la source d’œuvres attachantes : L'Histoire permettra-t-elle jamais de déterminer si elles valaient les sacrifices consentis, et encore plus, les souffrances provoquées ? 

 

 

Bibliographie très sélective

 

Benhal Mohammed, Le Collège d'Azrou, la formation d'une élite berbère civile et militaire au Maroc, Paris, Karthala-Iremam, coll. Terre et gens d'islam, 2005 (voir des extraits : http://azrou.anciens.free.fr/benhlal.htm)

 

Chalaye Gérard, René Euloge entre tradition berbère et modernité coloniale, Littérature et colonies, Cahiers de la SIELEC 1, Paris, Kailash, 2003  

 

Chalaye Gérard, La Littérature coloniale berbériste au Maroc (1914-1934) : une aventure malgré tout ?,  L'Aventure coloniale, Cahiers de la SIELEC 7, Paris, Kailash, 2011

 

Euloge René, Des Horizons d'hier aux horizons d'aujourd'hui, Les Derniers fils de l'ombre, Marrakech, Éditions de la Tighermt, 1952

 

Euloge René, Cimes et hautes vallées du Grand Atlas, Bellegarde, Marrakech, imp. Sadag, éditions de la Tighermt, 1949

 

Guennoun Saïd, La Montagne berbère, les Aït Oumalou et le pays Zaïan, Paris, Editions du Comité de l'Afrique française, Rabat, Editions Omnia, 1933

 

Lafuente Gilles, La Politique berbère de la France et le nationalisme marocain, Paris, L'Harmattan, coll. Histoire et perspectives méditerranéennes, 1999

 

Le Glay Maurice, Les Sentiers de la guerre et de l'amour, récits marocains, Nancy-Paris-Strasbourg, Éditions Berger-Levrault, 1930

 

Le Glay Maurice, Récits marocains de la plaine et des monts, Nancy-Paris-Strasbourg, Éditions Berger-Levrault, 1920

 

Montagne Robert, Les Berbères et le Maghzen dans le sud du Maroc, essai sur la transformation politique des Berbères sédentaires (groupe chleuh), Paris, F. Alcan, 1930

 

Pour compléter :

La politique berbère du protectorat marocain de 1913 à 1934

Charles-Robert Ageron

 

 

NB Les anciens d'Azrou peuvent lire au moins le début de Marrakech ou les seigneurs de l'Atlas, Maroc, les villes impériales, des frères Tharaud qui décrit le paysage d'Ito et la forêt de cèdres au dessus d'Azrou (fac-similé en format *.pdf, un peu long à s'afficher).

 

Les cartes postales anciennes sont tirées des collections de Gilbert Dubant.

 

 

 

Cet article a été rédigé pour l'Encyclopédie de la colonisation française (sous la direction d'Alain Ruscio).

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27 janvier 2018 6 27 /01 /janvier /2018 15:48
Leila Alaoui : Les Marocains

Il y a un peu plus de deux ans, Leila Alaoui, photographe maroco-française, grièvement blessée dans l’attentat d’Ouagadougou du 15 janvier 2016, succombait à ses blessures. Elle était au Burkina-Faso pour réaliser une série de photos sur les femmes burkinabé pour une ONG. J’avais fait écho de son travail intitulé « Les Marocains » auprès des vénérables membres de l’AAA au moment d’une exposition à Sanary-sur-Mer. Mais cette œuvre mérite d’être remise à l’honneur.

Leila Alaoui : Les Marocains

Marchand d'eau au souk de Boumia (province de Midelt)

Née à Paris en 1982, d’une mère française et d’un père marocain, Leila Alaoui a grandi au Maroc, mais a étudié cinéma et photographie à New-York. Elle vivait entre Marrakech et Beyrouth. Les migrants, des réfugiés syriens au Liban aux immigrants marocains et surtout sub-sahariens prêts à tout risquer pour rejoindre l’autre rive de la Méditerranée, furent un de ses thèmes favoris.

Leila Alaoui : Les Marocains

Mais avec sa série « Les Marocains » elle fait quasiment œuvre anthropologique. La fameuse place Djemaa-el-Fnaa, chez elle, à Marrakech, lui a offert quelques personnages – charmeur de serpent, tireuse de bonne aventure, musicien et même, sa photo favorite, le jeune sourd-muet qui l’aidait à monter son studio mobile – mais Khamlia, le village Gnawa, avec en particulier sa mariée au masque quasi africain, a aussi été riche en belles découvertes.

Leila Alaoui : Les Marocains
Leila Alaoui : Les Marocains
Leila Alaoui : Les Marocains
Leila Alaoui : Les Marocains
Leila Alaoui : Les Marocains

Place Djemaa el-Fna Marrakech

 

" Les Marocains est une série de portraits photographiques grandeur nature réalisés dans un studio mobile que j’ai transporté autour du Maroc. Puisant dans mon propre héritage, j’ai séjourné au sein de diverses communautés et utilisé le filtre de ma position intime de Marocaine de naissance pour révéler, dans ces portraits, la subjectivité des personnes que j’ai photographiées. Inspirée par “The Americans”, le portrait de l’Amérique d’après-guerre réalisé par Robert Frank, je me suis lancée dans un road trip à travers le Maroc rural afin de photographier des femmes et des hommes appartenant à différents groupes ethniques, Berbères comme Arabes. Ma démarche, qui cherche à révéler plus qu’à affirmer, rend les portraits réalisés doublement “documentaires” puisque mon objectif – mon regard – est à la fois intérieur et critique, proche et distancié, informé et créatif. Ce projet, toujours en cours, constitue une archive visuelle des traditions et des univers esthétiques marocains qui tendent à disparaître sous les effets de la mondialisation.

 

Cette manière hybride de concevoir le documentaire fait écho à la démarche corrective postcoloniale que de nombreux artistes contemporains engagent aujourd’hui afin d’écarter de l’objectif  l’exoticisation de l’Afrique du Nord et du monde arabe très largement répandue en Europe et aux Etats-Unis. Le Maroc a longtemps occupé une place singulière dans cette utilisation de la culture historique – en particulier des éléments de l’architecture et des costumes nationaux – pour construire des fantasmes d’un « ailleurs » exotique. Les photographes utilisent souvent le Maroc comme cadre pour photographier des Occidentaux, dès lors qu’ils souhaitent donner une impression de glamour, en reléguant la population locale dans une image de rusticité et de folklore et en perpétuant de ce fait le regard condescendant de l’orientaliste. Il s’agissait pour moi de contrebalancer ce regard en adoptant pour mes portraits des techniques de studio analogues à celles de photographes tels que Richard Avedon dans sa série “In the American West”, qui montrent des sujets farouchement autonomes et d’une grande élégance, tout en mettant à jour la fierté et la dignité innées de chaque individu. "

Sa plus grande difficulté, a-t-elle racontée, était de convaincre les gens à prendre la pause, "dans un pays ou des personnes ont des appréhensions superstitieuses envers l’appareil photo et considèrent souvent la photographie comme une façon de voler l’âme des gens."

Leila Alaoui : Les Marocains

Essaouira

Leila Alaoui : Les Marocains

Tamesloht, près de Marrakech

Après avoir essuyé de nombreux refus et passé plusieurs minutes à persuader des passants, la jeune femme finalement réussissait à en convaincre quelques-uns. Mais spontanéité oblige, elle n’a souvent pas eu droit à l’erreur: "Intimidés par le flash, ils quittent immédiatement le studio après la première prise, me laissant avec une seule chance de prendre la photo."

Leila Alaoui : Les Marocains
Leila Alaoui : Les Marocains
Leila Alaoui : Les Marocains
Leila Alaoui : Les Marocains

Khamlia (au sud de Merzouga)

La mariée est étonnamment masquée...

Leila Alaoui : Les Marocains
Leila Alaoui : Les Marocains

Rifaines : la plus jeune de Chefchaouen

Leila Alaoui : Les Marocains
Leila Alaoui : Les Marocains
Ma préférée

Ma préférée

 

 

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9 octobre 2016 7 09 /10 /octobre /2016 21:53
MAROC élections du 7 octobre 2016

 « Après cinq ans de pouvoir, les islamistes remportent les élections législatives au Maroc » Le Monde « Législatives au Maroc : les islamistes remportent l'élection » Le Point « Maroc : les islamistes remportent les élections législatives » Le Figaro « Les islamistes vainqueurs des législatives marocaines » L’OBS… La cause est entendue, ces élections scelleraient donc la victoire islamiste – traduite par nos identitaires par islamique – au Maroc.

MAROC élections du 7 octobre 2016

En effet, malgré cinq ans de gouvernement, ce qui le plus souvent se traduit par une usure et une érosion des votes, le PJD a non seulement gardé la tête, mais s’est même renforcé aux élections législatives du 7 octobre 2016. Il gagne plus de 4,5% des voix et 18 députés. Et, contrairement à ce qu’on pourrait penser, ce ne sont pas les populations rurales attachées aux traditions, mais les classes moyennes des villes qui votent PJD !

MAROC élections du 7 octobre 2016

Cependant, dans une élection à la proportionnelle, s’il sort en tête, il est loin de la majorité, avec à peine un tiers des voix et 125 députés sur 395. En effet, le système électoral est un mixte de proportionnelle sur des circonscriptions locales (avec un seuil de 6%) et de listes nationales, de femmes et de jeunes : 305 sièges d’une part, 90 de l’autre. Et les élections marocaines sont marquées par une faible participation (43% en 2016 contre 45 % en 2011).

Le deuxième phénomène est la monté en puissance du PAM – le parti du Palais disent ses détracteurs qui se font remonter les bretelles par le Roi – qui passe en gros de 12 à 26 % et qui, avec 102 députés devient pratiquement le seul antagoniste du PJD.

Montage mettant en scène le leader du PAM, El Omari, celui du PJD, Benkirane et celui de l'Istiqlal, Chabat Hamid.

Car, et c’est la troisième leçon de ses élections, les partis traditionnels, celui de l’indépendance, l’Istiqlal et le parti scissionniste fondé en 1959 par Ben Barka et Youssoufi, l’UNFP devenue USFP, ont, comme le dit Tahar ben Jelloun, reçu une claque. L’Istiqlal est passé de 15,20 % à 11,65 % et perd 14 députés, pire l’USFP est passée de 10 à 5 %, perdant la moitié de ses sièges et devenant un petit parti.

  Cette – très relative – victoire du PJD est d’autant plus marquante que la campagne a été émaillée par de croustillants épisodes comme cette assez bizarre arrestation d’un couple de tartuffes – prédicateurs intransigeants sur les mœurs – forniquant dans une Mercedes à 7 h du matin, après la 1ère prière. Et si les observateurs de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe (APCE) "n’ont ni observé ni constaté aucune irrégularité" lors des élections législatives du 7 octobre, la campagne,elle, a été marquée par des interventions du Palais et par le poids du Makhzen.

Car ce PJD, qu’on peut comparer à l’AKP en Turquie, n’a pas, comme ce modèle, les mains libres. En face du chef de gouvernement qu’a été et que sera son leader, Benkirane, le Roi reste le chef d’état et surtout a le titre de « commandeur des croyants ». Chef d’état il garde la main sur les ministères régaliens : intérieur, défense, Affaires étrangères notamment ; tout l’équivalent de l’administration préfectorale, mais beaucoup plus présente – une ville comme Azrou compte un Pacha, pour la ville même, sous-préfet urbain, et un Caïd pour la campagne, sous-préfet des champs – est à sa botte, comme la police, la gendarmerie, l’armée bien sûr… Et dans le domaine religieux, il garde aussi la haute main.

Et ce PJD, malgré sa progression, n’a pas non plus la majorité absolue et ses ex-alliés des gouvernements précédents ne semblent pas tous prêts à repartir. L’Istiqlal, dirigée par le peu fiable Maire de Fès, Hamid Chabat, a déjà claqué dans les doigts du PJD, provoquant en 2013 une crise dans la précédente législature. Le Rassemblement national des indépendants (RNI), qui, lui aussi, a perdu des plumes dans l’élection, bien que membre du gouvernement sortant, s’est présenté en adversaire résolu de son allié le PJD. Et il faut passer de 125 à 189 voix pour cette majorité.

Les enjeux de la COP 22 (qui va faire, n’en doutons pas, du Maroc le pays du Maghreb le plus écoresponsable... l’espace d’un sommet à Marrakech) vont obliger à résoudre rapidement cette question de majorité et de gouvernement. Mais il est, hélas, sûr que, quelle que soit l’alliance composite finale, les droits civiques ne progresseront guère. Et les cagots locaux continueront, en toute impunité, de persécuter les homosexuels, voire les actrices de cinéma, confondant le rôle et la personne. Et les couples dits illégitimes devront encore et encore ruser avec les indics et la police. Et les dé-jeûneurs, ceux qui demandent la levée de l’obligation de jeûner, au moins publiquement, pendant le Ramadan, seront encore arrêtés… L’obscurantisme – très hypocrite – fera encore sa loi.

La pleine et entière liberté de conscience n’est pas pour demain.

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28 août 2015 5 28 /08 /août /2015 21:28
Chantage au roi

Une paire de journalistes qui se fait serrer par la police, 40 000€ en poche, au sortir d’une rencontre avec un représentant du trône Marocain ; un avocat médiatique défenseur de Mohammed VI qui suggère une piste terroriste dans un chantage ; une presse courtisane au Maroc qui en profite pour tenter de discréditer toute critique du Maroc et de son souverain ; et l’avocat d’une prévenue qui subodore un coup monté : l’affaire du chantage au roi !

  Voilà donc deux journalistes : Eric Laurent, 69 ans, qui a une assez longue carrière derrière lui (Le Figaro, France Culture entre autres, et quelques livres d’investigations), Catherine Graciet, une freelance, mais qui a notamment écrit, avec le journaliste Nicolas Beau, La Régente de Carthage. Main basse sur la Tunisie, révélations épineuses sur le clan Trabelsi en Tunisie et notamment sur la femme de l’ancien président Ben Ali, tous deux impliqués dans une rocambolesque histoire de chantage du roi du Maroc, Mohammed VI, dit M6 !

  Eric Laurent, pour avoir écrit Mémoire d'un Roi, livre d’entretien avec Hassan II (1993), donc bien introduit au palais, n’est pas le perdreau de l’année quant aux arcanes de la cour marocaine. Mais depuis ce livre, qualifiée d’hagiographique par Dupond-Moretti, il a commis, avec justement Catherine Graciet, « Le roi prédateur ». Le titre indique qu’il n’est pas vraiment laudateur : comment Mohammed VI a fait du Maroc sa machine à cash, écrira Marianne ; et L’Express ne sera pas plus tendre en titrant Maroc Pour Mohammed VI seules comptent les affaires ; El País pour en avoir publié les bonnes feuilles (en espagnol) verra son n° interdit dans le royaume.

Donc, si l’on en croit Dupond-Moretti, avocat appointé par sa Majesté le roi du Maroc, nos deux prétendus journalistes mais authentiques racketteurs – de son point de vue – auraient voulu faire chanter son client. Moyennant la modique somme de 3 millions d’euros, ils renonçaient à publier la suite du Roi prédateur, programmée par les éditions du Seuil en janvier ou février 2016.

L’affaire aurait été amorcée par un coup de fil de Laurent au cabinet royal le 23 juillet 2015. Mais, toujours d’après l’avocat du roi, la plainte royale devant la justice hexagonale n’aurait été déposée que la semaine dernière. En accord avec la police française, la souricière s’est mise en place. Rendez-vous fut pris en France entre l’envoyé du palais et les maîtres chanteurs. Après discussion de marchands de tapis, transaction (fictive, bien sûr) se fit sur 2 millions ; les voyous, contre signature d’un engagement de ne rien publier, reçurent le misérable acompte de 40 000 € chacun.

Tout cela enregistré et filmé, comme dans une série télévisée. Et Laurent et Graciet de se faire coffrer à la sortie.

Que Maître Dupond-Moretti, qui n’est pas lié par le secret de l’instruction, nous conte, avec la plaisante morgue qui le caractérise, tous ces épisodes qu’il tient de son client, soit. Mais là où pointe comme l’ombre d’un doute c’est quand il évoque l’hypothèse que le supposé chantage serait lié au terrorisme, avec cette hypocrite esquive, quand on lui demande de préciser, qu’il réserve la primeur des éléments en sa possession au juge d’instruction.

Puisque l’avocat royal donne dans la complotite, allons-y !

 

A qui profite le crime ? est une question rituelle.

 

La Vie éco, journal marocain des plus courtisans, nous donne une piste quand il conclut son article sur l’affaire par “au-delà de son côté rocambolesque, l’histoire renseigne en tout cas sur les pratiques de certains milieux journalistiques en France : comme on réclame de l’argent pour ne pas publier, on peut aussi écrire et publier des articles ‘commandés’ contre des espèces sonnantes et trébuchantes”. “En somme, [il existe] des mercenaires de la plume auxquels font probablement appel les milieux français ‘hostiles’ à ce Maroc qui les dérange par ses positions toujours transparentes et légalistes. Maintenant que ces milieux sont démasqués, on comprend un peu mieux comment s’organisent épisodiquement ces campagnes médiatiques acharnées contre le Maroc, ses institutions et son roi…”.

Autrement dit, cette affaire, pour avérée qu’elle soit, va permettre de discréditer tout article, émission, livre, etc. un tant soit peu critique sur le transparent et légaliste Maroc et son roi !

Complot contre complot, l’hypothèse de l’avocat de Catherine Graciet, Me Eric Moutet, qui, lui, n’a pas eu accès au dossier, que tout cela sent le coup monté, n’est pas totalement à écarter. Au moins aussi crédible que celle de la complicité terroriste des deux journalistes.

 

Eric Laurent a beau tenter de faire passer l’affaire comme étant, de son point de vue, quand il répondait, prétend-il, à une proposition du Palais, une transaction privée, il a fait preuve de vénalité (et encore plus de sottise). Maître-chanteur ou corrompu potentiel, alternative peu honorable.

En revanche, quand Maître Eolas, l’accuse de xénophobie

Maitre Eolas ✏️ @Maitre_Eolas   

Très classe la défense d'Eric Laurent. Un poil xénophobe, les marocains apprécieront. https://youtu.be/7R2jhjZBTJE?t=1m33s …

 

il pousse peut-être la confraternité corporatiste avec Me Dupond-Moretti un peu loin. Certes le prévenu quelque peu courroucé par les réquisitoires de l’avocat du palais prétend qu’il ne se comporte plus en citoyen français mais en sujet marocain, mais l’opposition est entre citoyen et sujet. En bref, à tort du point de vue de Me Eolas, à raison du sien, il reproche au médiatique avocat son zèle courtisan.

 

Reste que la stupidité cupide et inversement du journaliste alimente des thèses complotistes au Maroc – le grand satan n’étant pas les USA mais l’Algérie – et va permettre de discréditer toute approche un peu critique de la situation marocaine.

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23 janvier 2015 5 23 /01 /janvier /2015 22:34
Le Général d’Amade, boucher de la Chaouïa

L’excellent Alain Korkos, dans une brève d’@si, a attiré mon attention sur un Général d’Amade, prédécesseur de Lyautey, dans la conquête du Maroc.

Ce Général avait eu les honneurs d’une revue en 1908, « Les Hommes du jour », pour ses exploits guerriers dans la Chaouïa (région de Casablanca).

Le général d'Amade dans les ruines de Casblanca

Le général d'Amade dans les ruines de Casblanca

Les hommes du jour, Méric 1

Le texte de Victor Méric (Flax) est placé sous l’égide de Georges Clemenceau : « Qu’y a-t-il de plus contradictoire que d’appeler tous les Français sous les drapeaux pour défendre le foyer sacré de la patrie et de les employer à voler la patrie des autres ? »

 

Puis il poursuit : « Les pauvres diables qui s'en vont tuer et risquer leur peau pour enrichir une minorité de malins sans scrupules sont peut-être à plaindre. Ce sont des inconscients. Leur excuse réside dans leur ignorance. Ils ne savent pas. Pour leur faire jouer leur ignoble rôle, on leur a farci le cerveau de mensonges. On leur a raconté des histoires sur la Patrie, sur la grandeur de leur pays ; on leur a soufflé la haine de l'étranger ; on leur a persuadé qu'il était beau, qu'il était noble, de travailler dans l'assassinat en gros, alors qu'il est criminel d'opérer en détail. » (cité par A. Korkos)

 

« Mais ceux qui ne sont certes pas à plaindre, ce sont ceux qui les commandent et les dirigent, les professionnels du meurtre qui vivent de la guerre, cueillent leurs galons, leurs croix et leur fortune dans le sang. Le général d'Amade dont nous entreprenons de conter ici les prouesses est un des plus beaux spécimens du genre. Voilà plusieurs mois qu'il conduit son troupeau d'inconscients à l'assassinat. » (cité par A. Korkos)

 

« Les honnêtes gens qui nous gouvernent lui ont conféré une auréole imprévue de général humanitaire, pitoyable aux vaincus. A les entendre le général d’Amade s’amadouerait. Lorsque le combat est terminé, lorsqu’il n’y a plus que morts et ruines, sa bienveillance intervient. »

Les hommes du jour, Méric 2

Les horreurs marocaines

« Il faut croire que le patriotisme est une conception tellement bizarre qu’elle atrophie les cerveaux et endort les consciences, puisqu’il ne peut se trouver un patriote assez soucieux du bon renom de sa Patrie pour protester contre les horreurs marocaines ».

 

Méric résume les incidents qui amenèrent à ce que huit européens furent tués, en invoquant la profanation de cimetières : « Fatalement le fanatisme des Marocains – puisqu’il est entendu que le patriotisme et le sentiment d’indépendance deviennent du fanatisme dès qu’il s’agit des autres – devait de réveiller ».

 

« Alors les massacres commencèrent. (…) Bientôt les rues de la ville furent transformées en mare de sang. Les habitants s’efforçaient de fuir le massacre. » Un correspondant du journal Le Matin raconte qu’on ne fait pas dix pas sans rencontrer un mort, qu’il semble qu’un cataclysme ait anéanti toute la population. L’air est empuanti par l’odeur des cadavres qui portent des blessures horribles.

 

 

  

 

NB Le général d'Amade est arrivé après le bombardement de Casa (troubles en juillet-août 1907) dont le général Drude est responsable. Sa campagne de la Chaouïa durera de février à mai 1908.

Les hommes du jour, Méric 3

« On aurait pu s’en tenir là. Les huit ouvriers occis étaient bien vengés.(…) Mais (…) le bombardement de Casablanca n’était qu’un hors-d’œuvre. (…) Les voilà qu’ils s’enfoncent dans les terres. (…) ils rencontrent des douars, c’est-à-dire des petits villages paisibles (…) Nos valeureux soldats n’ont pas d’hésitation. Ils canonnent les douars. Ils bombardent sans merci. (…) Tout y passe : femmes, enfants, vieux et jeunes. Quand il n’y a plus rien debout, le général d’Amade se souvient qu’il est un général humanitaire et fait cesser le feu. »

 

« …ce boucher sanglant n’est pas le principal coupable. Il n’est en somme qu’un instrument. (…) Les vrais responsables ce sont les individus méprisables qui sont au pouvoir qui (…) se font les valets des flibustiers de la finance… »

 

« Pourtant tout se paie. (…) Les assassins d’aujourd’hui auront un jour ou l’autre à se défendre, eux-mêmes, contre d’autres assassins. »

Le Général d’Amade, boucher de la Chaouïa

Le dessinateur, Aristide Delannoy (collaborateur également de l’Assiette au beurre), avait été pour son dessin de couverture condamné à un an de prison ferme et à 3000 francs d’amende. Pour sa défense et à son bénéfice, l’Assiette au beurre avait sorti un n° spécial, « Les dessinateurs sont des gens qui… », dont la couverture est d’une actualité aigüe, plus d’un siècle après.

Des gens qui ne respectent rien

Des gens qui se font mettre dedans...

Des gens qui ne sont même pas mariés

Des gens obscènes.

Des gens qui ne s'habillent pas comme tout le monde.

Des gens qui n'entendent rien à la politique.

Des gens qui ont de belles idées.

Des gens qui ont le coeur sur la main.

Des gens qui se font chiper leurs idées

Des gens qu'on ne muselle pas...

Des gens qui ont le ciel bleu pour pays

« À la condition de ne pas toucher à la magistrature ni à l'armée, de respecter les cultes établis, de ne pas porter atteinte aux bonnes moeurs en attaquant les mauvaises, de fermer les yeux là où je vois quelque chose et de les avoir grands ouverts là où je n'y vois point… on m'a dit que je pouvais tout dessiner »

Gallica, bibliothèque numérique de la BNF, permet de découvrir plus de 650 n° de l'Assiette au beurre

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29 mai 2013 3 29 /05 /mai /2013 18:41
“Quel souk !”

« Quel souk ! » : exclamation typique de parents devant la chambre de leur ado. Mais, contrairement à l’apparence le souk hebdomadaire est rigoureusement ordonné. Tout autant que l’étaient nos marchés ruraux d’autrefois avec les rangées de barres pour attacher les bovins et le regroupement des stands et étals par activités. Si désordre il y avait, c’était les goulots d’étranglement provoqués par les chalands qui bloquaient les allées pour tailler une bavette.

« Quel souk !» : exclamation toujours admirative quand on redécouvre celui d’Azrou, le plus beau du Moyen-Atlas. J’entends les Khnifri protester que celui de Khenifra mériterait la palme. Que nenni répond l’azrioui d’adoption avec chauvinisme.

Photo M. Fabre

Photo M. Fabre

Le plus spectaculaire est, sans aucun doute, le marché aux bestiaux, ici ovins essentiellement. Certes pas de maquignons en longues blouses noires, armés de leurs longs bâtons, du marché douécin d’un passé hélas très lointain. Mais les échanges quasi muets entre acheteur et vendeur sont tout aussi codés. Et les moutons, têtes comme emboîtées les unes dans les autres, n’ont pas besoin de barres pour être parfaitement rangés.

“Quel souk !”

Le plus coloré est certainement le marché aux fruits et légumes. Maticha, p’tata, mechméch, banân, friz, khizzo, bsla, etc. s’offrent aux acheteurs. Les pastèques sont énormes et les melons verts délicieux. Mais les cerises, victimes d’un printemps pourri, ne sont pas au rendez-vous. Olives et amandes, épices variées, forment des tableaux plus nuancés.

Les volaillers eux sont à un autre bout du souk, poulets sur pied (ou plutôt ergots) qui seront plumés et vidés sur place.

Photo M. Fabre

Photo M. Fabre

Les tapis, hélas, sont de moins en moins nombreux. Quant aux bijoux anciens n’en parlons même pas.

En revanche, on trouve de tout au souk : chaussures à son pied, caftans, gandoura, mais surtout vêtements et sous-vêtements modernes, couvertures, valises, tentures, cocottes-minute et batterie de cuisine, vaisselle, PQ et lessives, outils, etc. Et même un lit et autres meubles. Liste non exhaustive loin s’en faut, puisque l’on y a même découvert des vendeurs à la sauvette de modèles réduits de voitures et camions, téléguidés ou pas.

“Quel souk !”

Si les carrioles à bras assurent toujours les transports dans les allées les plus étroites, les bourricots ont été supplantés par des tricycles motorisés. Et quand les marchands de bestiaux ont fait leurs achats, ils n’hésitent pas à lancer leurs camions dans les allées, provoquant une telle pagaille que l’on peut, à bon droit, s’exclamer : « Quel souk ! »

Mardi 14 mai AZROU

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23 novembre 2009 1 23 /11 /novembre /2009 17:21

Les petites filles naissent dans les roses, les petits garçons dans les choux et les abruti(e)s dans les souches !

 

Un incertain Tian – et néanmoins « invité » du Post* – publie un article : Un français tué d’un coup de fusil au Maroc : que s’est-il passé ? (Tian est le spécialiste du fait-divers sur Le Post).  Là, il s’est contenté de pomper Le Point (jusque dans les hypothèses peut-être hasardeuses) : Un ressortissant français a été tué par des inconnus vendredi sur une route secondaire entre Larrache et Ksar El Kebir, dans le nord du Maroc, a-t-on appris samedi de source sécuritaire. L'homme, âgé d'une soixantaine d'années, mais dont l'identité n'a pas été communiquée, était au volant d'une fourgonnette dans laquelle se trouvait également sa compagne, de nationalité marocaine et âgée d'une trentaine d'années.
La fourgonnette a été arrêtée vers 7 heures du matin par quatre hommes cagoulés qui ont abattu le conducteur d'un coup de fusil avant de s'enfuir avec le véhicule, a-t-on précisé de même source. La passagère marocaine n'a pas été blessée au cours de l'agression, mais a été hospitalisée en état de choc.
Aucune hypothèse n'est exclue par les enquêteurs pour expliquer ce drame, y compris celle d'une "transaction" liée à la drogue qui aurait mal tourné. La zone de Larrache est, avec les montagnes voisines du Rif, l'une des principales régions productrices de cannabis au Maroc.
[…] La gendarmerie marocaine a été chargée de l'enquête et des recherches d'envergure, avec des hélicoptères et d'importants moyens humains, ont été déclenchées pour retrouver les agresseurs du couple.
http://www.lepoint.fr/actualites-societe/2009-11-21/maroc-un-francais-tue-d-un-coup-de-fusil-son-vehicule-vole/920/0/397604

 

Immédiatement les beaufs racistes (pléonasme et ça peut être mis au féminin) se sont déchaînés dans l’anonymat complet :

« un homme âgé d'une soixantaine d'année, la femme marocaine âgée d'une trentaine,et vous vous attendiez que la femme ait un truc.(voyons) écrit "nanny" » « SOS racisme, pas de marche silencieuse ? Pas de voiture brulée à marrackech ? Pas de "on a le droit d'être là" ? Pas de banderolles contre les agresseurs ? Mais que fait SOS Racisme ? Pas d'appel au calme...c'est déjà calme pouisque tout le monde s'en fout !! Trafic de drogue...mais bien sur....y'a plus de chance que ce soit car monsieur le blanc peut être non musulman a épousé une jeune musulmane de TRES bonne famille... et que cette jeune femme a peut être eu le malheur de faire un mariage d'amour...et non arrangé par ses parents ! dit "Alors" » Une "Maria" va dans le même sens : « c'est du racisme pure et simple. Quand ils voient un français , ils le frappent comme de la merde mais quand c'est leurs races , ils ne font rien. Alors ça je peux dire que c'est du racisme anti-blanc. SOS racisme ne dit rien ( pas de manifestation, pas de médiatisation) car pour eux ce n'est pas du racisme. Mais quand un marocain ou bien un africain se fait agressé par un ou des français pour eux ça c'est du racisme ( manifestation et médiatisé). Honnêtement, ils sont trop fort SOS racisme. » mais le mot racisme a dû tilter sur le logiciel du modérateur qui a fait disparaître cette infamie. Une aussi infâme "Belette" peut écrire : « Des locaux qui tuent un étranger au fusil: on va avoir droit à des torrents d'indignations politiques, à des foultitudes de réactions d'associations en tout genre, à des artistes "engagés" qui vont s'engager, à des intellectuels qui vont "intellectualiser" et à des dizaines de voitures brûlées par des jeunes "en souffrance". En fait non, il n'y aura rien car la victime est un Français et les agresseurs sont arabes, plus précisément Marocains. »

 

Ayant osé protester : « Les commentaires de cet article sont un vrai rendez-vous de la fachosphére identitaire qui peut afficher son racisme le plus crasseux... »   je me suis attiré deux réponses : « tu sais ce qu ils te disent le identitaires espece d ane ? » signé ( ?) "RENESHEILA" et d’un prétendu "JFKennedy" : « Le soit disant LAUNAY s'appelle en réalité Mouloud et se réjouit de la mort de ce "sale porc françaoui impur" qui avait osé souiller la blanche colombe marocaine. Il n'a donc eu que ce qu'il mérite et naturellement l'indignation n'est concevable que dans son sens. Allez vas changer tes babouches : elles sentent la camenbert et ce n'est pas très hallal! Launay, je me demande un peu, pourquoi pas l'honnèteté pendant que tu y es., face de rat. »

 

Ce ne sont que quelques spécimens de la non pensée de ces personnes qui, si elles étaient obligées de s’exprimer sous leur identité,  ne pollueraient plus les forums et les commentaires !

 

Les partisans de l’interdiction de la burka disent que dans l’espace public citoyen on doit être à visage découvert. L’anonymat est la burka des lâches qui se débondent !

 

* "Le Post" est un site d'actualités, filliale du Monde. Cet article a bizarrement était censuré par la "modération" qui soit est assurée par un robot qui ne distingue pas ce qui est dénoncé de ce qui est énoncé, soit, s'il y a de l'humain, parce que Le Post ne supporte pas que l'on pointe les méfaits de l'anonymat qui sévit sur son site.

Cette "modération est de toutes façons assez erratique : un commentaire, bien sûr, ironique, dans lequel je disais que la noire Rama Yade avait été jugée plus couleur locale dans le Val d'Oise que dans les Hauts-de-Seine ayant été censuré, je l'ai refait en citant une phrase de Valérie Pécresse (qui disait la même chose) : censuré à nouveau...

 

Finalement il s'est avéré qu'il s'agissait d'un acte purement crapuleux : les gendarmes Marocains ont retrouvé le 'gang' et son refuge où il y avait d'autres véhicules capturés de façon moins meurtrières.

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