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6 septembre 2021 1 06 /09 /septembre /2021 15:19
« Reine Iza amoureuse »

« Roman érotique ou mystique, Reine Iza amoureuse de François Bonjean (1884-1963) ? Érotique et mystique ? « 

Ainsi commence la présentation de Gérard Chalaye, qui, avec l’accord des petits enfants, a entrepris la réédition de ce roman, joyau de la littérature de l’ère coloniale, paru en 1947. Gérard Chalaye, contributeur de ce blog (ici et encore ici) est un membre éminent de la Société internationale d'études des littératures de l'ère Coloniale (SIELEC) et participe à l’Encyclopédie de la colonisation française (sous la direction d'Alain Ruscio). Bonjean, instituteur puis professeur a parcouru dans sa carrière professorale une partie du monde musulman : Le Caire, Alep, Constantine, Marrakech, Rabat puis Fès, Alger et une échappée vers l’Inde avec Pondichéry, avant de revenir à Fès. Même si, comme le souligne G. Chalaye, Bonjean n’est pas Bracoran, le héros du livre, son personnage principal, est nourri de son expérience.

Outre Iza, l’héroîne marocaine, les deux personnages principaux, le Comte de Bracoran et son compagnon de captivité pendant la Grande Guerre, Guérin, ont des personnalités contrastées, l’un, l’alim du mènzeh, le savant du belvédère, l’autre l’affairiste, l’un presque d’une chasteté monacale, l’autre menant grande et libertine vie, à la Nouba, comme il a baptisée son Riad.

« Reine Iza amoureuse »

"Et l’orgie recommençait à faire claquer au vent sa pourpre bannière semée d’étoiles de clinquant. Tout débutait on ne peut plus sagement. Assortis avec soin, les invités arrivaient vers neuf heures. Imitant à s’y méprendre les gestes d’un maître de maison marocain, Guérin préparait de ses mains le thé à la menthe.

[…]

Tandis que les convives savouraient la pastilla, les chirates accordaient leurs instruments dans la pièce voisine. Portées par des voix langoureuses et par des accords familiers à chaque fibre, les qaçidas agissaient comme des philtres.

C’est à ce moment que Ftaïma, toujours triste et douce, apportait le champagne. Convives et musiciennes vidaient les coupes d’un trait. À demi grises, les chirates chantaient

avec plus de passion.

[…]

Quand la température lui semblait assez montée, Guérin faisait un signe. De derrière chaque portière surgissaient des almées, nacrées, chatoyantes, parées comme châsses.

L’une d’elles enlevait son litham et s’en servait comme d’une écharpe pour danser.

Un poème de Si-Driss l’avait célébrée ainsi :

Bien qu’habituée à laisser voir son visage,

Ito n’a pas voulu quitter

Son beau litham brodé

Même lorsque saoule de vin, de musique et d’amour

Elle a dansé la danse de son pays

Complètement nue au clair de lune !

[…]

À l’aube, la Nouba faisait penser à ces paquebots dont les passagers ont quitté les cabines pour passer la nuit sur le pont."

Extraits

Une des singularités de ce roman qui se déroule dans le Maroc des années 30 (de Bracoran rejoint Guérin à Fès en 1929) est que dans ces protectorats (français et espagnol), la présence des représentants des puissances coloniales n’apparaît absolument pas. Juste une allusion aux affaires indigènes (A.I.) pour pointer leur incompétence.

Et Guérin, le sybarite, n’a pas de mots assez durs à l’encontre des Européennes de la Ville Nouvelle. « Le bar, le ciné, le dancing, les garçonnières se partageaient leurs loisirs. Leur maison, la marmaille se voyaient abandonnées aux domestiques. Les amants étaient encore moins écoutés que les maris. Elles s’employaient, avec les mêmes ruses, à leur passer dans le nez les mêmes anneaux. « Sainte-Vierge qui avez conçu sans péché, accordez-moi la grâce de pécher sans concevoir ! ». Et  la seule française qui apparaisse, personnage le plus caricatural du roman, est une « ethnographe de profession, jeune personne agitée et snob, dont la prétention n’a d’égale que l’ignorance ».

Les seuls Français mâles qui apparaissent, hors de Guérin et de Bracoran, sont deux convertis à l’islam : Si-Ahmed et Si-Abdelkader.

Et la société marocaine décrite continue de vivre selon ses seules règles. « Les histoires d’enfants volés étaient monnaie courante au pays des voleurs de boeufs. » Ainsi de cette Iza bint Abbas « volée, un jour qu’elle avait voulu rejoindre, toute seule à pied, ses parents dans la ferme du caïd. »

On ne déflorera pas l’histoire, en contant comment Iza se retrouve seule avec sa cousine, épouse du Hadj Moustafa, et la servante dans le patio de la maison de Bracoran.

« Reine Iza amoureuse »

"À elles deux, Dalila et Iza n’avaient guère plus de trente- cinq ans.

[…]

Assises, jambes pendantes, sur le bord libre du patio, elles laissèrent tremper dans le petit oued leurs pieds rougis par le henné. L’eau silencieuse se hâtait sur un lit de zéliges. Se sachant à l’abri des regards, elles retirèrent leur séroual pour mieux jouir de la fraîcheur de l’eau et du carrelage.

La nudité, entre Mauresques, n’a rien d’inconvenant. Allant ensemble au hammam, elles ne se soucient pas plus de cacher leur corps que de le montrer. Dalila avait la passion des comparaisons. Elle sortit son sein, dont elle était fière, l’examina minutieusement et pria Iza d’en faire autant. Ses yeux ne faisaient qu’aller de l’une à l’autre gorge. La lumière de fin d’après-midi exaltait les ambres de la jeune chair comme elle le faisait pour les géraniums, les oeillets, les roses, et pour le col des tourterelles. L’occasion parut favorable à Dalila de remettre sur le tapis la question de la couleur des peaux.

Ayant couru s’assurer d’un coup d’oeil que le verrou de l’entrée était toujours poussé, elle ôta sa chemise et dépouilla Iza de la sienne.

[…]

Iza dut parcourir le riad vêtue seulement de sa grâce. Avec la même ingénuité qu’Ève avant la désobéissance, elle se conformait aux indications de Dalila, s’arrêtant tantôt à l’ombre, tantôt au soleil, et attendant dans les deux cas, sans trop d’inquiétude, le résultat de l’examen.

La plupart des femmes, s’exclama Dalila, ont intérêt à ne se montrer nues qu’à travers la vapeur de l’eau chaude Par Dieu ! Par Dieu ! Ce n’est pas ton cas ! Tu n’es pas seulement – tbarak Allah ! – jolie et gracieuse ! Dieu t’a faite belle, entièrement belle ! Tu as les chevilles de ton cou si pur, le nombril de ta petite bouche, les épaules de tes hanches si bien sorties, comme aussi la taille de ta croupe, taille semblable, j’en jure par les anges, à la tige qui porte une lourde rose !

Ce fut au tour de Dalila de recueillir des compliments. Potelée,rebondie, avec des mains et des pieds de poupée, chacun de ses mouvements faisait béer aux anges des fossettes gourmandes, disait Iza, de mots doux et de baisers. Au soleil, elle paraissait presque aussi claire que sa cousine, mais à l’ombre, l’écart allait en augmentant. Foin de la « peau de navet » ! semblait proclamer la gorge aux brunes aréoles. Gloire à la peau d’or !

Dalila la pria de lui tourner le dos. (…) Saisissant le seau, elle en lança le contenu sur les belles épaules. Ce fut le signal de la bataille du riad. L’eau jetait sur les luisantes nudités des écharpes dont l’éphémère tissu se résolvait en arcs-en-ciel."

 

Extraits

Iza va, beaucoup plus tard, décider de ne se vêtir que de sa grâce, lors d’un voyage vers Tanger, sur une plage au dessus de Larache.

« Reine Iza amoureuse »

"Sautillant de roche en roche, elle poussa un cri. Les lames avaient creusé dans le récif une espèce de baignoire dont les bords dessinaient un rond parfait.

[…]

Seule émergeait la tête délicate, couronnée de ses tresses. Elle l’agitait dans tous les sens, s’amusait à tourner sur elle-même, comme une toupie. L’air salin, les rais de soleil, la tiédeur de l’eau, la présence de son Adam la grisaient. Comme lui, elle se serait baignée ! Le besoin d’imitation qui, sur le Continent de la Passion, devient si aisément irrésistible, se trouvait aussi pleinement satisfait que le besoin berbère de rire, de se trémousser, – sans compter celui de plaire, et celui de jouer avec le feu, de voir jusqu’où pouvait aller la soumission de cet homme à la force sans limites ! Le métal pâle et doux des épaules apparaissait et disparaissait au rythme de sa joie. Un instant il entrevit la gorge. L’avait-elle fait exprès ? Elle-même, sans doute, n’aurait su le dire. En vérité, elle se trouvait plus à l’aise nue qu’en maillot. Ayant fait à loisir, la veille, connaissance avec son corps d’homme, il lui semblait naturel d’être nus l’un en face de l’autre, sous le soleil, devant ces blocs également nus, lisses, heureux. Pourquoi sa beauté à elle serait-elle demeurée en reste sur la sienne ? Mais comme elle était femme, il lui fallait en même temps offrir et refuser, montrer et cacher. L’endroit semblait avoir été choisi à souhait pour ce jeu, où d’instinct elle excellait.

Lisant sur son visage le plaisir qu’elle lui faisait, elle ne se préoccupait plus de mettre sur le compte de la poussée de l’eau ce qui venait de sa confiance aussi tendre qu’enflammée. Lentement, elle fit émerger les épaules, arrondies, luisantes comme la colline qui fermait l’horizon. Prenant ses seins dans ses mains comme un couple de jeunes ramiers, elle demanda :

– Vous plaisent-ils, Seigneur ?

La réponse, aussi directe que la question, ne fut pas moins tendre. Il couvrit de baisers la paume de sa main ; puis le dessous, enfin l’extrémité du pouce.

[…]

Elle le conjura de ne pas bouger. Par Dieu ! qu’il était beau, un pied en avant, les bras rendus semblables par sa fougue à des ailes !

[…]

Elle s’était remise à secouer la tête, à tourner sur elle-même, à imprimer à ses épaules le shimmy de la haïdouce. Ivre de liberté, de générosité, elle sautait presque hors de l’eau, appuyée des mains au rebord de la conque.

[…]

Non, elle ne regrettait pas d’avoir procuré l’occasion à Bracoran d’admirer son corps ! Au contraire, elle ne se trouvait pas encore assez nue dans la conque ! Elle brûlait d’en émerger vêtue seulement de sa joie et de la sienne ! Si elle lui avait offert ses seins, c’était parce qu’elle n’avait pu se tenir de le faire ; parce que tendresse et gratitude l’avaient emporté soudain sur la pudeur !"

Extraits

 

La présentation de Gérard Chalaye vous introduira dans le côté mystique du roman. Mais, au moment où certains se gargarisent de salafisme, présenté comme la matrice fondamentaliste du terrorisme islamiste, il est intéressant de voir le fqih (le juriste) Hadj Moustafa, en bon ouahabite, appeler le culte des saints idolâtrie - on ne pouvait rien imaginer de plus contraire à la Sounna – mais avec une sage indulgence, conduire sa femme à la koubba (tombeau) du saint de Sefrou, Sidi Ali Boussarine. Ce marabout, connu de la mer au désert pour commander aux démons, joue d’ailleurs un rôle essentiel dans le mektoub de l’héroïne.

Autrement dit, Wahhabisme (branche du salafisme) n’est pas synonyme de fanatisme.

Bonjean, à travers son roman, fort non seulement de son vécu mais de celui de sa troisième épouse Mejouba Tilali Al Oudihi, dite Lalla Touria, nous fait pénétrer dans cette société de la bourgeoisie marocaine, corsetée dans la caïda, la coutume, la tradition dont les règles s’imposent, et contextualise des mots un peu galvaudés, comme mektoub ou baraka.  Et il donne une synthèse de la religion musulmane dans le véritable examen de passage que fait passer le Hadj Moustafa à de Bracoran, qui vient d’annoncer son adhésion à l’islam (p.242).

Il faudrait aussi évoquer le style qui a le charme nostalgique d’une écriture propice aux belles dictées des années cinquante, comme en témoigne l’extrait tiré du début du roman où de Bracoran, qui assiste au Moussem (la fête annuelle) de Moulay Idriss, se lève au petit matin, dans cette ville sainte.

"Il considéra un moment la ville que l’Idrisside persécuté par Haroun al Rachid était venu bâtir dans le calme vallon. Les maisons fraîchement crépies épousaient la pente en dessinant un huit. Plus de mille ans après l’événement, la fête du constructeur faisait s’épanouir chaque année une ville de toile aux abords de la ville de pierre. Les habitants de l’une et de l’autre dormaient pareillement. Seuls des coqs à la voix enrouée se répondaient de terrasse en terrasse. La lumière frisante, en rosissant la chaux, accentuait les verts des parties à l’ombre. Cernée de tous côtés par l’olivaie, la ville sainte chatoyait, énorme perle baroque sertie de vieil argent.

[…]

Ayant dépassé les vergers d’oliviers, il prit le premier sentier de pâtre en direction de la colline. Il montait sur la pointe des orteils, avec les précautions du chasseur qui veut surprendre le gibier. Singulier gibier ! Des gouttes de rosée en train de s’évaporer sur la feuille de  l’asphodèle ; le parfum pénétrant de l’oeillet sauvage ; la grâce fragile des fleurs du cyste ; l’ombre légère de quelque térébinthe ; le vert étonnamment lumineux des feuilles naissantes du figuier, semblables à autant de petites oreilles ; le roucoulement obstiné de la tourterelle, qui va répétant son secret des jardins du Souss à ceux de Tanger, sûre qu’elle peut livrer ce secret à toutes les brises, puisqu’elle le crie dans la langue du paradis…"

 

Un beau texte pour un concours d’orthographe à Ifrane.

« Reine Iza amoureuse »

Version numérique : 18,99€

NB La photo date de 1955 (concours d'élégance à Aïn Diab).

Les illustrations - sans rapport direct avec le texte - sont tirées de l'oeuvre d'Etienne Dinet, peintre orientaliste, dont le destin est proche de celui de Bracoran, puisqu'il va se convertir à l'islam.

 

En complément deux critiques tirées du Courrier de la SIELEC n° 12

« Reine Iza amoureuse »
« Reine Iza amoureuse »
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13 février 2019 3 13 /02 /février /2019 18:55
"DICTEE DU MAROC" IFRANE

DICTEE DU MAROC 15ème EDITION

DEMI-FINALES D'IFRANE

Le samedi 9 février 2019, à l'université Al Akhawayn d'Ifrane, s'est merveilleusement déroulée la manifestation (nous pourrions presque dire la fête) des demi-finales de la 15ème édition de la Dictée du Maroc, organisée par l'Union des conseils des parents d'élèves (UCPE) et le Club UNESCO. Demi-finales au pluriel, disions-nous..., car quatre niveaux d'âge, d'expérience et de formation étaient représentés pour concourir : minimes, cadets, juniors et seniors.

A 14 heures, un nombre impressionnant de candidats (accompagnés de leurs professeurs) de ces quatre groupes, issus des sévères sélections de plusieurs établissements scolaires de la région, se sont retrouvés dans un agréable amphithéâtre de la belle université Al Akhawayn et ce, grâce à l'abnégation efficace de Mme Souad Haouam (CUAM) et de M. Ali Adnani (UCPE Ifrane).

"DICTEE DU MAROC" IFRANE

Après l'accueil chaleureux des organisateurs, et l'explication du déroulement des épreuves, un texte humoristique, Les Bleus des "bleus", préparé sur mesures, par M. Jean-Pierre Colignon*, a été dicté d'une voix experte, à l'ensemble des candidats, répartis dans la salle selon leurs qualifications. Tous les participants et observateurs peuvent attester du niveau d'exigence de cette épreuve, dont il est à craindre qu'une fraction importante des citoyens français ne se serait pas tirée sans dommages.

"DICTEE DU MAROC" IFRANE

En effet, il n'y avait rien de moins à affronter que jeux de mots, majuscules des noms propres géographiques, accords grammaticaux et de conjugaison, noms communs d'emplois rares ou difficiles, tels que onomatopée, lascars, zigzaguant, coccyx, coquart, ecchymose ou encore jactance. La contrepèterie** finale, lents ternes pour lanternes n'a pas manqué également de plonger  même les meilleurs, dans de profondes et énigmatiques réflexions.      

Malgré ces exigences, les candidats ont relevé, avec courage, les défis respectivement et harmonieusement dosés, avant de laisser les seuls seniors finaliser la dictée entière. Leurs résultats, dans la langue de Molière, ont été admirables.

"DICTEE DU MAROC" IFRANE
"DICTEE DU MAROC" IFRANE

La correction multiple a eu lieu sur place, de manière entièrement professionnelle, et a désigné deux vainqueurs de chaque catégorie. Il est à noter que cette correction ne pardonnait aucune faute d'accent, de majuscule, d'usage ou de grammaire, comme c'est trop souvent l'usage dans nos collèges. Un questionnaire linguistique supplémentaire devait être utilisé pour départager d'éventuels ex æquo.

"DICTEE DU MAROC" IFRANE

Dans une cérémonie de récompenses, des diplômes ont été remis officiellement, aux personnalités et lauréats, afin de les féliciter pour le dévouement dont ils ont fait preuve pour le rayonnement de la langue française. Le tout s'est déroulé dans une excellente ambiance amicale et musicale, au cours de laquelle beaucoup de photos souvenirs ont été prises, pour le plus grand bonheur des parents. Nos huit lauréats se rendront à Casablanca pour participer à la grande finale.

En cette époque de menaces sur la langue française et la francophonie, et où il est devenu de bon ton de mépriser son orthographe, nous ne pouvons que saluer l'amour que le Maroc et les  Marocains portent à cette langue, et les encourager à persévérer. Dans la mondialisation, il semble évident que la connaissance intime de plusieurs langues ne peut être qu'un atout essentiel. Aussi espérons-nous que cette manifestation se renouvellera régulièrement dans les années à venir.

 

Donc, bravo et félicitations, à Souad Houam, Ali Adnani, Jean-Pierre Colignon, et à toute l'équipe !

 

                                                                                       Gérard Chalaye

 

Gérard Chalaye a enseigné pendant plusieurs années au Lycée Tarik ibn Zyad, à AZROU (ville très proche d'Ifrane, dans le Moyen-Atlas) ; il a déjà contribué au "deblog-notes" avec deux savants articles :

Berbérisme et littérature

GENS DE GUERRE AU MAROC (1912) Emile Nolly (1880-1914)

 

 

* Jean-Pierre Colignon a été durant une vingtaine d’années chef du service correction du journal Le Monde. Il participe à ces championnats marocains d'orthographe depuis leur création (2005). Il est membre de l’Académie de Bretagne et des Pays de la Loire. (Biographie plus complète ici).

 

** Plutôt que "contrepèterie" ne serait-ce pas une holorime ?

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23 novembre 2018 5 23 /11 /novembre /2018 16:10
GENS DE GUERRE AU MAROC  (1912) Emile Nolly (1880-1914)

Il y a peu de guerre dans Gens de guerre. Malgré son titre, ce n'est pas un livre de guerre, mais un livre dans la guerre. Le récit, plus qu'une Iliade, se veut une Odyssée terrestre menant le narrateur de Casablanca à Fès, aller-retour sinueux, contre les tribus Beni m'Tir, Zemmour ou Zaër.

Le capitaine Émile Joseph Détanger (1880-1914), alias Émile Nolly de son nom de plume, est un militaire-écrivain, déjà actif dans l'armée de Cochinchine, du Cambodge et du Tonkin bien avant 1908. Il édite en 1912, ses Gens de guerre au Maroc, roman-récit semi-autobiographique. Les événements décrits portent sur l'année 1911, à la veille de l'instauration du Protectorat français.

GENS DE GUERRE AU MAROC  (1912) Emile Nolly (1880-1914)
GENS DE GUERRE AU MAROC  (1912) Emile Nolly (1880-1914)
GENS DE GUERRE AU MAROC  (1912) Emile Nolly (1880-1914)
GENS DE GUERRE AU MAROC  (1912) Emile Nolly (1880-1914)

La porte interdite des jardins de Meknès  

 

Qu’est-ce que Gens de guerre ? À peine un roman […]. Pas d’intrigue et pas de héros si ce n’est un narrateur. Plutôt un récit, un témoignage autobiographique ou mieux un essai. …Ou encore une Odyssée terrestre, passant par Rabat, Kenitra, Fez, Meknès, El Hajeb ou Tiflet…, sur des sentiers qui pour ne pas être seulement les Sentiers de la guerre et de l’amour (pour reprendre un titre de Maurice Le Glay), sont souvent ceux de la souffrance et de la misère, physiques et morales. C’est l’œuvre patriotique, militariste (et militante) d’un écrivain-soldat, tombé au champ d’honneur à 33 ans, durant la Grande Guerre, participant, par la conquête impériale, à la puissance et à la grandeur de la France. Au Maroc où il « fait colonne » (selon l’expression de Pierre Khorat), Avesnes, le comte de Blois, atteste qu’il tire de ses notes de campagne, ses Gens de guerre. Nolly appartient au convoi n° 2, dit Deuxième colonne du général Moinier (suivant la première du colonel Brulard et avant le troisième échelon du général Dalbiez), qui sauvera Moulay Hafid, assiégé dans Fez par les tribus berbères insoumises. Gens de guerre est donc un chant à la gloire de l’Armée française ultra-marine. Une question pourtant se fait jour : pourquoi Nolly ne mentionne-t-il pas Fez, où il est censé être allé, avec la 2e colonne Moinier ? Étrangement, dans son récit, Meknès occupe la place symbolique de celle de Fez. Pas de doute que Meknès soit une « ville interdite », comme le dira Nolly au chapitre VII. Les combats ont lieu, à partir du 5 juin 1911, pour débuter la deuxième partie de la campagne en commençant par Sefrou, et le 8 juin, les troupes épuisées prennent Meknès, que le narrateur présente, à l’aube, comme une ville interdite. C’est que « sous les murs », on est « hors les murs » et qu’il y a bien là, une « Porte interdite », la porte de l’Aguedal, ce jardin fortifié avec bassin et appartenant au sultan. Pierre Ibos, alias Pierre Khorat, nous explique qu'il est impossible de pénétrer dans la ville sans forcer la porte du jardin (du paradis terrestre ?). Ce passage de En colonne est capital : « Cette porte fermée, emblème des sentiments indigènes, doit céder à la violence pour que les destins soient accomplis. […] La barrière morale dressée par la révolte vaincue s’ouvre toute grande sur les jardins déserts »[1]. Khorat éclaire ici, par avance, les silences de son camarade Nolly : les énigmes multiples de l’enfer d’El Hajeb, des murs de Meknès et de leur porte interdite, enfin du paradis de l’Aguedal. La porte interdite devrait s’ouvrir sur le jardin du paradis marocain. Après les trois premiers chapitres de Purgatoire, pourrait-on dire, viennent trois chapitres infernaux… Et puis le Paradis dans les jardins de Meknès !

C’est donc après le 9 juin que Nolly peut s’écrier : « J’ai franchi la porte interdite ! Et je me suis enfoncé dans les jardins de l’Aguedal » (p. 41). Nolly décrit un paradis terrestre qui s’oppose à l’enfer, dernier mot du chapitre précédent. En réalité, le thème de la porte interdite, ouvrant sur des jardins secrets, appartient à la culture marocaine, car le principe du jardin-paradis marocain est d’être un jardin secret, caché par des murs, des remparts en ruines, et c’est toujours l’effet de surprise qui fait la beauté du jardin. Nous sommes ici au cœur de Gens de guerre, qui est, au fond, par un moyen non militaire mais littéraire, la quête de l’âme marocaine (pour reprendre la formule de Bonjean). Cette dernière pourrait ainsi être figurée, dans les murs, par un jardin secret auquel donne accès une porte interdite. Ce paradis marocain se révèle, sinon hors des murs, au moins comme extérieur au Maroc. Est-ce la porte du paradis du Maroc DANS les murs comme on pourrait s’y attendre ? Non, c’est un au-delà du Maroc qui est franchi, le Maroc lui-même ne pouvant être pénétré.

 

 

[1]  Pierre Khorat, En colonne au Maroc, Rabat, Fez, Méquinez, impressions d’un témoin, illustrations d’après les dessins de l’auteur, prépublication 1912, Paris, Librairie académique Perrin, 1913, deux formes sur Gallica, p. 150.

Le Général Moinier recevant la soumission de Moulay Zine

Le Général Moinier recevant la soumission de Moulay Zine

« Hors des murs !… »

Ces trois mots résument toute l’œuvre, si on les prend au pied de la lettre. Ils rejettent l’auteur dans une situation d’extériorité violente, qui le transforme en agresseur (honteux ?), dans l’expérience d’une profonde déréliction autant culturelle que politique. Hors des murs… Le « cosmopolitisme malheureux » de Nolly se révèle une prodigieuse attention à autrui, pas seulement au soldat, au tringlot, mais à l’autre en tant que même. Dans et hors l’action, Nolly n’est jamais dans la simplicité univoque, mais toujours dans l’ambiguïté des intentions. Homme et auteur complexe, il ne s’identifie pas complètement, dans ses relations avec les autres, à sa fonction, ni même entièrement, à la situation dans laquelle il se trouve. L’attention de Nolly n’est pas réservée au seul camp national français. Depuis longtemps, et bien avant Gens de guerre, dans Hiên le maboul (1908), et surtout dans La Barque annamite (1910), l’écrivain est déjà partagé (intérieurement déchiré ?) par une double postulation contradictoire. D’une part, servir, ce qui ne peut pas avoir été un hasard, sa vocation militaire, guerrière, patriotique et conquérante – comme celle de ses amis, Khorat, Avesnes… D’autre part, le désir humain, intellectuel, artistique, de rencontrer l’Autre, de langue, religion, culture, histoire, différentes, de pénétrer « dans les murs, par la porte interdite ». Ces profondes interrogations ne sont-elles pas encore plus cruciales au Maroc, même sous couvert de Protectorat ? C'est sinon un questionnement moral sur la colonisation, encore très rare en ce début de XXe siècle, au moins une lancinante question sur l’incommunicabilité des cultures et des civilisations. Tâche impossible, à cause du problème contradictoire qu’elle implique ? Nolly en conclut au vice fondamental de la rencontre des cultures, sous le signe de la guerre et de la domination.

GENS DE GUERRE AU MAROC  (1912) Emile Nolly (1880-1914)

Nous appelons l’attention du lecteur sur le fait que la dernière livraison de Gens de guerre, dans La Revue de Paris du 1er août 1912, ne contenait pas la dernière page du volume, après « Et puis des jours ont passé… » (p. 139), ajoutée intentionnellement pour l’édition originale, chez Calmann-Lévy. Ce ne peut donc être un hasard mais au contraire, un fait notable que la phrase ultime. Percevrions-nous dans cette petite phrase ajoutée in extremis, durant les mois précédents, une forme de pis-aller, de dédouanement, de repentir ? Ces jours qui ont passé constituent-ils la véritable expression d’une double postulation quasi simultanée, ouvrant le texte sur l’espérance d’une fin heureuse de la colonisation comme en Indochine ? Bien sûr, la dominante générale du texte est largement militaire (cf. la dédicace aux camarades), avec sa volonté d’exaltation de l’armée coloniale et de l’armée tout court, avec ses alertes, ses bivouacs, ses tringlots, soldats français ou indigènes, arabes et noirs. Telle est bien l'intention affichée, officiellement déclarée, constituant en cela, un témoignage d'époque irremplaçable. Mais un siècle après, nous nous donnons aujourd'hui, le droit d'une lecture polysémique contextualisée encore plus enrichissante, prenant en compte différents degrés de conscience : idéologique, existentiel, esthétique. Un second degré se dévoile avec ses soirs de nostalgie, sa porte interdite, son jardin caché, ses chanteuses, ces murs hors desquels on reste, faisant qu'au contraire de l'Extrême-Orient, Indochine, Tonkin, et pour des raisons  certainement historiques, notre écrivain ressent en 1911 au Maroc, un malaise et un trouble ni péjoratifs ni dépréciatifs mais plutôt à l'honneur de son intériorité fragmentée, divisée, profondément scindée. Le militaire et l'écrivain  constituent ainsi deux personnalités différentes en confrontation directe.

Les notations de dates sont rares dans gens de guerre. Celle du « soir tiède et morne de septembre » (1911, p. 136) dans le dernier chapitre, est la seule exceptée la mention du 14 juillet manqué avec Moulay Hafid. La suite de la phrase en est d’autant plus remarquable, annonçant le « jamais nous ne serions pleinement heureux » (p. 138 ; nos italiques). Pas de doute que nous ne nous trouvions ici au cœur du récit lorsque l’auteur perçoit parfaitement, à travers un chant arabe, la vie et la civilisation qu’en tant que colonisateurs, les soldats français affrontent. En effet, autant que la guerre, la religion ou la musique sont les manifestations les plus caractéristiques des civilisations, à l’occasion desquelles deux peuples peuvent mutuellement se démoraliser. C’est qu’il y a beaucoup de chanteuses dans l’œuvre, dès le deuxième chapitre, si capital qu’il offre, comme nous l’avons dit, toutes les clés, herméneutiques et heuristiques, des portes de l’ouvrage, et en particulier celles problématiques du « paradis marocain » (p. 10). Chaque fois, dans ces deux chapitres, s’effectue une curieuse alliance, exposée sous l’acétylène, entre la vulgaire sensualité européenne, et la vénale prostitution marocaine : maquillage et tatouage en sont les signes. C’est pourquoi lorsque retentit, d’un patio intérieur, « la voix de femme qui chantait dans la nuit » (p. 137), nous pensons bien avoir enfin trouvé l’intériorité de l’âme marocaine évoquée par Bonjean, souffrante, blessée, mais qui par là-même, exclut le conquérant. Voilà qui complexifie singulièrement le sens et la valeur de cette phrase que nous mettons en relief : « Jamais nous ne serions pleinement heureux, parce que nous étions condamnés à rôder éternellement, hors des murs… » (p. 138).

GENS DE GUERRE AU MAROC  (1912) Emile Nolly (1880-1914)

Un héroïsme du quotidien militaire

 

Nous insisterons sur la figure de Maurice Barrès, et sa mystique nationale enracinée, patriotique, antiparlementaire, mais ni monarchiste, ni catholique, pouvant supporter une forte dose de républicanisme, finalement très individualiste, et même aristocratique. Culture de guerre ? S’il y a une mystique (au-delà du catholicisme), c’est celle de la souffrance. Ce chant à la gloire de l’Armée française ultra-marine, est surtout à celui de l’abnégation des soldats conscrits. Plus que dans l’épopée militaire, c’est dans la description de la souffrance des tringlots, pour une cause qui les dépasse, que l’auteur excelle. Toutes les autres causes morales, sociales ou politiques sont poussées "aux oubliettes". Seul demeure un dévouement quasi mystique, une abnégation militaire et patriotique. Avesnes confirme que ce qui fait de l’héroïsme une mystique, ce ne sont pas les grands gestes, mais une série de réactions physiques quasi animales. Encore davantage qu’au cours de violents combats, c’est dans les petits faits de la vie quotidienne militaire (souvent sordide) que se révèle l’héroïsme de l’homme de troupe. Tribut ou fardeau de métier ? Certes… Mais reste à savoir au nom de quoi accepter toute cette souffrance et cet échec, en apparence absurdes ou inutiles ? Sinon celui d’une forme extrême d’héroïsme paradoxal, au sens où, comme chez Maurice Barrès, l’idée de patrie n’est justement plus qu’une idée, un simple prétexte, pour s’élever au-dessus de soi-même, pour « faire la pige » au destin. Le narrateur se demande pourquoi quatre goumiers algériens sont venus mourir sur la terre étrangère du Maroc, comme lui-même semble risquer sa vie pour un consortium de banques internationales (p. 74). Pour l’auteur, le nationalisme devient donc une manière de se donner à plus grand que soi, une mystique difficile à saisir tant son véritable objet semble échapper, mystique militaire du quotidien, mystique de la souffrance pour l’armée ou la patrie, ou plutôt quête de leur fantôme énigmatique dans leur absurdité même.

GENS DE GUERRE AU MAROC  (1912) Emile Nolly (1880-1914)
GENS DE GUERRE AU MAROC  (1912) Emile Nolly (1880-1914)

L'Harmattan 21 €

Cet article a été rédigé pour l'Encyclopédie de la colonisation française (sous la direction d'Alain Ruscio).

 

Gérard Chalaye a enseigné au Lycée Tarik ibn Zyad, qui a succédé au collège berbère, à Azrou. G. Chalaye est un membre éminent de la Société internationale d'études des littératures de l'ère Coloniale (SIELEC) et membre de l'Association des amis d'Azrou (AAA)

Bibliographie sélective

Émile Nolly, pseudonyme du capitaine Émile Détanger

Hiên le Maboul, Ed. Originale, Paris, Calmann-Lévy, 1908, Rééd., Autrement Mêmes, Paris, L'Harmattan, 2011

La Barque annamite : roman de mœurs, Ed. Originale, Paris, Fasquelle, 1910, Rééd., Pondichéry-Paris, Kailash, 2008

Gens de guerre au Maroc, Ed. Originale, Paris, Calmann-Lévy, 1912, Rééd. , Présentation de Gérard Chalaye, Autrement Mêmes, Paris, L'Harmattan, 2018

Le Chemin de la victoire, Ed. Originale, Paris, Calmann-Lévy, 1913, Reprints, Nabu Press, 2010 (texte brut)

Le Conquérant : journal d'un indésirable au Maroc, Ed. originale, Paris, Calmann-Lévy, 1916, Rééd., Présentation de Guy Riegert, Autrement Mêmes, Paris, L'Harmattan, 2015 

 

Compléments très sélectifs

Avesnes, pseudonyme du Comte de Blois, Émile Nolly, capitaine Détanger, Revue des deux mondes, t. 29 (1915) et gallica

Chalaye Gérard, Présentation et annexes à Émile Nolly, Gens de guerre au Maroc, Rééd., Autrement Mêmes, Paris, L'Harmattan, 2018

Khorat Pierre, pseudonyme de Pierre Ibos, En Colonne au Maroc, Rabat, Fez, Méquinez : impressions d'un témoin, Paris, Librairie académique Perrin, 1913, et gallica

Khorat Pierre, pseudonyme de Pierre Ibos, Scènes de la pacification marocaine, Paris, Librairie académique Perrin, 1914, et gallica 

Voinot Colonel L ., Sur Les traces glorieuses des pacificateurs du Maroc, Paris, Charles-Lavauzelle & Cie, 1939

 

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