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12 mai 2015 2 12 /05 /mai /2015 16:33
Todd, le corrélateur fou

Todd est à la démographie ce que Booba est à la poésie !

Ô manifestant du 11 janvier, toi qui croyais dire non à la barbarie assassine, oui à la défense de la liberté d’expression, dans un hommage silencieux à Charb, Wolinski, Cabu, Tignous et les autres, Todd est là pour te déciller. Eh oui, afficher « Je suis Charlie » voulait « dire que caricaturer la religion des autres est un droit absolu – et même un devoir ! –, [surtout] lorsque ces autres sont les gens les plus faibles de la société », c’était revendiquer le « droit inconditionnel à piétiner Mahomet, "personnage central d’un groupe faible et discriminé". » Et « la simple exclusion du Front national de la manifestation allait signer l’absence des ouvriers. »

 

Historien et démographe, anthropologue même, Emmanuel Todd a une haute opinion de lui-même : « Mon livre est un missile Exocet magnifiquement construit, un chef-d’œuvre de maîtrise intellectuelle… ». Et il excipe de sa scientificité - je suis un scientifique plutôt qu’un idéologue ou un politique – pour user de l’arme la moins scientifique qui soit, l’argument d’autorité.

Face à Joffrin, il assène : « Je m’excuse, mais lorsque vous dites un truc du genre : «Cela ne tient pas debout, l’analyse anthropologique et ces trucs sur la sphère familiale» [ce que n’a d’ailleurs pas dit son interlocuteur], vous êtes un facho, là », après lui avoir rétorqué « Ce que vous dites ne présente rigoureusement aucun intérêt… » ou « vous n’aimez pas les progrès de la science… Vous avez une attitude antiscientifique. »

 

Ce qui ne l’empêche pas d’émettre des stupidités. Ainsi de cette double affirmation : « François Hollande est un catholique zombie typique, avec un père catholique d’extrême droite et une mère catholique de gauche. Et, d’ailleurs, Manuel Valls lui-même vient de Catalogne, province de famille souche différentialiste, et, qui plus est, lui aussi vient d’un milieu catholique catalan parmi les plus durs. » Un fonctionnement au stéréotype, tel qu’autrefois le Breton était têtu (tête de cochon), l’Auvergnat rapiat, comme le Normand au demeurant, le Briard gueulard, le Marseillais hâbleur…

Car même en admettant que sa théorie des deux France ait quelque fondement en déduire mécaniquement que l’origine individuelle assigne un destin inéluctable à chacun est à peu près du niveau de Ménard et des identitaires racistes qui assignent à une personne dont le patronyme à une consonance maghrébine sa religion !

 

"Démontrez que les coefficients de corrélation sont pourris !" lance Todd à Joffrin.

 

Le coefficient de corrélation est un indice qui mesure la relation linéaire entre deux courbes statistiques. Ce coefficient de corrélation varie de -1 à +1. Un coefficient de corrélation de -1 indique une relation inversement proportionnelle entre deux courbes (quand l’une est au plus bas, l’autre est au plus haut). La valeur +1 au contraire indique une parfaite similitude entre deux variables. A zéro, il n’y a aucune corrélation entre les variables.

 

Mais ce n’est pas parce que deux courbes se ressemblent qu’il y a un lien entre elles

Die Zeit  cité par le Courrier International : Les corrélations de l'absurde

 

Le prétendu historien a une vision assez fixiste de l’histoire, une histoire assez caricaturale.

« D’un côté nous avons la vieille France laïque et républicaine – le Bassin parisien, la façade méditerranéenne, etc. –, la France qui a fait la Révolution en somme. De l’autre, il y a la France périphérique : l’Ouest, une partie du Massif central, la région Rhône-Alpes, la Lorraine, la Franche-Comté. Ce sont les régions qui ont résisté à la Révolution et dans lesquelles l’imprégnation catholique est restée très forte jusqu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. » Et selon que vous êtes né ici ou là, dans la vision manichéenne et quasi janséniste de Todd, vous avez la 'grâce suffisante', l’onction sacrée républicaine et laïque et sinon vous resterez un éternel catholique zombie, errant dans les ténèbres extérieures.

Sauf que, quand on regarde de plus près la réalité historique, on s’aperçoit que, par exemple, en Vendée, le pays des Olonnes est resté républicain et a résisté à l’armée catholique et royale et le Sud Vendée, resté Républicain aussi, a élu en 1871 Emile Beaussire, député républicain. Donc dans un département qui peut paraître comme le prototype de ces régions qui, dans toute l’histoire de France (sic), ont combattu la laïcité, il existait des poches républicaines solides voire inexpugnables. L’Anjou voisin va présenter, au moment de la Révolution un véritable dimorphisme avec Baugeois et Saumurois adhérant à la Révolution à l’Est, Segréen et surtout Mauges contre-révolutionnaires, à l’Ouest. Siegfried, un peu le fondateur de la géographie électorale, dans son étude de l’Ardèche, la résumait : « La montagne vote à droite, la pente et la vallée vote à gauche ».  

Sa vision fixiste passe aussi par le prisme des structures familiales telles qu’il les a lui-même répertoriées. Ainsi, non seulement Manuel Valls a le tort d’avoir eu un grand-père ultra-catho mais il est né dans une province de famille souche différentialiste, c’est-à-dire inégalitaire. Qu’en France, au moins, le code civil ait réglé sur tout le territoire les successions de manière égalitaire et cela depuis deux siècles, rien n’y fait : inégalitaire furent vos ancêtres, ce sceau d’infamie est inscrit à jamais dans vos gênes.

 

Le FN parti des ouvriers ?

Et si la carte des empreintes et pratiques religieuses ou celle des structures familiales ne suffit pas à jeter l’opprobre sur ces millions de personnes manifestant prétendument pour le droit de blasphémer sur la religion d’un groupe dominé, reste la bonne vieille vulgate pseudo-marxiste. Car, quoiqu’il dise, la manif la plus massive fut bien sûr celle de Paris. Elle mobilisait largement comme il se doit le bassin parisien qui, dans la classification toddienne, est une terre républicaine grand teint.

Mais « Quand on observe la carte des manifestations, la première chose qui frappe, c’est ce que l’Insee appelle avec élégance la prédominance des «cadres et professions intellectuelles supérieures». Eh oui, mobilisant quarante années de recherche, notre démographe peut déterminer, sur une carte la composition sociologique des rassemblements. Il y a donc eu une surmobilisation des catégories moyennes et supérieures de la société couplée avec une formidable dynamique d’exclusion : exclusion des électeurs du FN – ce qui en termes sociologiques signifie aujourd’hui l’exclusion des ouvriers – et exclusion des enfants d’immigrés !

A en croire Todd, le FN serait devenu le parti des ouvriers. Ce qui est faux. Certes aux européennes une majorité relative de suffrages ouvriers a opté pour le FN, mais la grande majorité des ouvriers s’est abstenue. Et l’exclusion n’a évidemment pas pu porter sur des « électeurs », mais sur les dirigeants. Quant à l’exclusion des enfants d’immigrés, c’est un mensonge délibéré. Qu’ils n’aient pas été massivement présents est un fait, mais qui n’implique aucune exclusion. Prononcée par qui, d’ailleurs ?

Le PS noyauté par les catholiques zombies

La méthode Toddienne se déploie dans une analyse du PS dont la malhonnêteté intellectuelle ferait frémir de jalousie le pire mélenchonniste. « A la veille des années 1960 et 1970, le PS n’en était qu’une composante secondaire [de la gauche], très forte dans le Sud-Ouest, région d’héritier unique qui ne croit pas à l’égalité. » Faut-il rappeler que ce Sud-Ouest, taxé d’être inégalitaire car ayant pratiqué, bien avant la Chine, la doctrine de l’enfant unique, est d’abord une terre radicale-socialiste, radsocs qui eux, ont toutes les vertus républicaines que Todd dénie au PS ? Faut-il rappeler que Gaston Deferre avait fait de Marseille son fief, comme Augustin Laurent, Lille ? que le Pas-de-Calais, depuis 1945 était présidé par un membre de la SFIO, à commencer par Guy Mollet ?

Mais avec Todd, le pire est toujours sûr donc, dans la montée en puissance du PS, « notre illusion fondamentale, notre erreur à tous, ça a été alors de se dire que c’était la gauche qui avait conquis les régions catholiques, au moment même où c’étaient les régions catholiques qui faisaient en réalité la conquête de la gauche. Il y a eu une subversion de ce qu’était la gauche française. » « C’est une gauche qui n’adhère pas aux valeurs égalitaires, et qui n’est pas claire sur la question de l’homme universel, au contraire de la vieille gauche républicaine communiste ou radical socialiste. »

Inutile d’objecter qu’une telle affirmation est sans aucun fondement. Todd vous rétorquera que cette valeur d’inégalité est nichée dans le tréfonds subconscient et inconscient des catholiques zombies. Il y a une sorte d’inconscient collectif. Autrement dit quel que soit le discours prononcé, les actes affirmés, le catholique zombie, par un juste retour des choses en quelque sorte, est affligé du péché d’origine, tache indélébile. Le Nantais qui depuis Chenard (1977) à nos jours a voté PS, les Bretons qui ont maintenu le PS à la tête du Finistère ou de l’Ile-et-Vilaine, ne sont mus que par les valeurs sociales latentes du catholicisme (les valeurs d’autorité, d’inégalité, de différenciation humaine).

Todd, le corrélateur fou

La xénophobie universaliste

Là où ça devient franchement nauséabond, c’est quand le prétendu anthropologue se livre à une analyse de l’antisémitisme et du racisme.

Comme le cholestérol, il y a le bon antisémitisme et le mauvais. Le mauvais, on l’a deviné, c’est celui, inconscient, de nos cathos zombies, héritiers des anti-dreyfusards et des vichystes. Le bon – ou tout au moins celui qui est issu de sains principes – c’est celui des républicains de toujours. C’est « un antisémitisme que j’appelle égalitaire, universaliste […] ce qui est reproché aux juifs, ce n’est pas de vouloir devenir comme vous, c’est de vouloir rester différents. […] La France est formidable avec ce concept d’homme universel. Mais être universaliste, pour un anthropologue, c’est penser que les gens sont les mêmes partout. » Ce qu’il justifie ici c’est en fait la xénophobie de pseudos républicains, modèle Riposte prétendument laïque avec ce concept complètement délirant d’homme universel qui aboutit à ce qu’il appelle la xénophobie universaliste. Qu’il oppose à une «xénophobie objective», c’est-à-dire une xénophobie qui n’a pas conscience d’elle-même.

Avec Todd, l’antiraciste n’est qu’un raciste qui s’ignore.

Todd, le corrélateur fou

Puisqu’Emmanuel Todd fait une fixation sur les origines, on peut légitimement se demander s’il aurait eu la moindre audience s’il n’avait été le fils d’Olivier Todd et le petit-fils de Paul Nizan.

L’ingénieur de recherche de l’INED n’a jamais vu ses travaux reconnus par l’Université qui les a rejetés, a priori prétend-il. Ses partisans disent même qu’il a été barré par les syndicats ! Mais le Collège de France qui est totalement indépendant n’a pas su non plus distinguer ses éminentes qualités auto-proclamées. Et Hervé Le Bras, avec qui il a co-écrit quelques ouvrages, ne veut plus collaborer avec lui pour des désaccords sur la méthode de travail.

Tous ses propos démontrent d’ailleurs qu’il est totalement imperméable au doute méthodologique, doute qui est à la base de toute vraie démarche scientifique.

Alors, si Todd n’avait pas eu une origine de nanti de l’intelligentsia parisianiste, il est peu probable que ses illuminations sur le flash totalitaire que fut pour lui le 11 janvier eussent mérité autre chose que la corbeille à papier.

 

Voir aussi Viveret répond à Todd : "L'insulte est contreproductive"

 

PS Un exemple de la haute scientificité des propos toddien que ce "Il n’a jamais été prouvé qu’une société pouvait vivre sans croyance". Ce qui ne l'empêche pas de décrire une société française "dominée par des classes moyennes qui ne croient plus à rien, qui ne savent plus où elles vont, qui se sont seulement lancées dans la construction d’un euro qui ne mène nulle part." (L'euro est sa bête noire, les joies de l'inflation et des dévaluations lui manquent).

On admire donc la logique implacable du penseur qui décrit une société dominée par ceux qui ne croient plus à rien tout en s'interrogeant sur la possibilité d'une société sans croyance.

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commentaires

ti suisse 16/05/2015 17:50

s'cusi.. j'étais absent qqls jours. Je viens d'envoyer ton billet chez Juan: https://sarkofrance.wordpress.com/2015/05/16/charlie-et-apres/#comments

je veux dire, j'ai fait une tentative (commentaires etc.) mais j'étais trop naze (jet largué) chez "Extimité (politique).."
Cheers

Gérard Eloi 15/05/2015 22:10

Superbe argumentation, merveilleusement documentée.
Un grand bravo pour ce travail à le fois ultra réaliste quant à l'info et hautement artistique pour son style.

Je vais ajouter un p'tit grain de sel à la conclusion :

"On admire donc la logique implacable du penseur qui décrit une société qui ne croit plus à rien..."

On pourrait encore plus admirer le désintéressement de ce penseur implacable qui sera resté l'avant-dernier à croire en lui-même.
(Avant dernier parce que Guénolé aura été le dernier).

Merci (pour ce moment !), et bonne soirée

GE

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