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30 août 2008 6 30 /08 /août /2008 16:48

« Généalogie

"J'avais quitté Paris au début de l'affaire Val-Siné et, dès mon retour, je m'avise que le front de cette guerre de tranchées a peu évolué. Lu, entre-temps, l'essai limpide de Jacques Julliard ("L'Argent, Dieu et le diable", à paraître en septembre chez Flammarion) qui, plus efficace qu'une rafale de pétitions, permet de comprendre à quel point cette bataille - dans laquelle je me range résolument aux côtés de Val - a une longue histoire. Dans ce livre, où il détaille sa dette intellectuelle et morale à l'endroit de trois écrivains (Péguy, Claudel, Bernanos), Julliard explore surtout leur idée fixe : la haine de l'argent et du monde moderne - avec son corollaire diffus : les Juifs (Julliard, citant Claudel, écrit plutôt: «le mystère d'Israël»). A l'argent, ces trois écrivains catholiques reprochaient, en gros, de trop bien tenir son rôle d'équivalent général, de n'être qu'une forme païenne de la trans-substantiation, de rivaliser trop efficacement avec le Saint-Esprit dans l'art de rendre semblable ce qui est distinct. Et, bien entendu, la «banque juive» était toujours mêlée à ce mauvais coup, même si ce phantasme n'interdisait pas à certains de se démarquer d'une postérité trop zélée {«Hitler a déshonoré l'antisémitisme», écrira Bernanos...). Jacques Julliard, plus lucide que ses maîtres, permet alors d'extrapoler utilement vers l'incroyable fouillis de phobies, de répétitions colériques, de chassés-croisés idéologiques, de lapsus qui semble aujourd'hui gagner la nébuleuse anarcho-gauchiste, elle-même inspirée sans le savoir par ce qu'il y a de plus archaïque dans une France maladroitement chrétienne. Je connais, à cet égard, nombre d'anticléricaux et d'antiracistes patentés qui seraient bien surpris de se découvrir une incontestable, mais fâcheuse, généalogie."

 

Ce passage est extrait du journal de la semaine, confié par Libé* à une personnalité, en l'occurrence, le 23 août, l'écrivain et éditeur Jean-Paul Einthoven (un des ex-compagnons de Carla Bruni à qui succédera auprès de la future première dame son propre fils : quatre consonnes et trois voyelles, Raphaël, philosophe).

 

Je ne reprocherai certes pas à Jacques Julliard la comparaison qu'il prêterait à Péguy, Claudel et Bernanos, entre argent et Saint-Esprit « dans l'art de rendre semblable ce qui est distinct ». Grâce à dieu, je suis athée, comme disait malicieusement Luis Bunuel. Mais, pour autant que j'ai compris ce qu'insinue l'éditeur, la haine de l'argent a entraîné celle de la « banque juive » (où l'on retrouverait d'ailleurs l'accusation injustifiée faite à Siné d'assimiler juif et argent). Et par une extrapolation hardie (prêtée à Julliard), Einthoven conclut à une sorte de filiation entre « nombre d'anticléricaux » et nos grands (et assommants) écrivains catholiques dont leur église faisait preuve d'un antisémitisme (le peuple déicide) totalement assumé. Faut-il rappeler qu'au moment de l'Affaire Dreyfus la hiérarchie catholique fut farouchement antidreyfusarde (comme elle était d'ailleurs antirépublicaine) : l'anticléricalisme du XIXe siècle, même s'il prolonge une tradition gauloise qui remonte au moins aux fabliaux du Moyen-Âge (et dont on trouve moult exemples au XVIIIe siècle, comme ce succulent et libertin Dom Bougre, Portier des Chartreux) est né de ce combat contre une église arrogante. Le génie d'Aristide Briand fut, contrairement à Combes, de prendre de la distance avec les plus farouches anticléricaux pour promouvoir une loi de 1905 d'apaisement et d'équilibre (ce dont les cléricaux bornés ne lui furent guère reconnaissants).

Quant à trouver aux antiracistes une « incontestable, mais fâcheuse généalogie » chez nos écrivains quelque peu antisémites, il faudrait que notre chroniqueur de la semaine nous explique.

 

Ce passage tendrait plutôt à démontrer que l'amalgame, mieux que l'argent et le Saint-Esprit, veut rendre semblable ce qui est opposé.

 

* Lu à Agadir : avec juste un jour de retard, on trouvait chez les marchands de journaux Libé et Le Monde (sauf une fois pour Libé : avait-il commis un article critique sur le Maroc ?)

Photo tirée du site du photographe Kai Jünemann

 

 

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commentaires

Claude 24/09/2008 20:27

Démontrer... d'accord, mais pourquoi? Je ne vois pas la pertinence de "démontrer" une filiation, si tant est qu'elle soit commune aux tenants d'une certaine ligne idéologique (ce qui est une question de fait et non de logique), dans la mesure oû il est exact que l'auteur établit que les survivants se rangèrent presque tous d'un certain côté. À ce compte, il faudrait alors tenir pour certain que tous vécurent une mutation intellectuelle, ce qui est une pétition de principe. Attention au travers bien franco-français (je suis québécois) à l'effet que les arguments expliquent la vie au lieu que la vie permette de vérifier leur portée réelle (et non réinterprétée une nouvelle fois à partir de principes qui doivent faire l'économie des faits contraires pour pouvoir être validés...). Que voulez-vous, l'influence d'un certain pragmatisme intellectuel anglo-saxon...

J.-F. Launay 24/09/2008 21:11


Par démontrer je voulais dire qu'il ne suffit pas que le père de "Raphaêl" (4 consonnes et 3 voyelles) affirme une filiation entre trois écrivains catholiques du début du XXe siècle - au
demeurant fort dissemblables : Claudel n'a jamais condamné "l'argent" - et les anticléricaus et antiracistes patentés d'aujourd'hui pour que cela soit vrai.
Que quelques ex-dreyfusards et/ou socialistes se soient ralliés à Pétain et à la collaboration ne relève évidemment pas de la démonstration, mais des faits avérés.


Claude 24/09/2008 17:46

Oh, vous savez, en termes de généalogie et de filiation, tout est possible, et le passage du temps permet aujourd'hui de révéler des choses gênantes qu'on n'osait pas admettre auparavant... Témoin: Simon Epstein, publie chez Albin Michel "Un paradoxe français - antiracistes dans la Collaboration, antisémites dans la Résistance". Le monsieur vit en Israel depuis 35 ans, il n'est sans doute pas un adepte du Front National. Particulièrement intéressantes sont sa description de ce qu'il appelle les mécanismes d'occultation de trajets politiques dérogeant à la ligne bien-pensante fixée au lendemain de la Libération; et sa démonstration que la quasi-totalité (c'est lui qui l'affirme) des dreyfusards "de combat" (intellectuels militants) finirent dans la Collaboration ou le pétainisme (si on admet cette distinction...) par conviction anti-belliciste, conjuguée aux termes mêmes de leur engagement originel à gauche avant la première Guerre mondiale et renforcée par le courant pacifiste après celle-ci.

J.-F. Launay 24/09/2008 19:35


Certes - encore que pour les Dreyfusards, en 1940, beaucoup avaient disparu - mais il ne suffit pas d'affirmer une filiation, il faut la démontrer.


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