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16 décembre 2014 2 16 /12 /décembre /2014 18:40
Yves Klein : au bout du rouleau !

Il y a du dadaïste dans Yves Klein. Tel un Duchamp se voyant refuser son immortelle Fontaine au salon de la Société des Artistes Indépendants, il s’est vu refuser ses premiers monochromes bleus au  Salon des Réalités Nouvelles. Mais tel Duchamp consacré pionnier de l’art du « Ready made », Klein est devenu si l’on ose dire l’icône du monochrome.

 

Le béotien sceptique que je suis, quand il voit les monochromes IKB (International Klein Blue) serait plutôt attiré par l’école des Incohérents qui, comme Paul Bilhaud, signa en 1882 Combat de nègres dans un tunnel, ou Alphonse Allais avec sa série de sept toiles monochromes peintes dans les années 1880-90, que par Les nouveaux réalistes auxquels on rattache le fulgurant Yves Klein. 

Après tout, ces tableaux bleus de Klein, ne sont-ils pas une variation de l’inoubliable Stupeur de jeunes recrues apercevant pour la première fois ton azur, o Méditerranée ! de notre humoriste qui devance aussi Klein et son « monoton » en faisant suivre la publication de son Album primo-avrilesque d’une partition vierge : "Marche funèbre composée pour les funérailles d'un grand musicien sourd" parce que les grandes douleurs sont muettes !

 

  Mais honte à moi qui, s’il voit bien que dans ses monochromes l’artiste rejette la figuration de la forme, ai peine à le suivre, l’artiste, quand il déclare successivement : « Jamais par la ligne, on n’a pu créer dans la peinture une quatrième, cinquième ou une quelconque autre dimension ; seule la couleur peut tenter de réussir cet exploit ». « Le bleu n'a pas de dimension, il est hors dimension, tandis que les autres couleurs elles en ont [...] Toutes les couleurs amènent des associations d’idées concrètes [...] tandis que le bleu rappelle tout au plus la mer et le ciel, ce qu'il y a de plus abstrait dans la nature tangible et visible. »

Et il peint ses monochromes au milieu de modèles nues. Cette nudité, il l’utilise pour, dit-il, « stabiliser la matière picturale » « cette chair donc, présente dans l’atelier, m’a longtemps stabilisé pendant l’illumination provoquée par l’exécution des monochromes ».

Yves Klein : au bout du rouleau !

La terre est bleue comme une orange

Paul Eluard

L’ami  PI, roi de la brocante, qui retape des globes achetés dans des vide-greniers ferait mieux de les ripoliner à l’IKB.

 

Présenté sur un socle blanc, abrité dans une vitrine, le globe terrestre est devenu... bleu ! Mais il n’est pas de n’importe quel bleu. Ce bleu est foncé et lumineux, ce qui semble paradoxal. C’est un bleu tirant sur l’indigo, un outremer profond.

Ce bleu profond et lumineux, mat mais irradiant, d’une texture épaisse mais poudreuse, qui semblerait douce et profonde à toucher. Tel est l’IKB.

Ce globe terrestre devient illisible, il perd sa fonction d’objet utilitaire par l’action du recouvrement par l’IKB. Cette matière profonde, tactile, vibrante, d’un pur pigment recouvrant la forme la révèle autrement. L’objet gagne une forme imprégnée de couleur et devient une œuvre, chargée de toute cette tactilité sensible du bleu outremer profond. Elle gagne un relief planétaire sensible, plastique et chargé de sens.

Lu sur le site de l’Académie de Poitiers, qui cite ensuite Stéphan BARRON : Toucher l’espace, poétique de l’art planétaire (Ed. L’Harmattan)

« Cette perception mystique de l’univers est celle qui peu à peu devient pour nous familière, par l’influence de la culture bouddhiste qui est apparue en Occident. Rappelons qu’Yves Klein était un maître de judo, discipline qu’il avait étudiée au Japon. L’art et la vie de Klein sont imprégnés de mysticisme. Cette perception du monde comme un ready-made est un thème écologique devenu tangible par les découvertes scientifiques et par la perception de la planète dans sa globalité, due aux conquêtes spatiales : conquête de la lune, satellites de télécommunication et de télédiffusion. " Vue de l’espace, la Terre est bleue " dit Yves Klein en citant Youri Gagarine avec émotion. L’intuition d’Yves Klein d’un infini bleu est finalement celui d’un infini relatif, celui de la planète bleue. »

Yves Klein : au bout du rouleau !
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Les spectateurs en tenue de soirée (le chauve, clope aux lèvres, a un faux air de Pierre DAC)

Les spectateurs en tenue de soirée (le chauve, clope aux lèvres, a un faux air de Pierre DAC)

Pinceaux-vivants et performance

 

 « Mes modèles riaient beaucoup de me voir exécuter d’après elles de splendides monochromes bleus bien unis ! Elles riaient, mais de plus en plus se sentaient attirées par le bleu. » De là est née l’idée géniale de faire jouer un rôle actif à ses nudités et d’initier ce qui deviendra un must de l’art, la première véritable performance.

 

Le 9 mars 1960 Klein organise cette première à la Galerie internationale d'art contemporain de Maurice d'Arquian à Paris, devant une centaine d'artistes, critiques et collectionneurs. Neuf musiciens accompagnent la cérémonie. Trois modèles nues se badigeonnent les seins, le ventre et les cuisses de couleur bleue.

 

Yves Klein, en tenue de soirée, s’y présente en chef de cérémonie, dirigeant à la fois ses violons et les femmes peintes qui laisseront leur trace sur la toile.

  Elles réalisent ensuite diverses anthropométries, en se plaquant sur la toile verticale ou en se trainant au sol. “ La chair ; la délicatesse de la peau vivante, sa couleur extraordinaire et si paradoxalement incolore en fait me fascinait… Un jour, j’ai compris que mes mains, mes outils de travail pour manier la couleur ne suffisaient plus. C’était avec le modèle lui-même qu’il fallait brosser la toile monochrome bleue. Non, ce n’était pas de la folie érotique. C’était très beau. J’ai jeté une grande toile blanche par terre. J’ai vidé vingt kilos de bleu au milieu et la fille s’est ruée dedans et a peint là mon tableau en se roulant sur la surface de la toile dans tous les sens. Je dirigeais, en tournant rapidement autour de cette fantastique surface au sol, tous les mouvements et déplacements du modèle qui, d’ailleurs, grisée par l’action et par le bleu vu de si près et en contact avec sa chair, finissait par ne plus m’entendre lui hurler: ” encore un peu à droite”, “là, revenez en roulant sur le ventre et sur le dos”, “venez de ce côté là!”, “écrasez votre sein droit sur cet endroit précis” expliqua Yves Klein.

Quant aux neuf musiciens présents ils interprètent la symphonie monoton-silence, composée par Klein, lui-même, en 1949 (et qui sera reprise par Pierre Henry sous le nom de symphonie monoton-silence no 2, offerte à Klein en cadeau pour son mariage). « Cette symphonie, d’une durée de quarante minutes (mais cela n’a pas d’importance, on va voir pourquoi) est constituée d’un seul et unique son continu, étiré, privé de son attaque et de sa fin, ce qui crée une sensation de vertige, d’aspiration de la sensibilité hors du temps. Cette symphonie n’existe donc pas tout en étant là, sortant de la phénoménologie du temps, parce qu’elle n’est jamais née ni morte, après existence, cependant, dans le monde de nos possibilités de perception conscientes : c’est du silence – présence audible ». Extrait de Yves Klein, Le dépassement de la problématique de l’art. Le silence en est donc le but ultime. « Le silence… C’est cela même ma symphonie… C’est ce silence si merveilleux qui donne la « chance » et qui donne même parfois la possibilité d’être vraiment heureux, ne serait-ce qu’un seul instant, pendant un instant incommensurable en durée ».

Yves Klein : au bout du rouleau !
Yves Klein : au bout du rouleau !

La peinture au chalumeau

Sur un panneau de 3 mètres de long, l’artiste a figé au lance-flammes les silhouettes chorégraphiques de deux femmes - qu’il appelait ses "femmes pinceaux" – enduites d’eau puis de peinture. Yves Klein a d’abord commencé par asperger les deux jeunes femmes avec de l’eau durant une performance filmée au Centre d’essai de Gaz de France. Elles se sont ensuite plaquées sur le panneau ignifugé puis se sont retirées.

Muni d'un lance-flammes pesant 40 kg, Yves Klein a alors fait feu sur le panneau, qui a roussi sauf à l'endroit où les modèles avaient laissé l'empreinte de leur corps, révélant leurs traces en les modelant par le feu.

Les jeunes femmes se sont ensuite enduites de pigments roses puis bleus et sont revenues se plaquer sur la toile, imprimant ainsi des anthropométries, ou techniques des pinceaux vivants, les contours de leurs corps étant vaporisés de peinture à l’aide d’un aérographe afin de souligner leurs silhouettes.

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Elena Palumbo-Mosca, l’une des deux silhouettes de l’œuvre, se souvient « avoir eu le sentiment de vivre un élément exceptionnel dans l’histoire de l’art. » [...] « Le contact direct avec les éléments primordiaux – l’eau et le feu – m’a fait ressentir ces moments comme un vrai rite de passage. Je ne le savais pas, alors, mais je sais maintenant que ces expériences ont été, et sont toujours, essentielles dans mon développement. »

   "Ce tableau, qui est pour moi le chef-d'œuvre absolu, a failli ne pas exister", a écrit récemment Rotraut Klein-Moquay, la veuve de l'artiste. "La séance était terminée, il était allé au bout de ses forces", raconte-t-elle. Rotraut Klein, alors enceinte de quatre ou cinq mois, aperçoit dans un coin un panneau oublié. L'artiste se remet au travail. "Pendant longtemps, je m'en suis voulue, j'ai pensé que je n'aurais pas dû le lui dire. Je me suis sentie responsable de ce qui a suivi peu de semaines après". (Le Monde)

Yves Klein : au bout du rouleau !

En effet, ce grand judoka – ceinture noire 4e dan - meurt d’une crise cardiaque le 6 juin 1962. Sa courte vie est néanmoins un roman.

 

A voir le site que sa veuve et son fils lui ont consacré

 

Un échantillon de l'oeuvre d'Yves Klein

 

Un petit hommage photographique

Un échantillon de la symphonie monoton-silence (direction Yves Klein)

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