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26 novembre 2013 2 26 /11 /novembre /2013 16:41
Anatomie d’un instant, Javier Cercas
Anatomie d’un instant, Javier Cercas

23 F : golpe de Estado de 1981 en España

 

J’ai raté ce livre à sa sortie en août 2010 parce que je suis nettement moins attentive aux parutions en période estivale. Réédité récemment en format poche, il n’a cette fois pas échappé à ma vigilance : le premier ouvrage de Cercas, un «roman-document» intitulé Les soldats de Salamine avait suscité mon enthousiasme il y a une dizaine d’années au point que je l’ai prêté et offert à plusieurs reprises autour de moi. Après le succès mérité de ce livre mêlant réalité et fiction sur les derniers moments de la guerre civile espagnole, Cercas (natif de Caceres, mais établi depuis sa plus tendre enfance en Catalogne) a voulu rééditer l’exploit à propos du coup d’état du 23 février 1981. Cependant, son brouillon achevé, il renonce à la fiction comprenant « que les faits du 23 février possédaient en eux-mêmes cette force dramatique et ce potentiel symbolique que nous exigeons de la littérature ».

Anatomie d’un instant, Javier Cercas
Anatomie d’un instant, Javier Cercas

Beaucoup d’entre nous se rappellent les images du lieutenant-colonel portant le tricorne de la Guardia Civil et de ses hommes prenant d’assaut les Cortes le jour de l’investiture de Calvo Sotelo (qui doit remplacer Adolfo Suarez comme chef du gouvernement)  et exigeant sous la menace et les coups de feu que les députés et le personnel se couchent au sol. Tous obtempèrent, à l’exception de trois « rebelles » : Adolfo Suarez, président démissionnaire du gouvernement, Manuel Guttiérrez Mellado, vice-président en charge de la défense et de la sécurité nationale et Santiago Carrillo, élu du PCE. Ces images ne furent pas diffusées en direct (seule la radio continuait à émettre) mais le caméraman de la RTE continuait à filmer. Cependant, Cercas ne s’en est pas tenu à la séquence très partielle diffusée a posteriori : il a vu, revu, scruté la totalité de la bande qui constitue le « fil rouge » de son texte et qui en amorce chaque partie ; il a aussi enquêté sur les acteurs de la conspiration, recueilli des témoignages sur les jeux et les rivalités politiques, accomplissant, sans a priori, un travail de précision tout en faisant partager au lecteur ses hésitations et ses doutes (comme en témoigne l’utilisation récurrente de la conjonction ou). Par ses investigations, son esprit critique, il règle son compte au mythe d’un putsch d’opérette et fait véritablement œuvre d’historien contemporain.

 

Ce n’est pas le seul mérite de l’ouvrage. En effet, Cercas  développe longuement le comportement et le parcours des trois rebelles aux injonctions des putschistes.

  • Adolfo Suarez, issu des rangs du franquisme, est désigné en 1976 par Juan Carlos président du gouvernement pour mener la Transition démocratique. Habilement, il construit « les fondements d’une démocratie avec les matériaux de la dictature », obtient la légalisation des partis, la liberté de la presse, la rédaction et le vote d’une constitution... mais peine à faire appliquer les décisions. Le 23-F, il s’interpose pour dégager Guttiérrez Mellado de son affrontement avec les putschistes. Il est considéré comme un « foutriquet » et un traître par sa famille politique d’origine et  bien d’autres.
  •  Le général Manuel Guttiérez Mellado fut un franquiste de la première heure : il participa activement en 1936 à la rébellion de son unité contre le Frente Popular. Cependant, nommé en 1976 à Valladolid, il fait publiquement référence dans son discours d’investiture à l’Etat de droit et exige de ses subordonnés une totale et inconditionnelle soumission au pouvoir civil. Vice-président du gouvernement Suarez, chargé de la réforme militaire, il est acquis à la  monarchie constitutionnelle. Le 23-F, il se dresse furieusement contre les putschistes. Il est considéré comme un traître par ses pairs
  • Santiago Carrillo, d’abord secrétaire des Jeunesses socialistes, adhère au PCE en 1936 et rejoint le Bureau politique. En exil, il continue d’être actif mais prend ses distances avec l’URSS pour se rapprocher des eurocommunistes. A son retour en Espagne (1976), pour obtenir de Suarez la légalisation (1977) de son parti il reconnaît la monarchie parlementaire, le drapeau national, est élu député, fait participer le PCE à la rédaction de la constitution adoptée par référendum en 1978 : homme de compromis, il est accusé de révisionnisme par nombre de ses camarades. Le 23-F, il continue, impavide, à tirer sur sa cigarette : celle du condamné ? Allez, encore un traître !

 

Voilà donc trois traîtres ou trois (néo) adeptes de la légalité, ou trois soutiens de la transition démocratique, ou trois partisans de la réconciliation nationale (pour plagier Cercas) qui accomplissent « un geste de courage, de grâce, de révolte, de liberté. »

El rey Juan Carlos, en su mensaje difundido por RTVE en la noche del 23-F.

El rey Juan Carlos, en su mensaje difundido por RTVE en la noche del 23-F.

Une absence de réponse populaire

 

Ce n’est évidemment pas l’audace de ces trois hommes qui fit échouer le golpe ; quant à la réaction citoyenne, elle fut inexistante : « Telle fut la réponse populaire au coup d’Etat : l’absence de réponse ».

C’est en explorant les arcanes des préparatifs et du déroulement du complot que l’auteur dégage les facteurs déterminants de la faillite des trois militaires conspirateurs. Si la volonté d’éliminer Suarez était commune au général Armada (ex-conseiller de Juan Carlos, dévoré d’ambition), au général Milans del Bosch (responsable militaire de la région de Valence) et au lieutenant-colonel Tejero (un récidiviste !), au moment des faits, il apparaît clairement « que leur coup d’Etat était en réalité trois coups d’Etat différents. » Milans décrète l’état d’exception à Valence où les chars sont dans la rue mais il a surestimé son charisme puisqu’il se heurte à la défection de la division Brunete à Madrid (la plus puissante d’Espagne) tandis qu’Armada s’agite dans un jeu trouble qui entraîne la suspicion au Palais Royal et...chez Tejero. L’intervention digne et ferme de Juan Carlos à la télévision portera l’estocade à la tentative qui, en définitive, consolidera la monarchie (mais Cercas n’absout pas totalement le roi*).

 

Après avoir démontré la complexité du coup d’Etat, l’auteur s’étend sur la difficile cohabitation entre éthique et politique et c’est passionnant, très nuancé, jamais ardu grâce à la plume à la fois claire et sensible de l’écrivain (on retrouve dans cet ouvrage son goût pour la géométrie, la symétrie, les parallèles). Il clôt sur une note personnelle qui est un symbole de la réconciliation, du respect d’autrui, de l’affermissement de la démocratie. Plus que d’une chronique, il s’agit bien là d’une œuvre littéraire.

 

* Lothar Lahan, ambassadeur d'Allemagne à l'époque, aurait estimé que le roi avait montré de la compréhension, sinon de la sympathie pour les putschistes ("mostró comprensión, cuando no simpatía frente a los golpistas aquel infausto 23-F")

 

 

Rappel : la rubrique MLF - Mes lectures favorites - est l'oeuvre de MFL - Marie-France Launay - sauf rare exception.

Anatomie d’un instant, Javier Cercas
Anatomie d’un instant, Javier Cercas

Actes Sud, collection Babel 10,50 €

 

 

 

 

Quelques images du putsch

 

 

 

Mort de Franco, le roi Juan-Carlos prête serment, Adolfo Suarez aussi devant Juan-Carlos comme 1er ministre.
Mort de Franco, le roi Juan-Carlos prête serment, Adolfo Suarez aussi devant Juan-Carlos comme 1er ministre.
Mort de Franco, le roi Juan-Carlos prête serment, Adolfo Suarez aussi devant Juan-Carlos comme 1er ministre.

Mort de Franco, le roi Juan-Carlos prête serment, Adolfo Suarez aussi devant Juan-Carlos comme 1er ministre.

Céder sur l’accessoire

pour ne pas céder sur l’essentiel

 

« La Transition fait déjà partie de l’Histoire, écrivit en 1996 le sociologue J. Linz. Aujourd’hui, elle n’est plus un sujet de débat ou de lutte politique. » (…) depuis la Transition est (…) un objet de lutte politique. (...) ce changement est la conséquence d’au moins deux phénomènes : le premier est l’arrivée au pouvoir politique, économique et intellectuel d’une génération de gauche (…) qui n’avait pas pris part au passage de la dictature à la démocratie et qui considère que ce passage a été mal fait (…) ; le second est le renouvellement (…) d’un vieux discours d’extrême gauche selon lequel la Transition avait été le fait d’une tromperie négociée entre les franquistes désireux de rester coûte que coûte au pouvoir, menés par Adolfo Suárez, et des gens de gauche assujettis, menés par Santiago Carrillo, une tromperie dont le résultat ne fut pas une véritable rupture avec le franquisme (…) configurant ainsi une démocratie (…) insuffisante. Entre une bonne conscience aussi granitique que celle des putschistes du 23 février (…) et (..) la simple méconnaissance de l’Histoire récente, les deux phénomènes risquent d’attribuer le monopole de la Transition à la droite (…) alors que la gauche, cédant au double chantage d’une jeunesse narcissique et d’une gauche ultramontaine, semble par moments prête à se désintéresser de la Transition (…).

 

Même si on ne connut pas cette joie particulière qui aurait accompagné l’écroulement instantané d’un régime d’épouvantes, la rupture avec le franquisme fut néanmoins une rupture authentique. Pour y parvenir la gauche a fait de multiples concessions, mais faire de la politique suppose de faire des concessions, parce qu’elle consiste à céder sur l’accessoire pour ne pas céder sur l’essentiel ; la gauche céda sur l’accessoire, mais les franquistes cédèrent sur l’essentiel : le franquisme disparut et ils furent obligés de renoncer au pouvoir absolu qu’ils avaient détenu pendant un demi-siècle. La justice, certes, ne s’est pas faite pleinement, la légitimité républicaine violée n’a pas été restaurée, les responsables de la dictature n’ont pas été jugés, les victimes n’ont été (…) complétement dédommagées, pourtant on a construit une démocratie qu’il aurait été impossible de construire si l’objectif  prioritaire n’avait pas été de construire l’avenir mais (…) de corriger le passé : le 23 février 1981, (…) après quatre ans de pouvoir démocratique, l’armée tenta un coup d’état qui faillit réussir, ainsi est-il facile d’imaginer qu’elle aurait pu être la durée de vie de la démocratie si (…) à ses tout débuts, un gouvernement avait décidé de  pleinement imposer la justice (…) Que le système politique issu de cette époque-là n’est pas une démocratie parfaite est un truisme : peut-être que la dictature parfaite existe (…)  mais la démocratie parfaite n’existe pas car ce qui définit une véritable démocratie est son caractère flexible, malléable (…) toujours perfectible (…)  La démocratie espagnole n’est pas parfaite, mais (…) bien plus solide que la démocratie fragile que le général Franco avait renversée par la force. Tout cela fut essentiellement une victoire pour l’antifranquisme, une victoire pour l’opposition démocratique, une victoire pour la gauche qui obligea les franquistes  à comprendre que le franquisme n’avait d’autres avenir que son extinction complète. Suárez l’a immédiatement compris (…) nous lui devons (…) la période la plus longue de liberté que l’Espagne ait connue dans son histoire. (…) Le nier est nier la réalité, ce vice suranné d’une certaine gauche  encore gênée par la démocratie (…) Enfin, le franquisme fut une histoire malheureuse,  mais sa fin ne l’a pas été.

 

(extraits d’Anatomie d’un instant, édition « babel » pages 498 à 501)

 

PS C'est évidemment moi qui ai mis en relief certains passages.

 

A noter un article de Javier Cercas Adolfo Suárez, l’homme qui tua Francisco Franco dans Libération du 7 avril 2014

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