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19 mai 2008 1 19 /05 /mai /2008 15:18

Début

A la manière de Pérec (suite et fin)

 

Je me souviens qu’avec Lydia nous avons participé à une manifestation non-violente en faveur de Garry Davis. Nous étions en possession de la carte de Citoyen du Monde. On a fini tous les deux la nuit au quart, au commissariat du quartier Saint-Sulpice.

 

 

 

Je me souviens d’une mode chez les garçons qui, en 1947, consistait à se coiffer avec un cran sur le devant. Pour que le cran tienne, ils portaient un arceau d’acier dans les cheveux. En classe et à l’atelier, ils prétendaient que c’était pour que les cheveux ne se prennent pas dans les machines.

 

Je me souviens que sur le cinéma Rex il était écrit en grand SOLDATENKINO et que la musique de la Wermacht était logée dans l’hôtel qui fait l’angle de la rue Richer et de la rue du Conservatoire. Il s’appelait Hôtel Sainte-Cécile et c’est ainsi que j’ai retenu que la sainte en question est la patronne des musiciens.

 

Je me souviens que mes parents m’ont emmené voir au cinéma Les aventures féeriques, épiques et rocambolesques du baron de Crak. Le film s’appelait aussi Le voyage du baron de Munchausen.

 

Je me souviens de la première fois que je suis allé au cinéma. C’était pour un nanar qui avait pour titre Les trois Codonas. Une histoire d’acrobates dont un réussit à faire tuer son rival. Mais ça finit mal car la femme ne l’aime pas. J’ai vu ensuite San Francisco, avec Clark Gable, et je fredonne parfois l’air qui accompagne le film.

 

Je me souviens du film Les portes de la nuit. Par la suite, je n’ai pas arrêté de fredonner Les feuilles mortes. Je me souviens d’avoir été amoureux de Maria Casarès dans L’Eternel retour. Plus tard, voyant Thérèse Raquin, j’ai porté mon choix sur Simone Signoret. Jamais sur Brigitte Bardot.

 

Je me souviens de Gabin dans La bandera, La bête humaine, Aimos dans La belle équipe, Julien Carette dans La règle du jeu, Chaplin dans Monsieur Verdoux, Jouvet dans Quai des Orfèvres, Alain Cuny dans Les visiteurs du soir, Gérard Philipe dans Le diable au corps, Georges Marchal dans un film relatant le débarquement en Provence… J’ai aimé Trente secondes sur Tokyo, Drôle de drame, Entrée des artistes, La kermesse héroïque, La chevauchée fantastique, Nous les gosses, Le silence est d’or…

 

Je me souviens de Fantasia, des Trois cabaleros, du Livre de la jungle, de La bataille du rail, de Farrebique, de Remorques… J’allais souvent au Max Linder, au Marivaux.

 

Je me souviens de la famille Duraton, du Crochet radiophonique, de Robert Rocca dans le Grenier de Montmartre, de l’indicatif de Radio-Luxembourg, de l’émission Sur le banc, avec Raymond Soupleix et Jeanne Sourza, d’une émission conduite par Saint-Granier, très écoutée dans les chaumières, avec Piedalu, des commentaires politiques de Geneviève Tabouis, de Brawig Himbs, représentant de la Voix de l’Amérique, mort dans un accident d’avion.

 

  Je me souviens de Charpini et Brancato. C’est à leur propos que j’ai entendu pour la première fois l’expression « pédés comme des phoques ». Mon oncle Colbert, qui possédait un vélo-taxi, les avait pour clients durant l’Occupation.

 

Je me souviens que je fréquentais la piscine Neptuna, boulevard de Bonne-Nouvelle. C’était un des lieux de ralliement des homosexuels. Je ne l’ai jamais remarqué.

 

Je me souviens des magasins Dufayel, du bonhomme en bois des Galeries Barbès, du zèbre de Cinzano, du nègre de Banania, du chien de La Voix de son Maître, de la colombe des partisans de la paix, du bébé Cadum, du bonhomme en flammes de la Ouate thermogène, du personnage habillé à la turque pour le café Le Caïfat, du chocolat LSK CSKI, du garçon de café de Byrrh, de l’affreux Bibendum de Michelin, de la demoiselle en tablier de Viandox, du livreur des vins Nicolas avec ses six bouteilles dans chaque main et son regard ahuri, du pégase d’une marque d’essence, de l’affiche pour le papier à cigarettes Riz La +, d’une autre affiche pour l’Ovomaltine, les Petites Pastilles Valda, la gaine Scandale, le stylo Watermann, la voiture Rosengard, de la pile Wonder qui ne s’use que si l’on s’en sert, du Rouge Baiser, d’une affiche pour un film, apposée dans la station Saint-Martin, fermée : Spiral of staircase, traduit en français par Deux mains, la nuit.

 

Je me souviens que je préférais les Frères Jacques aux Compagnons de la Chanson, Brassens et Mouloudji à Trenet et Maurice Chevalier.

 

  Je me souviens des remorqueurs sur la Seine. Ils étaient garés près du pont de Bercy, sur la rive gauche. Ils possédaient une haute cheminée qu’ils abaissaient en l’inclinant au passage des ponts. Ils remorquaient parfois six ou sept péniches.

 

Je me souviens d’être revenu à pied avec mes parents depuis la rue du Sergent-Bobillot jusqu’à la cité Trévise après le couvre-feu. On prenait des airs de conspirateurs pour aborder et traverser les carrefours. Les agents de police et des inspecteurs en civil bloquaient les ponts sur la Seine. Je ne sais plus comment nous sommes passés.

 

Je me souviens que mon père avait fait l’achat d’une moto, une Terrot 125 cm³ avec laquelle mes parents sont partis tous deux en vacances. Je suis allé les retrouver en stop à Briare où ils campaient. J’ai découvert que ma mère n’était pas très heureuse de voir partir mon père toute la journée à la pêche. D’autant qu’il ne ramenait jamais de poisson. Cette année-là, j’ai eu le sentiment d’entrer dans ses confidences de femme. Une autre année, ils sont allés à Bonneval. Pendant ce temps, je gardais les vaches à Saint-Martin-des-Champs.

 

Je me souviens de la photo dans tous les journaux de l’explosion de la bombe atomique sur l’atoll de Bikini. On y voyait un bateau de fort tonnage soulevé verticalement dans la vague provoquée par l’explosion.

 

Je me souviens que plusieurs années après la guerre des navigateurs ont découvert dans des îles du Pacifique des combattants japonais oubliés. Ils ignoraient que les hostilités étaient terminées, ils avaient fait des enfants aux femmes autochtones.

 

Je me souviens du bruit des ronds de fonte que l’on ôtait et replaçait sur la cuisinière qui avait deux feux, de celui, très particulier, que faisait la loco américaine 141 R, du sifflement des sous-stations du métro dans Paris, du frottement de la paille de fer sur le parquet qu’il fallait ensuite encaustiquer, du grincement de la porte de l’armoire à glace, du bruit sec de la porte métallique de la véranda à Cléry, du couinement des roues du métro à l’entrée de la station Richelieu-Drouot, dans la rampe menant à la passerelle d'Austerlitz, du bruit que faisait Roger Narbouton, le matin, battant le fer des socs de brabant avant la venue des chevaux qui seraient ferrés.

 

Je me souviens être allé à pied à Brie-Comte-Robert pour des médicaments. Il n’y avait pas de pharmacie à Cléry. J’ai fait les quinze kilomètres, ça me paraissait énorme. Une autre fois, j’en suis revenu en poussant le vélo. J’avais crevé et je ne possédais évidemment rien pour réparer.

 

Je me souviens d’avoir découvert le principe des lunaisons sans le secours de personne. Il suffisait de sortir chaque soir et d’observer. C’est ensuite que j’ai cherché dans un livre pour voir si ma théorie était juste. Elle l’était.

 

Je me souviens d’avoir été pris en stop par un jeune curé. C’était à la sortie nord de Valence. Il m’a amené chez lui à la cure pour me restaurer. Sa bonne n’était autre que sa maman. J’étais tout étonné d’entendre cette dame l’appeler « mon chéri ».

 

Je me souviens qu’un soir, dans l’autocar, il y avait tellement de brouillard qu’un bonhomme se tenait sur le marchepied avec une lampe électrique et il indiquait au chauffeur la distance qui nous séparait du bord de la chaussée. C’était dans la côte, entre Villecresnes et Santeny.

 

Je me souviens que les grandes personnes demandaient toujours : « Et l’école, comment ça marche ? » ou bien encore : « Qu’est-ce que tu voudras faire, plus tard ? » Un jour, j’ai fait rire l’assistance en répondant : « Comme vous ». La dame était rentière. 

 

Je me souviens qu’un jour des messieurs sont venus planter des piquets rouges au fond du jardin, près du sentier de la Forgette. C’était pour les travaux de la « déviation de Cléry ». J’ai tout de suite vu le bout du jardin amputé de dix mètres. Nous sommes en 2004 et la déviation de Cléry n’existe toujours pas.

 

Je me souviens que dans mon foyer ajiste il y avait un copain qui travaillait sur les avions. Il était surnommé Orly. Il entretenait les instruments de bord. Il a été muté aux Açores et il y est resté tellement c’était beau. C’est lui qui m’a donné l’envie d’y aller voir.

 

Je me souviens d’avoir passé tout un week-end seul à l’AJ d’Ozoir. C’était mon tour d’être père aub’, il faisait très froid. Personne n’est venu.

 

Je me souviens qu’à l’école Estienne nous étions quelques-uns à nous être affiliés au Syndicat du Livre. Comme nous n’avions pas de salaire, le timbre syndical nous était consenti pour le montant symbolique d’un franc par an.

 

Je me souviens de la Peugeot 202, reconnaissable à ses deux yeux rapprochés derrière un grillage. On en a revu après la guerre, elles semblaient toujours à la mode. Après cela, il y a eu la Peugeot 402. Citroën avait sorti sa « traction avant », Renault présentait la Juvaquatre et, plus tard, la « quatre chevaux » qui sera fabriquée pendant plus de quinze ans.

 

Je me souviens d’avoir été émerveillé par une statue d’une dame nue qui ressemblait à ma mère. C’était traité dans le style Mayol. Je l’ai revue plus tard, j’en ai cherché des copies en plâtre. En vain. C’est peut-être mieux comme ça.

 

Je me souviens d’avoir lu Choderlos de Laclos en cachette. Je n’ai rien compris mais, comme tous mes copains d’école, je voulais être à la page. Il y avait aussi Pierre Louÿs et d’autres auteurs encore qui se prêtaient en classe sous le manteau.

 

Je me souviens qu’en classe nous avons étudié Terre des hommes. Cette même année, j’ai acquis toute l’œuvre de Saint-Exupéry. J’ai tout lu mais, je l’avoue, je n’ai jamais pu terminer Citadelle.

 

Je me souviens qu’à la fin de 1947 il y avait encore des cartes de rationnement, un ministère du ravitaillement et que le marché noir était institutionnalisé. Les chaussures et les habits portaient souvent deux prix, avec et sans la carte. On s’habillait sans carte dans les « stocks américains ». Pour tout dire, j’ai usé un affreux pantalon vert de l’armée anglaise et un blouson « quatre poches » de l’US Army. A Estienne, on maquillait les tickets de pain en imprimant un zéro après le 50 ou en dessinant un 7 devant. La boulangère souriait en prenant nos tickets.

    Je me souviens que le Laté 631 a survolé Paris dans le sens ouest-est et retour dix minutes plus tard. C’était annoncé dans la presse. A Estienne, on étaient tous aux fenêtres. Je ne ratais jamais un salon de l’aéronautique.

 

Je me souviens qu’il y avait la guerre en Palestine. Les méchants Arabes ne voulaient pas que les gentils Juifs y installent des colonies. Les Juifs travaillaient, envoyaient leurs enfants à l’école, les Arabes étaient des nomades barbares. Aux Auberges, certains s’engageaient pour aller travailler dans un kibboutz pendant leurs vacances.

 

Je me souviens que Jean-Jacques Gautier a reçu le prix Goncourt pour Histoire d’un fait divers. On me l’a offert. C’est cet ouvrage qui m’a donné l’envie d’écrire.

 

Je me souviens d’avoir privé Cléry de courant électrique. J’ai voulu jouer au bûcheron, un acacia est tombé contre les fils allant au transformateur. Il y a eu un bel arc et je n’ai plus osé toucher au tronc de l’arbre. Le mal était fait.

 

Je me souviens de la sensation qui m’est restée des coups de bec d’une poule que je nourrissais de grain dans le creux de la main. Elle me suivait partout. Je ne connaissais pas encore Pavlov, je m’imaginais qu’elle agissait ainsi par affection.

 

Je me souviens m’être dit un jour que si j’avais le droit de vote, j’apporterais mes voix à un parti peu connu mais influent, l’UDSR (Union démocratique et sociale de la Résistance). Il y avait là des gens issus de l’école d’Uriage, c’est ça qui me séduisait. Dans le même temps je m’initiais aux théories abondancistes alors dans l’air du temps. Demain, les machines remplaceraient le travail de l’homme, ce serait alors la journée de quatre heures, on inventerait de nouveaux loisirs, on construirait des cités radieuses partout, tous les gens vivraient heureux dans la fraternité. On a vu.

 

  Je me souviens que madame Césaire (Suzanne pour ses intimes), la femme d’Aimé Césaire, nous a donné à traiter le sujet suivant : « Vous avez parmi vos connaissances un nègre con. Commentez. » Elle était plus foncée que son mari. Un autre jour elle nous a donné comme sujet une phrase de Joseph de Maistre qui disait à peu près ceci : « La guerre est divine en elle-même, seul Dieu en décide ». Donnez votre point de vue.

 

Je me souviens de m’être fait plaisir en achetant un demi-pain et une énorme tranche de pâté de tête. C’était la fin des restrictions, j’avais des revanches à prendre sur la faim. Cela s’est passé dans « mon » bivouac à Fontainebleau. C’était Byzance !

 

Je me souviens du blocus de Berlin. Les Américains avaient mis en place un pont aérien pour ravitailler la ville. J’étais impressionné de voir des DC-4 utilisés pour apporter des sacs de charbon, de ciment ou des bidons de bière.

 

Je me souviens avoir pris le train en compagnie d’un gendarme retraité. Son nouveau travail consistait à aller chercher de la main-d’œuvre en Algérie pour la construction des bases américaines en Europe. Il revenait de Frescaty, entre Metz et Nancy. A ces gens était établi un contrat de travail de trois mois. Et après ? ai-je alors demandé. – C’est plus notre affaire, qu’ils se démerdent ! m’a répondu l’ancien gendarme. Je pense souvent à lui lorsque j’entends les gens du FN et les autres parler de la racaille des banlieues.

 

Je me souviens d’être monté au faîte d’un peuplier pour y cueillir du gui. On appelait ça faire les corneilles. Plus tard, j’ai regardé l’arbre, la branche où j’étais allé, j’ai eu la trouille.

 

Je me souviens m’être brûlé l’intérieur de la bouche en voulant souffler dans un tuyau porté au rouge dont j’ai trempé l’extrémité dans un seau d’eau pour voir sortir la vapeur. Personne ne l’a jamais su.

 

Je me souviens d’avoir colmaté un nid de frelons avec du plâtre, entre deux pierres de la maison. Après ça, il y avait des frelons énervés qui volaient partout autour. J’avais cru d’abord qu’il s’agissait d’un nid de guêpes.

 

Je me souviens, entre autres conneries, être passé à travers une haie. C’était dans la côte de Soignolles. Je descendais en vélo à toute vitesse. Tellement vite que je roulais à gauche dans le virage en épingle. Une voiture allemande montait dans ma direction. Ne pouvant ni freiner ni reprendre la droite, je me suis jeté à gauche dans la haie bordant la route. Le vélo y est resté incrusté. Je me suis retrouvé en contrebas dans le champ... et dans les ronces !

 

Je me souviens de m’être fait surprendre par le garde champêtre à voler des pommes (ou des noix) dans un champ qui nous appartenait. Mon arrière grand-père Bourgeois, au caractère généreux, avait cédé la jouissance de ce champ à un fermier mais personne à Cléry ne connaissait les origines de propriété. Le champ était bien à nous ainsi que les arbres fruitiers le bordant sur un côté. En revanche, les fruits disparaissaient comme par magie.

 

Je me souviens qu’à l’école on portait tous une blouse grise. C’était obligatoire. J’étais le seul à porter une blouse noire. Allez dire pourquoi ? Cette blouse était lustrée, coupée dans un tissu épais et dur. On nous faisait aussi porter un béret. J’avais l’impression de porter une boule sur la tête.

 

Je me souviens que nous étions tour à tour « de service », deux par deux, pour effacer le tableau noir, secouer le chiffon, rassembler les cendres autour du poêle de fonte, préparer cinq bûches, balayer les allées entre les tables et garnir les encriers. Le samedi, il y avait bibliothèque, on se chicanait pour tenir le registre des sorties et des rentrées.

 

Je me souviens qu’en classe nous devions savoir chanter Maréchal, nous voilà. Monsieur Prévôt-Tête-de-Veau (il y avait aussi Jauvart-Tête-de-Lard) nous en a fait copier les paroles sur un cahier. Un jour, monsieur l’Inspecteur Primaire est venu en visite et il a demandé si nous connaissions la chanson. Bien sûr que nous la connaissions, pardi ! Monsieur Prévôt nous a fait ouvrir le cahier à la page indiquée. La chanson, nous ne l’avions jamais chantée. Mais elle était là, écrite sur le cahier. « C’est très bien ! » a dit l’inspecteur.

 

Je me souviens que pendant la guerre nous portions tous des galoches à semelle de bois. J’ai aussi marché en sabots. Pour courir, je me mettais nus pieds et les tenais à la main. J’aimais les sabots, ça permettait de se déchausser en classe. Aller nus pieds n’était pas une honte.

 

Je me souviens qu’après les moissons, nous allions glaner dans les champs. On savait les repérer, on les surveillait pour pouvoir être dans les premiers à se précipiter. On glanait aussi l’orge, les betteraves, les patates. Pour nourrir les lapins, je faisais celui qui confondait la luzerne avec des herbes sauvages et hop ! dans le sac. Je ne me suis jamais fait prendre.

 

Je me souviens qu’un jour, sur la route de Lagny, revenant justement de l’herbe aux lapins, j’ai vu arriver sur moi deux Allemands en moto. Sur leur thorax figurait une plaque argentée indiquant « Feldgendarmerie ». Ça rigolait pas. Ils ont mis pied à terre, le plus grand m’a crié : « Mé-a-oux ? » J’ai cru qu’il s’agissait d’une bête. Il a répété : « Mé-a-oux ? » J’ai commencé à me sentir coupable. L’autre a vu que je ne comprenais pas. Prenant un caillou il a dessiné sur le gravier bordant la route les cinq lettres de la ville de Meaux. M-E-A-U-X. J’ai fait : « Ah oui, Mô ! » Non, pour le grand c’était Mé-a-oux. Plus tard, j’ai appris qu’au revoir se prononce en allemand de la rue : filozen.

 

Je me souviens que j’inventais des noms et des surnoms pour les objets, pour les poules et les lapins de la maison. Des noms composés comme Porte-Laine, Chiasse-Dur, Marche-Pattes… La lapine grise qui vivait avec nous dans la maison, c’était Madame. Avec elle j’ai commencé à croire qu’il y a peu d’écart entre le lapin et le chat.

 

Je me souviens de plein de choses de bien peu d’utilité, du visage des gens, du bleu sur les phares des voitures en 1939, de mon cyclo-rameur que je ne rangeais jamais, de l’huile de foie de morue avant d’aller à l’école, des affreux dessins du papier peint de ma chambre de Cléry, d’une gravure représentant La laitière, de l’odeur acide des patates qu’on mettait à germer sur des clayettes dans l’escalier de la cave, de celle de la petite chambre de la tour, d’une affiche qui garnissait la porte de la grange en faveur des automobiles De Dion-Bouton, de la forme que prenait le catalpa au tronc incliné, du houx qui obligeait à un détour dans une des allées du jardin, de la couleur des gravillons de l’allée qui crissaient sous les pas, des bêtes blanches qui remontaient des chiottes par temps de chaleur, de l’odeur puissante de la goudronneuse, des petits personnages dessinés sur le service à thé qui nous a été barboté pendant l’exode, d’un médaillon de bronze représentant soi-disant Mirabeau, d’une nuit de 1941 passée à compter des étoiles filantes, du bruit que faisaient les Dornier 17 lorsqu’ils partaient le soir en direction de l’Angleterre, d’une dame agoraphobe qui marchait en touchant les murs, du catalogue de la Manufacture d’Armes et Cycles de Saint-Etienne dans lequel je faisais des découpages et des collages, du feu qui a pris dans la cheminée alors que venait de mourir ma grand-mère en 1937, d’une grande frayeur lorsque dans les bois je me suis trouvé face à un cerf qui a eu plus peur que moi et a bondi, de la traversée de Cléry avec un écriteau sur la poitrine « Je suis malpoli », j’avais dit godasses au lieu de dire chaussures, de mon premier achat désiré et mérité, un traité de météorologie, d’un camion accidenté, abandonné des mois durant près d’un champ, qui m’a servi pour découvrir l’Europe entière, l’Afrique, le pôle Nord, les steppes de Sibérie, les Indes, toutes mes lectures.

 

Je me souviens de plein de choses qui ne se décrivent pas, ne s’écrivent pas. Des sensations, des impressions fixées, qui restent gravées... Et qui ne servent à rien.

 

Je me souviens qu’à la mort de ma mère je me suis reproché de n’avoir pas pris en notes tout ce que j’avais appris d’elle oralement sur la filiation, les prénoms, le partage des biens, les dates et des lieux… Demain, c’est moi qui vais basculer et l’idée de partir sans avoir transmis tout ça m’interroge et meuble parfois mes insomnies.

 

Je me souviens qu’un jour je me suis dit que je devrais noter tout ça, que ça pourrait servir à Basile et Victor, mes petits-fils qui ne savent pas ce qu’est un 45 tours, ce que veut dire « traverser dans les clous » et qui ignorent ce que signifie TSF, ou bien que je devrais écrire une histoire à la Zola en inventant des personnages…

 

         Rien d’autre que des souvenirs...

Février 2004.

 

G. B.

 

Pour compléter ce "Je me souviens" quelques unes des réclames évoquées dans ce texte : le bonhomme en bois des Galeries Barbès, le zèbre de Cinzano, le nègre de Banania, le chien de La Voix de son Maître, le bébé Cadum, le bonhomme en flammes de la Ouate thermogène... dans un petit montage de réclames, où l'on pourra noter la qualité graphique des affiches.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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commentaires

Aredius44 31/01/2016 18:36

Merci pour ces souvenirs.

Je suis arrivé ici par le cyclo-rameur !

https://saintyrieixlaperche.wordpress.com/2016/01/29/je-me-souviens-du-velo-rameur-fabrique-par-mon-pere/

violette 1942 06/04/2013 18:28

SUPER que de souvenirs un gros merci

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