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19 mai 2008 1 19 /05 /mai /2008 14:49

A la manière de Pérec*

  * Ce texte a pour auteur G. B. qui avait déjà prêté les cartes postales de l'hebdomadaire Les Corbeaux et de Lavratte
 

Je ne me souviens pas des menus, je me souviens pourtant m’être régalé. Je ne me souviens pas des mauvais repas de la cantine ni de la douleur d’une entorse. Je crois ne retenir que les bons souvenirs.

 

Je ne me souviens pas toujours des noms des gens mais je revois leur visage, leur expression à un moment donné. J’ai retenu les adresses de mes copains d’école. C’est probablement dû à un besoin de repères.

 

Je ne me souviens pas toujours des dates précises mais j’ai retenu les noms des lieux, l’image ou la couleur d’une entrée de village ou d’une rue dans une ville. Il doit s’agir d’une culture ou d’un goût géographique. Je me suis rarement égaré.

 

Je ne me souviens pas toujours dans quel livre était le cliché ou la carte mais j’ai retenu que c’était vers le milieu d’une page impaire, après le deuxième tiers de l’ouvrage. J’ai avant tout une mémoire visuelle. Ça permet d’être désordonné.

 

Je me souviens que les premières Caravelle d’Air France étaient immatriculées F-BHRA, BHRB, BHRC, BHRD… Les Vickers Viscount étaient immatriculés F-BGNR, BGNS, BGNT… Les Breguet Deux-Ponts c’étaient F-BASO, BASP, BASR, BART…

 

Je me souviens que mon intérêt pour l’aviation s’est manifesté vers 1936, lorsqu’une école de pilotage militaire est venue s’installer à Villaroche. J’ai alors commencé à m’intéresser aux avions mais aussi aux nuages, à la météorologie.

 

Je me souviens que lors du voyage scolaire dont le but était le château de Versailles, j’ai été très intéressé par un groupe d’autogyres La Cierva au-dessus du terrain de Villacoublay. Je n’ai rien retenu de Versailles mais je revois très bien les autogyres.

 

Je me souviens des escadrilles de gros bimoteurs passant en formation en direction de Paris à l’occasion de la visite du roi d’Angleterre. C’était un dimanche matin vers dix heures. Pour les regarder je me trouvais devant la charcuterie Thieffine. Je me suis fait heurter par une voiture en traversant la rue pour les voir mieux. C’était mon premier accident aérien.

 

Je me souviens qu’en 1938, dans le champ qui se trouve derrière la maison, des soldats ont creusé un trou près de la voie ferrée pour enterrer un canon tirant vers le ciel. C’était la DCA. Douze ans plus tard, en 1950, je creusais des trous quelque part dans le Palatinat pour enterrer un canon, un 40 Bofors. Ces salauds, à moi, amoureux des avions, ils voulaient que je leur tire dessus.

Je me souviens d’une bonne vingtaine de numéros de téléphone à trois lettres et quatre chiffres : DORian 20 40 (la Péniche) - ROQuette 27 89 (Odette) - BOTzaris 81 50 (Danzas) - PELletan 02 20 (René) - ALEsia 59 32 (Jean-Louis) - PLAine 54 14 (Roger Cossé) - DENfert 38 20 (Claude) - ODEon 84 00 (l’horloge parlante)… Lorsqu’on faisait DEFense 33 33 c’était toujours la même touche et quand on faisait COMbat 24 38, ça répondait : « Non, je ne suis pas le Bon Dieu ! » Il y avait encore ITAlie, VAUgirard, PASsy, MONtmartre, RASpail, GREsillons, AVIation, OPEra, MIChelet, ELYsées, AUTeuil, EURope, LABorde, PYRénées, TAItbout, ETOile, REAumur, FLAndre, CHArlebourg, INValides, TROcadéro, ARChives, BATignolles, PROvence, TERnes, VAUgirard, MENilmontant, CONvention, COMbat, GREnelle, JUSsieu, TOLbiac, SEGur, LITtré, PIGalle, KELlerman, FONtenoy, PEReire, GALvani, SUFfren, DIDerot, FLAndre, RAMbuteau, MARcadet, TRUdaine, WAGram, GRAvelle, TURbigo, VILlette, BALzac, ENTrepôt, NATion, JASmin, KLEber et d’autres encore puisqu’il y avait environ soixante-dix indicatifs. C’était bien, ça permettait de situer. Il y avait peu de cabines dans les rues, on allait dans les cafés et l’on achetait des jetons de Taxiphone. Parfois l’appareil se trouvait sur le comptoir et l’on parlait au milieu des autres consommateurs. On attendait parfois plus d’un an avant d’obtenir une ligne. Pour appeler en province, on frappait  plusieurs fois avec insistance sur la barre du combiné, on demandait à la dame de la poste de nous mettre en communication et elle appelait une autre dame d’une autre poste… On appelait cela l’Interurbain. Boulevard de Bonne-Nouvelle se trouvait le central téléphonique international. On y venait pour appeler à l’étranger. C’était si long à obtenir que les dames venaient avec leur tricot, les messieurs avec des mots croisés. Il a été construit à l’emplacement du Bazar de la Charité qui brûla en faisant plusieurs centaines de victimes. Pendant l’Occupation, il n’y avait que douze numéros de téléphone à Cléry.

 

Je me souviens que la station Montmartre portait le numéro 514. Il n’y avait pourtant pas cinq cents stations de métro à Paris mais celle-ci était la quatorzième de l’ancienne ligne n° 5. Chaque station employait un chef de station, une caissière et autant de poinçonneurs que d’accès sur les quais. A Montmartre ils étaient en permanence dix agents. Montmartre s’appelle d’ailleurs aujourd’hui Grands Boulevards. La station est déserte.

 

Je me souviens qu’il y avait sur tous les quais des portillons automatiques qui se fermaient à l’entrée de la rame. On y restait parfois coincé et l’on y laissait de nombreux boutons de veste ou d’imperméable.

 

Je me souviens de la longueur de certaines lignes de métro. Certaines ont changé. La ligne 9, qui va de la mairie de Montreuil au Pont de  Sèvres, mesure 18,650 km. C’était la plus longue du réseau. Pour parfaire mes connaissances, je m’amusais à dessiner les lignes sur un plan de Paris en indiquant de mémoire l’emplacement et le nom des stations.

 

Je me souviens des rames Sprague et de leurs banquettes en bois. Il y avait deux classes, gris vert en deuxième classe, rouges pour les premières classes. Je me souviens que celles de la ligne n° 1 étaient toujours les plus modernes, les plus confortables. Je me souviens que celles de la ligne 12, le Nord-Sud, faisaient « ouin-ouin-ouin » au démarrage et dans les rampes. Elles comportaient un agent à chacune de ses extrémités. Dans les stations un bonhomme dessinait des huit sur les quais à l’aide d’un seau percé, ensuite il promenait son balai. Dans les rames un écriteau disait que Toute quête ou vente d’objets quelconques est interdite dans l’enceinte du Métropolitain. Les choses ont bien changé.

 

Je me souviens d’une énorme pelote de laine éclairée sur cinq étages par de petites ampoules à l’angle de la rue La Fayette et de la rue de Provence. Elle prenait toute la hauteur de l’immeuble : Les laines du berger. Ça m’a longtemps servi de repère. Et puis un jour la pelote de laine a été remplacée par une flèche verticale indiquant un autre commerce.

 

  Je me souviens que dans les rues principales il y avait des « pissotières ». Ma mère m’avait recommandé d’éviter celles du boulevard de Sébastopol. Je me demandais bien pourquoi.

 

Je me souviens de la « pendule à gaz » de la rue de Maubeuge. Je ne comprenais pas comment la pression du gaz pouvait faire tourner les aiguilles. Un jour, j’ai vu un employé en train d’y passer un chiffon, je l’ai questionné.

 

Je me souviens qu’avant la guerre nous étions inondés de montres et de vélos bon marché en provenance du Japon. Je ne me représentais pas ces gens en kimono en train de fabriquer des bicyclettes à la chaîne.

 

Je me souviens de la B 14. L’épicier de Cléry en avait une. Un jour je suis monté avec lui et nous avons monté la côte de Grisy à 70 km à l’heure. Je n’en revenais pas.

 

 

 

 

 

Je me souviens que l’on m’offrait des livres de Becassine, des albums du Père Castor et des histoires d’animaux dessinées par Benjamin Rabier. C’est peut-être ce dernier qui m’a donné l’envie de dessiner des animaux.

 

Je me souviens qu’en 1937 mes parents, avec leurs copains du Front populaire, ont fait les figurants dans le film La Marseillaise. Une scène était tournée à Fontainebleau, les participants étaient payés d’un billet de chemin de fer gratuit et d’un sandwich.

 

 

Je me souviens des cinq sœurs Dionne dont on voyait les photos dans tous les journaux. Je n’ai jamais su retenir leurs prénoms. 

 

Je me souviens d’avoir eu la jaunisse. Pour me faire peur on m’a dit que j’allais rester comme ça tout le temps. Je faisais de la cétone et j’avais souvent des crises de foie. Un jour, le docteur a explosé devant moi : « J’ai dit : pas de graisses, pas de chocolat, c’est compris ! »

 

Je me souviens que dans les galeries du métro était écrit : DUBO… DUBON… DUBONNET. C’est resté bien après la guerre.

 

Je me souviens que ma mère allait faire son marché rue du Faubourg-Saint-Denis où il y avait des voitures des quatre-saisons arrêtées contre le trottoir. D’autres fois c’était rue Montorgueil. Elle achetait l’épicerie chez Loiseau-Rousseau, rue Bleue. Chaque achat donnait droit à de petits timbres de couleur que l’on collait sur des feuilles quadrillées. Lorsqu’on avait rempli par exemple cinq feuilles de timbres verts ou roses on avait droit à un cadeau. C’était souvent un vase, un réveil-matin, une brosse à habits... Les Coopérateurs, Le Familistère et d’autres encore faisaient de même.

 

Je ne me souviens pas comment et quand j’ai appris à nager. Par contre, je me souviens m’être coupé sous le talon en sautant dans la rivière de Soignolles. Il y avait un trou profond d’environ deux mètres dont nous avions fait notre piscine.

 

Je me souviens que je n’aimais pas ce que chantait Tino Rossi. Plus tard, je n’ai jamais apprécié Charles Trenet. Il y avait aussi Berthe Sylva avec ses roses blanches. Pouah ! On était inondés de ce qu’écrivait Vincent Scotto, la radio n’arrêtait pas de diffuser des airs de Ray Ventura et ses collégiens. Il y avait aussi Fréhel, Léo Marjeane, André Claveau, Rina Ketty…

 

Je me souviens que les agents de police portaient une pèlerine et ils allaient à vélo par paires. On les appelait les hirondelles. Celui qui réglait la circulation à la porte Saint-Martin était connu, réputé et souvent photographié. Il portait une longue barbe de prêtre orthodoxe.

 

Je me souviens du bruit du broyeur de la benne qui collectait les ordures ménagères chaque matin cité Trévise aux environs de sept heures. Son passage sur le pavé faisait vibrer la maison à cause de ses pneus pleins.

 

Je me souviens que ma mère me racontait que lorsqu’elle était petite, La Courneuve c’étaient des champs cultivés et quelques maisons bordant la route nationale. Je ne la croyais pas.

Je me souviens que lorsqu’on sortait de Créteil, c’étaient des champs cultivés par les maraîchers. Le mont Mesly était boisé, on voyait les deux hangars à dirigeables d’Orly se dessiner à l’horizon. On moissonnait et l’on arrachait la betterave entre Boissy-Saint-Léger et Villeneuve. Il n’y avait qu’une seule maison, l’horticulteur Delbar, entre Ris-Orangis et le haut de Corbeil. Plus tard, j’ai vu abattre les vergers de Sarcelles et pousser à la place la première ville champignon de la région parisienne. On appelait gratte-ciel les trois immeubles de Bobigny qui comportaient quatorze étages. Ils ont été démolis.

 

Je me souviens d’une poire énorme, toute jaune, dans une carafe remplie d’alcool fermée par un bouchon de cire. Comment une poire pareille avait-elle pu entrer dans la carafe ? La poire et la carafe ont disparu avec bien d’autres choses pendant que nous étions partis à l’exode.

 

Je me souviens qu’en 1939 une affiche disait : Nous combattons pour un motif juste et humain, c’est pour cela que nous aurons la victoire ! Et puis aussi : La vieille ferraille forgera l’acier victorieux ! Une autre montrait le torse d’un soldat émergeant de la tourelle d’un char, elle disait : Engagez-vous ! Rengagez-vous ! Il y en avait une autre qui représentait un homme en imperméable gris et chapeau : Méfiez-vous, les murs ont des oreilles ! Ça se répétait à l’école, on en faisait un sujet de plaisanterie.

 

Je me souviens qu’il y avait sur les Grands Boulevards une boutique ouverte sur le trottoir à l’enseigne Au Père coupe toujours. Chaque soir un cuisinier confectionnait une tarte géante.

 

Je me souviens qu’après la chute de Stalingrad il y a eu une bataille de chars, entre Koursk et Orel et que celle-ci a duré plus d’un mois. Le vrai vainqueur fut la boue qui interdisait aux camions allemands de ravitailler les chars en carburant. Les Allemands reculaient partout et une revue appelée Signal ne montrait que des troupes victorieuses. Dans la cuisine était affichée une carte sur laquelle je piquais de petits drapeaux. C’est ainsi que je sais orthographier Debrecen, Oradea, Mosonmagyarovar, Esztergom, Dniepropetrovsk qui se trouvaient à la hauteur de mes yeux tandis que je pelais ma pomme.

 

Je me souviens que pendant l’Occupation on s’échangeait des recettes pour fabriquer du sucre avec des betteraves, du savon avec du suif et de la potasse. On a fait du savon dans une lessiveuse, il a moisi ; on a fait du sucre, il était tout noir, il ne s’est jamais solidifié. Les journaux fournissaient des recettes pour faire du café avec de l’orge grillé. Un journal avait eu l’impertinence de publier un cliché représentant la totalité des denrées alimentaires auxquelles les tickets de rationnement d’un mois ouvraient droit.

 

Je me souviens de la loi Marthe Richard décidant de la fermeture des maisons closes. En face l’école Estienne, le bordel devint un foyer pour étudiants. On a commencé à voir des dames sur les trottoirs. D’autres se tenaient dans la porte des hôtels où elles officiaient. Il y en avait au moins trois rue Geoffroy-Marie.

 

J Je me souviens d’avoir figuré dans le film La romance de Paris. C’est moi qui abaisse la barrière du passage à niveau avant l’arrivée du train, interdisant le passage aux poursuivants de la belle héroïne du film. La scène était tournée au passage à niveau de Grisy. On a recommencé les prises de vues plus de dix fois. J’ai vu le film, je ne me suis pas reconnu. J’ai revu le film, je n’y étais plus.

 

Je me souviens que pendant l’Occupation les trains étaient rares, toujours bondés. Une chanson disait notamment :

Des trains, y’ en a trois par semai-ai-ne, on y est serrés comm’ des harengs,

faut un chauss’-pied pour rentrer d’dans encore qu’ faut pas avoir d’ bedai-ai-ne…

Quelle drôle de vie que nous vivons, qu’elle a de mérite et de gloire…

Après la guerre les gens ont été pris d’une frénésie de déplacement. Il n’y avait que le train pour s’éloigner de Paris. Il y avait autant de voyageurs debout qu’assis mais personne ne se plaignait (d’ailleurs, auprès de qui se seraient-ils plaints ?).

 

Je me souviens des petits damiers de la toile cirée recouvrant la table de la cuisine. Je repliais mon majeur tenu par le pouce et faisais aller dessus mon index et l’annulaire en disant que c’était un petit bonhomme.

 

Je me souviens d’avoir séché l’école en m’appelant auprès du surveillant de permanence depuis le café d’en face et en rentrant à toute vitesse dans la cour. J’étais marqué présent et j’avais un bon alibi pour ressortir. Ça n’a marché que deux fois.

 

Je me souviens qu’il y avait dans Paris et la proche banlieue un réseau de pneumatiques. Même que c’est notre cousin Dudule, Raoul Perreux, qui faisait fonctionner la machine à air comprimé dans les sous-sols de la poste centrale du Louvre, rue Etienne-Marcel.

 

  Je me souviens qu’on appelait Daladier Le taureau du Vaucluse. Les dessinateurs humoristes représentaient toujours Edouard Herriot fumant la pipe.

 

Je me souviens m’être souvent posé la question : Et avant nos ancêtres les Gaulois ? Je doutais de tout ce qu’on m’enseignait en histoire, il me fallait des preuves. Autour de moi, d’autres gosses de mon âge croyaient au bon Dieu et à la sainte vierge. Il fallait croire sur parole et ça, je n’ai jamais pu m’y faire.

 

Je me souviens d’avoir chanté à tue-tête : Une vache qui pisse dans un tonneau c’est rigolo mais c’est salaud.

 

Je me souviens qu’en janvier 1946 Le canard enchaîné a titré à propos du départ de De Gaulle : Le général se retire à Colombey-les-Trains-sur-les-Rails. Il s’était retiré du gouvernement et de la vie politique en proclamant : « J’ai remis le train sur ses rails ».

 

Je me souviens que deux ans plus tard, au Vel’ d’Hiv’, il lançait le RPF et l’idée de l’association capital-travail par laquelle les salariés deviendraient tous actionnaires de leur entreprise. Tous patrons ! Il se trouvait des gogos pour y croire.

 

Je me souviens d’une affaire Petiot, un docteur qui brûlait des gens dans la chaudière de sa cave rue Le Sueur. Petiot se faisait passer pour résistant et prétendait régler des affaires pour le compte de la Résistance. Le procès a duré des mois.

 

Je me souviens qu’à Paris le lait, le charbon, la glace, les eaux minérales étaient livrés par des voitures tirées par un cheval. On voyait parfois des gens se précipiter pour ramasser leur crottin. C’était pour les géraniums de leurs fenêtres, pas par souci de propreté. Curieusement, on ne voyait jamais d’écurie. Après la guerre, les bandages métalliques ont été proscrits, les mêmes chevaux tiraient des voitures à pneus.

 

Je me souviens de deux erreurs commises par des gens bien intentionnés et cela s’est passé la même année, celle de mes quatorze ans. Une dame, amie de la famille, m’a offert un livre, un ouvrage pour enfants de dix ans que j’ai à peine ouvert. Une autre personne m’a offert un livre de Lecomte du Nouy : La dignité humaine. Rien que ça.

 

  Je ne me souviens pas du poinçonneur des Lilas mais je me souviens très bien de celui de la station Montmartre. Il était influent au comité d’entreprise de la RATP où il était responsable des colonies de vacances. Il est devenu chef de station et un jour j’ai appris qu’il avait perdu une fille de mon âge, emportée par la leucémie. Il n’y a plus de poinçonneur aux Lilas, il est remplacé par un automatisme qui parfois vous refuse le passage. Allez donc vous expliquer avec un lecteur optique, vous.

 

Je me souviens du défilé du 1er mai 1948 sur les Grands Boulevards. J’ai défilé avec les ajistes derrière une banderole réclamant un pré-salaire pour les étudiants et apprentis scolarisés. On a vu ce que cela a donné.

Je me souviens qu’un après-midi pluvieux de 1947 les Parisiens étaient massés devant les vitrines des marchands de télévision pour suivre les cérémonies du mariage d’Elisabeth d’Angleterre. On allait regarder la télévision dans les cafés. Il n’y avait qu’un seul programme. La présentatrice s’appelait Catherine Langeais. Auparavant, elle fut paraît-il la maîtresse de François Mitterrand.

 

Je me souviens de la mise en eau du barrage de Génissiat. Tout à côté se trouvait un bistrot qui avait choisi pour enseigne « Génie ici y’ a ». 

 

Je me souviens que la Régie Renault, pour faire connaître la 4 CV, a fait descendre les Champs-Elysées à cent voitures bleues, blanches et rouges. Après quoi elles ont été vues dans les principales villes de France.

 

Je me souviens qu’à Cléry, pendant la guerre, il y avait trois clodos : Juju, Chouchou et Confiture. Juju avait fait élection de domicile dans un petit cabanon situé derrière le garage situé en face la maison. A ce dernier pendant la guerre on avait fait croire que la gendarmerie recrutait des hommes valides pour surveiller tous les bâtiments publics et notamment la distillerie. Surtout la distillerie !

 

Je me souviens que siégeait à Versailles une Assemblée de l’Union française. On n’osait plus dire « l’Empire colonial français », on préférait le terme d’Etats d’outre-mer. Cette assemblée a longtemps été présidée par Mlle Sid-Cara dont le père, un potentat, était propriétaire de La Dépêche d’Alger.

 

  Je me souviens qu’à six ans et demi on m’a fait monter sur scène avec une petite fille pour chanter « Voici des roses de mon rosier dans un joli panier d’osier ». J’étais mort de trac, je chantais en me dandinant, près de moi quelqu’un me soufflait les paroles. L’année suivante, je tenais un rôle de groom dans une pièce intitulée Le mariage de mademoiselle Beulemans. Mon oncle René tenait un rôle de garçon d’honneur, Christiane était demoiselle d’honneur. J’aurais dû deviner qu’ils se fréquentaient.

 

Je me souviens que pendant l’Occupation les jardins situés dans les fossés du Louvre, entre Saint-Germain l’Auxerrois et le musée, étaient cultivés de légumes. Les jardins publics du Luxembourg étaient un vaste potager. D’autres encore mais tous étaient clos et surveillés au moment des récoltes.

 

Je me souviens que lorsqu’on ne me regardait pas je marchais dans la rue en faisant l’avion, les bras à l’horizontale, faisant « Vvvvv » en me penchant dans les virages. Je me déroutais parfois pour éviter un autre avion ou les tirs de la DCA. Je me disais parfois qu’il faut être complètement frappé pour faire des choses pareilles. J’ai appris plus tard qu’un autre garçon de mon âge faisait de même. Je me suis alors dit que je n’étais pas aussi fou que je pensais.

 

Je me souviens que la nuit, lorsqu’il y avait une alerte, je sortais pour voir les balles traçantes de la DCA de Villaroche et les pinceaux lumineux des projecteurs. C’était en quelque sorte un spectacle. Depuis Cléry, on apercevait les traçants tirés des forts entourant Paris. Il y avait des pièces d’artillerie antiaérienne dans le fort d’Alfortville et dans celui de Saint-Maur lequel se trouvait d’ailleurs à Créteil.

 

Je me souviens qu’en 1939 on nous racontait que les avions allemands venaient la nuit lâcher sur les villages des bonbons empoisonnés. Je ne connais personne qui en ait trouvé. Mais on trouvait parfois des tracts disant que la guerre ne profitait qu’aux Juifs et aux capitalistes acquis aux intérêts anglo-américains. On disait aussi qu’ils lâchaient des parachutistes qui se déguisaient ensuite en curés. C’était la Cinquième colonne.

 

Je me souviens à ce propos de la parano du grand-père qui voyait des Boches et des espions partout. Le moindre mot pouvait être une indication pour les espions.

Je me souviens de l’ambiguïté de certaines situations. Jeannette Christen avait une sœur, Emilienne et un frère, Godefroy. Ce dernier est mort en 1942 à bord d’un avion allemand qui rapatriait en France des officiers de marine en poste à Tunis. Preuve qu’il n’était pas résistant. Le mari d’Emilienne était en captivité dans quelque stalag, loin de la frontière. Elle venait parfois passer quelques jours à Cléry auprès de sa mère et sa sœur. Emilienne était très pieuse, comme sa mère l’était. Je la jugeais comme une personne pleine de rigueur. Or voilà qu’un jour, allant retrouver un de mes jeux dans le parc, je la surprends en compagnie d’un Allemand qui la tient par la taille.

 

Suite et fin

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