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17 juillet 2009 5 17 /07 /juillet /2009 17:57

Plus qu'un commentaire sur "Maroc : impressions" c'est un tout autre "point de vue" sur la question de la burqa que propose cette contribution qu'envoie Gilbert Dubant, journaliste francilien et neanmoins ami.



Je suis un lecteur régulier du « deblog.notes » d’un ami dont les initiales sont JFL. Un papier en date du samedi 11 juillet 2009 m’a laissé perplexe et je n’aime pas que les autres s’assoupissent quand je me pose des questions.

Notre ami Jean-François croise sur la déviation poids lourds d’Azrou un copain du mollah Omar et un tas de chiffons ambulant qui le suit à trois mètres. Ému, il prend un chemin de traverse et tombe sur la sortie du lycée (attention, pas de grand pardessus !) où de gentilles adolescentes gazouillent tête nue ou coiffées de la classique « fouta ». Et de conclure que les « xénophobes attardés » qui salissent la liberté de conscience, marocaine ou française, dans des « torchons virtuels » sont stupides et dangereux. Jean-François a raison les concernant, mais il se laisse aller un peu vite dans ses « Impressions du Maroc » en considérant les barbus comme quantité négligeable et présentant, couverture à l’appui, la révolution sexuelle révélée par le très urbain Tel Quel comme un phénomène sociétal. Cet intéressant magazine reflète autant la campagne marocaine que le Marais parisien mesure le Berry profond (histoire de ne pas mécontenter les Vendéens).

 

Prudence aussi sur la laïcité du mouvement « Amazigh ». Des écrivains comme Abdelhak Serhane1 sont considérés en Europe, et à juste titre, comme des auteurs importants. Son livre « Les Enfants des rues étroites », qui se passe à Azrou, est un réquisitoire glaçant contre une société où la pédophilie et la servilité sont les enfants d’une dévotion à l’Amir-al-Mouminin et d’une bigoterie affichée. Le laïc et regretté Driss Chraïbi2 était un Arabe de la côte, la dernière race après le crapaud juif pour les Imazighen3 bon teint. Le protectorat avait commis la même erreur en 1930 avec le « Dahir berbère4 », qui a d’ailleurs donné naissance au Collège du même nom4, alias Lycée Tarik Ibn Zyad.

 

Cela dit, la France, et les coopérants de l’AAA au premier rang, ont laissé plus de traces humanistes, voire de nostalgie, au Maroc qu’en Arabie Saoudite. Comme en témoigne l’accueil reçu par lesdits AAA lors de leurs visites, ces traces demeurent. Mais le débat sur le  vêtement, très à la mode en France depuis les burqas de Vénissieux, n’a pas de relation mécanique avec la culture, la tolérance et la croyance au Maroc. La tradition, mot aimable pour passéisme, a de beaux restes. Il y a quarante ans, la djellaba, le « cache-misère », était omniprésente au Maroc chez les hommes et les femmes, et, pour ces dernières, le litham (voile fin pour le visage) voisinait avec des yeux très fardés. En même temps, et JFL le note, les profs françaises et quelques musulmanettes folles de leur corps portaient des minijupes, ce qui devait provoquer la surdité chez quelques mâles locaux du fait de pratiques manuelles, sur lesquelles le Coran est d’ailleurs muet.  La passion développée aujourd’hui dans l’hexagone sur le voile intégral (niqab, burqa, haïk, etc) est très franco-française, parce que fondée selon moi sur une analyse erronée du phénomène.

 

Le Maroc connaît évidemment mieux l’Islam que la France, musulmans français inclus. N’importe quel chrétien éduqué rigolerait en écoutant un type expliquer qu’il s’habille d’une réplique du (faux) Saint Suaire de Turin parce qu’il aime Jésus et son créateur. Le voile intégral vient principalement de tribus afghanes pachtounes et de quelques sectes qui n’existent pas au Maghreb, sauf peut-être au Mzab algérien et dans les fantasmes des tueurs du GSPC5.

Cela, les Marocains le savent, mais la plupart des Français, y compris ceux d’origine maghrébine à partir de la troisième génération, l’ignorent. Pour ces derniers, la langue arabe est au mieux le reste d’un langage familial révolu et la connaissance du Coran se limite souvent à la fatiha et à quelques pratiques comme le Ramadan et l’Aïd-el-Kebir. Le reste est un reliquaire de traditions méditerranéennes (rôle des femmes, de la virginité, mariage arrangé, relations claniques, etc) et de légendes à maquillage religieux, mais la laïcité quotidienne marque des points forts quoique silencieux. La fréquentation des mosquées, au moins en région parisienne, n’est pas à la hauteur des quatre millions de fidèles que revendiquent les organisations du CFCM [Conseil Français du Culte Musulman]. Les unions ou mariages mixtes se développent, avec l’assentiment plus ou moins sincère des familles, et la conversion du Nizrani (avec circoncision certifiée) ou de la Nizrania est de plus en plus facultative.

 

Dès lors, il est relativement facile de prendre appui sur une religion méconnue et/ou négligée pour atteindre des objectifs politiques ou criminels (ou les deux ensemble). Un exemple francilien : dans les années 80-90, au moment du FIS-GIA5 algérien, des groupes soi-disant religieux ont pris contact avec des municipalités, surtout dans les Yvelines et les Hauts-de-Seine, en leur proposant un deal. Pour éradiquer la violence liée au trafic de drogue, que le Coran interdit d’après eux (les Haschischin­6 étaient donc des apostats), ces groupes assuraient la paix dans les quartiers, en échange d’une absence policière. Là où l’affaire s’est conclue, les conséquences ont été doubles. Les petits dealers ont été physiquement liquidés, un calme relatif a prévalu et le trafic de drogue, de pièces détachées, d’armes, la prostitution, ont été récupérés dans la discrétion par les vrais-faux barbus, qui les ont d’ailleurs exportés vers les villes qui n’avaient pas dealé avec eux. En même temps, les cités concernées ont été mises au pas, en particulier pour les vêtements des jeunes filles et des femmes, priées d’aller se rhabiller sous peine de mauvaise réputation ou pire (voir l’affaire Sohane de Vitry-sur-Seine7, qui a lancé Fadela Amara).

 

J’habite depuis 15 ans dans un quartier d’Évry, en Essonne, ville-préfecture surgie dans les années 70 au milieu des vergers et des champs de betteraves. Ce quartier d’environ 7000 habitants se nomme les Aunettes, mélange d’immeubles R+4 ou 5 et de pavillons mitoyens, façon HLM à l’horizontale. Depuis 1995, j’ai noté plusieurs modifications importantes, au moins à mes yeux.

D’abord une raréfaction de la population blanche, d’où sans doute la récente et fine remarque du maire Manuel Valls sur « le manque de Whites, de Blancos… ». Les nouveaux arrivants viennent de partout, mais Pakistanais, Sri-Lankais et Africains subsahariens sont numériquement dominants, alors que les Maghrébins sont en recul. Les minorités domiennes et extrême-orientales demeurent solidement implantées. J’ajoute que les incidents ou les bagarres sont rares et que le phénomène de bandes ethniques est inconnu aux Aunettes (il existe dans d’autres quartiers).

Le changement de vêture des femmes est sensible. En quinze ans, le port du voile a été multiplié au moins par cinq, même si les statistiques sont évidemment absentes. Mais il faut s’entendre sur ce qu’est ce voile. Il va du châle fluide accompagnant le vêtement pakistanais au tissu serrant  recouvrant le front, les cheveux et les épaules des Maghrébines, en passant par d’amples serviettes multicolores et multinationales, le tout voisinant avec des jeans ou des pantalons de survêtement recouverts de manteaux européens ou de caftans matelassés. La burqa proprement dite est aujourd’hui absente, même si certaines Africaines à peau très foncée (Nigérianes ?) portent un voile noir quasi-intégral ne laissant voir qu’un œil et sa périphérie. Mais ce vêtement est rarissime (une petite dizaine dans le quartier). Sauf pour certains Pakistanais, le vêtement des hommes est européen même si l’intérieur de leurs voitures est surchargé de symboles islamiques.

La seule explication de ce changement du vêtement des femmes m’a été donnée par une voisine et amie marocaine, Touria, qui portait un voile assez discret laissant le visage découvert. « C’est pour avoir la paix », m’a-t-elle dit, sans préciser d’ailleurs qui voulait l’embêter. Elle est partie habiter un pavillon en Seine-et-Marne avec son mari Mohamed, grand amateur de whisky qui trouvait « qu’il y avait beaucoup d’étrangers dans le quartier, et qui ne parlent même pas français ».

 

D’où viendraient alors les pressions qui transformeraient les femmes en porte-foulards ? D’une sorte de « buzz des cités » où les filles non voilées seraient des putes insoumises ? Il existe, et pas seulement chez les jeunes Maghrébins. L’affaire Youssouf Fofana et Cie a montré que la bêtise et la méchanceté n’ont pas de frontière ethnique ou religieuse, ni d’ailleurs territoriale. Même si les réflexions à haute voix des garçons en groupe dans la plupart des cités d’Ile-de-France sont vulgaires et machistes, la banlieue n’a pas le monopole de la grossièreté violente (la guerre des bandes à Belleville est éloquente). Mais ces manières d’abrutis ne peuvent pas expliquer l’effroi médiatique devant un supposé « syndrome de la burqa ».

 

La théorie du complot fait toujours ricaner les esprits anti-parano. De l’avis de spécialistes français et arabes des religions, comme Caroline Fourest, Abdennour Bidar ou Frédéric Lenoir, l’arrivée de quelques dizaines de niqab à Vénissieux ou ailleurs ne peut s’expliquer par un tsunami salafiste téléguidé par Ben Laden. Cela ressemble à un test lancé par des groupuscules activistes, comme l’affaire du foulard il y a cinq ans. Les réseaux islamistes existent, actifs en région lyonnaise, marseillaise, lilloise et dans la banlieue Nord-Est de Paris. Ils sont minoritaires et ont un passe-temps récurrent : provoquer les institutions d’un pays dont ils méprisent les valeurs et les mœurs, et qui s’inspire de la formule d’un leader du FIS5 algérien, Abbassi Madani,  dans les années 80 : « Nous prendrons le pouvoir grâce à vos principes et nous le garderons grâce aux nôtres ». Ils lancent des ballons-sondes, évaluent les réactions et mesurent la marge de manœuvre ouverte ou restante.

 

Ce serait à mon avis faire beaucoup d’honneur à ces provocateurs que de crier au loup (ou au chacal) et demander qu’on légifère. Quant à savoir si les femmes-chiffons sont ou non volontaires, bonne chance pour le débat. Comme pendant la discussion sur le foulard, certaines viendront dire à la télévision qu’elles sont fières d’assumer publiquement leur foi, les autres feront ce que disent les familles (mères comprises) et les maris. Les nouvelles converties « gauloises » sont un cas à part. Les quelques interviews réalisées montrent que leur prosélytisme est inversement proportionnel à leur connaissance de l’Islam.

 

La meilleure solution, selon moi, est de leur faire ressentir l’inconfort pratique de leur tenue. Impossible de conduire une voiture, de chercher un enfant à l’école, de payer par chèque, obligation de se dévoiler sur son lieu de travail, en cas de contrôle ou de demande de pièce d’identité, etc. Dans ce cas, à quoi bon sortir dans l’espace public sauf pour suivre son ayatollah personnel trois mètres derrière ? Le niqab doit exclure de facto de la vie publique toutes celles et ceux qui caricaturent la France, « pays des libertés » sauf pour les sans-papiers, en essayant d’ériger en liberté de conscience  l’esclavage de la femme. Inutile encore de légiférer. La loi Taubira, qui définit l’esclavage, même moderne, et son apologie, comme « crime contre l’humanité », devrait pouvoir aider. Quant au reste, le mépris est une arme redoutable. Pour finir, un peu d’éclairage laïc sur l’histoire des religions, pendant toute la scolarité, honorerait l’Éducation Nationale et un gouvernement dirigé du haut du ciel élyséen par le chanoine honoraire de Saint-Jean-de-Latran.

 

Gilbert Dubant

 

1 - Abdelhak Serhane Écrivain et universitaire marocain, opposant virulent au régime d’Hassan II qui s’est récemment exilé au Canada.  A lire : Ce que j'attends de Mohammed VI

 

2 - Driss Chraïbi (15 juillet 1926 - 1er avril 2007) un des grands écrivains marocains de langue française (1926-2007). Il fut révélé par Passé simple (1954) le roman qui a fait entrer la littérature marocaine dans la modernité.

3 - Les Berbères ou Imazighen (Amazigh au singulier, la langue berbère : Tamazigh) sont un ensemble d'ethnies autochtones d'Afrique du Nord, leur alphabet était le Tifinagh, encore utilisé par les femmes Touareg

 

4 - Dahir berbère : http://www.mondeberbere.com/civilisation/histoire/dahir/encyclo.htm (voir aussi sur le Collège berbère d’Azrou http://azrou.anciens.free.fr/auteurs.htm avec un extrait de l’ouvrage de M. Benhlal : http://azrou.anciens.free.fr/benhlal.htm)  

 

5 - Le Groupe salafiste pour la prédication et le combat (الجماعة السلفية للدعوة والقتال, el-Jama'a es-Salafiyya li Da'wa wal Qital), ou GSPC, est une organisation islamique armée d'Algérie, Il a été fondé en 1998 en dissidence du Groupe islamique armé (GIA) lui-même en lutte avec le FIS (Front Islamique du Salut)

 

6 - Les haschischins, dissidence iranienne du mouvement des ismaéliens, sont la première secte qui, du Xe au XIIIe siècle, utilise une stratégie systématique de meurtres et de terreur à grande échelle. Son chef, Hasan Sabbah, s’empare en 1090 de la forteresse d’Alamout, le « nid d’aigles », située dans les montagnes du nord de l’Iran, et fonde un corps d’assassins fanatisés.

 

7 - Le 4 octobre 2002, une jeune fille de 17 ans, Sohane, meurt brulée vive dans un local à poubelle de la cité Balzac de Vitry-sur-Seine. L’auteur du meurtre, un jeune garçon de 19 ans, agit par « dépit amoureux ». Après plusieurs tentatives de reconquêtes vaines, ce dernier, qui n’acceptait pas que son ex petite amie lui résiste, l’immole après l’avoir aspergé d’essence. C’est à la suite de ce crime que fut créé, par Fadela Amara notamment, Ni putes, ni soumises.

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Publié par JFL J.-F. Launay - dans Contribution
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commentaires

Sonia 17/09/2009 23:11

Les petites filles vont également finir voilées avec ce genre de hijabs...

http://www.youtube.com/watch?v=_94Oa4WVKNc

J.-F. Launay 22/09/2009 21:06


Ne prenez pas vos fanatasmes pour la réalité !


Paul Laurendeau 23/07/2009 16:43

Il faut doser. Qu’est-ce qu’il faut doser…

http://ysengrimus.wordpress.com/2008/06/16/le-chene-et-le-roseau-pourquoi-l%E2%80%99epanouissement-identitaire-serait-il-un-communautariste-pourquoi-le-repli-identitaire-serait-il-un-multiculturalisme/

Prudence et patience…

J.-F. Launay 23/07/2009 17:49


... font plus que force, ni que rage ?


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